Kaouthar Debbeche: Une véritable «École Slim Laghmani de droit international»
Il est symptomatique qu’une distinction fasse autant honneur et plaisir à celui qui la reçoit qu’à ceux qui ont eu le privilège d’apprendre auprès de lui. Sans nullement surprendre, consacrant simplement l’ordre naturel des choses, cette distinction ne crée pas le mérite; elle le reconnaît. «Tout vient à point à qui sait attendre». Et nous autres, les anciens étudiants et disciples du professeur Slim Laghmani, avons longtemps attendu cette reconnaissance, peut-être beaucoup plus que si Slim lui-même.
J’en ai, personnellement, émis publiquement le vœu, lors de la table ronde coorganisée, le 23 février 2024,par l’École doctorale et le Laboratoire de recherche «Droit international et Relations Maghreb-Europe», autour de «l’Exposé oral de la République tunisienne. Demande d’avis consultatif. Conséquences juridiques, découlant des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est», dans une salle 17 archicomble dont on ne pouvait fermer la porte tant l’affluence était spectaculaire, réunissant, entre autres, de nombreux anciens étudiants de si Slim. Ils étaient prêts à reprendre place, fût-ce assis à même le sol comme aux plus belles heures de l’Amphi 14, pour revoir le Maître à l’œuvre, défendant avec brio et talent la cause juste d’un peuple, dans l’une de ses démonstrations exquises dont il détient seul le secret. Avec nos étudiants et invités, nous avons assisté à un intense moment de droit, dont nous sommes, habitués à son érudition, particulièrement friands. Ceux qui se sont abreuvés à la source du savoir du Maître ne pouvaient «rater le coche».
C’est que son cours de Droit international public dispensé en troisième année de l’ancienne Maîtrise en Sciences juridiques et de l’actuelle Licence fondamentale en Droit public, est devenu emblématique et constitue, nul doute, l’un des meilleurs souvenirs de classe de plusieurs générations de juristes formés dans cette fabrique d’excellence qu’est la Faculté des Sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, dont le professeur Slim Laghmani est l’un des bâtisseurs. Un enseignement structurant qui nous a permis d’accéder au suc du droit international tel qu’il devrait être perçu, compris et critiqué. Mais au-delà, l’œuvre de si Slim est encore plus édifiante pour l’enseignement du Droit en Tunisie.
Il suffit d’égrener les thèmes des thèses qu’il a dirigées pour saisir l’ampleur de sa contribution. Il s’est inscrit depuis longtemps dans une démarche méthodique, pensée, et surtout généreuse, de formation de spécialistes dans les différentes branches du droit international, rompus aux fondamentaux de ce qu’on pourrait appeler, sans excès, mais fièrement: «l’École Slim Laghmani de Droit international». En adoptant une véritable « politique d’encadrement», le professeur Laghmani a façonné des profils, dessiné des plans de carrière et préparé des destinées. Droits de l’homme, droit humanitaire, droit international économique, droit de l’Union européenne, et … droit de la mer.
Meriem Agrebi et moi-même avons eu le privilège d’être initiées, à son École, à cette belle branche du droit international. Complexe – dira-t-on –, souvent taxée, à tort, d’une technicité rebutante, alors que cette technicité ne constitue que la pointe de l’iceberg d’une discipline d’une remarquable densité, régissant un espace immense couvrant près des trois quarts de la planète, concentrant dans sa genèse les ambivalences du droit international et cristallisant dans son corpus des points d’équilibre vitaux pour la sécurisation des échanges et des communications. L’encadrement savant et rigoureux du professeur Laghmani nous a permis d’en saisir l’essence, et d’essayer à notre tour de la transmettre à nos étudiants, dans cette magique chaîne de partage.
Ce modus operandi propre aux grands passeurs de savoir a permis de préparer cette Faculté à devenir, nous l’espérons, un pôle de Droit de la mer. Au-delà de son inscription, depuis une quinzaine d’années, dans l’offre pédagogique en Licence et en Master de recherche en droit international, notre Faculté a fait bien davantage : en partenariat avec le Secrétariat général des Affaires maritimes, sous la houlette, à l’époque, de l’une des anciennes étudiantes du professeur Laghmani, issue de cette promotion qui a eu la singularité de suivre, en travaux dirigés, un enseignement exclusivement consacré au droit de la mer – qu’il me soit permis de citer Madame Asma SHIRI–, notre Faculté a organisé deux sessions de Master class consacrées au «Droit de la mer et des activités maritimes». Une vraie Success Story. Le professeur Slim Laghmani nous a fait l’honneur d’y assurer une partie du cours général de droit de la mer. Les participants, en bonne partie de fins connaisseurs de la mer, en sont sortis émerveillés. «C’est du grand art», nous confiaient-ils. Riche de cette expérience, très édifiante et féconde à plus d’un titre, et notamment pour le renforcement des capacités de l’administration maritime, la Faculté a décidé de la pérenniser en lançant, dès la prochaine année universitaire, un «Master professionnel en Droit de la mer et des activités maritimes». Un grand acquis pour la Faculté, et au-delà, pour le pays. Un pays que le professeur Laghmani a servi de bien des manières, pami lesquelles figure son engagement, pendant plus de vingt ans, en qualité de juriste-expert auprès de la Commission nationale du droit de la mer, une prestigieuse structure chargée d’assurer une veille stratégique au service de la préservation des intérêts maritimes de la Tunisie.
L’Association tunisienne de droit de la mer dont le Conseil scientifique est, naturellement, présidé par le professeur Laghmani, constitue un grain de plus au chapelet d’une vie consacrée au Savoir. C’est que sa manière de voir le Droit, transmise à travers ses enseignements et son encadrement, irrigue la politique de l’Association, inspire ses programmes et accompagne ses ambitions. Quelle ne fut pas notre joie à l’annonce de l’élection du professeur Laghmani au prestigieux Tribunal international du droit de la mer qui accueille un juge d’exception. De la Science à la Justice, quelle belle destinée pour notre Maître. Mais c’est la justice internationale qui atout à y gagner : la présence en son sein d’un grand érudit donnera, nous en sommes convaincus, un nouvel éclat à la jurisprudence du Tribunal. Quelle fierté pour notre Association, qui œuvre à la promotion de l’enseignement et de la recherche en droit de la mer, de voir son parrain appelé à contribuer à façonner l’interprétation de ce que la doctrine qualifie de «Constitution des océans».
Là où vous siègerez désormais si Slim, vous laisserez assurément votre empreinte, fidèle à ce qui fait votre identité: une rigueur intellectuelle sans concession, une indépendance d’esprit remarquable et une maîtrise du droit qui force l’admiration. Quant à nous, vos étudiants maritimistes, nous ne saurions trouver de mots plus justes que ceux qu’Albert CAMUS adressa à son instituteur, Louis Germain: «Sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé». Ces mots, aujourd’hui, sont aussi les nôtres. Car «Tout cela» c’est le métier que nous avons choisi d’exercer, l’Association que nous avons créée et une certaine image de l’universitaire qui guide nos parcours tel un fil d’Ariane. Ceux qui connaissent si Slim et la nature des relations qu’il entretient avec ses étudiants peuvent témoigner de la profondeur de ce lien indéfectible qui unit à jamais cet Enseignant à ses étudiants et qui explique toute la vénération que lui vouent plusieurs générations de juristes. C’est que pour lui l’Enseignement est bien plus qu’une profession : c’est un habitus, une manière d’être, une seconde nature ; et je dirais même un sacerdoce. Et pour nous autres étudiants, se former sous le magistère du professeur Laghmani n’est pas seulement un privilège, c’est une responsabilité. Son École est une sorte de marque déposée, un label de qualité qu’il sied d’honorer. Et nous espérons être à la hauteur.
Les distinctions passent à l’histoire. Les Maîtres, eux, entrent dans les cœurs et dans les consciences. Meriem Agrebi, Montassar Ben Salem et moi-même vous félicitons, si Slim, certes, pour cette distinction, mais surtout nous vous remercions. Merci pour ce que vous avec accompli, entre autres pour la discipline qui nous unit et qui constitue la raison d’être de notre Association, merci pour ce que vous incarnez et merci pour ce que vous continuez d’inspirer.
Kaouthar Debbeche
Lire aussi
Moncef Baati: Slim Laghmani, une source de fierté
Salsabil Klibi: Merci Si Slim Laghmani d’avoir été un modèle pour nous
Salwa Hamrouni: Slim Laghmani, un penseur du droit
Haykel Ben Mahfoudh: Slim Laghmani, un juriste libre, exigeant
Neila Chaâbane: Slim Laghmani, un esprit pertinent, perspicace, fin juriste et d’une vaste culture
- Ecrire un commentaire
- Commenter