Hommage à Afif Hendaoui, homme de réforme et défenseur des libertés en des temps difficiles
Par Hatem Kotrane. Professeur émérite à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de l’Université de Carthage – Tunisie - L’Université de Tunis El Manar – Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de Tunis commémore le 40ᵉ jour du décès de Afif Hendaoui à Tunis, le 16 mai 2026.
Afif Hendaoui n’est plus parmi nous. Pourtant, la Tunisie, patrie si chère à son cœur, et plus particulièrement l’université tunisienne, ne cesseront de perpétuer sa mémoire, transformant son absence en un lieu de mémoire si idéalement pacifié, dans une sérénité exemplaire qui le caractérisait.
Le départ d’Afif Hendaoui représente une perte inestimable pour toute la Tunisie, mais surtout pour sa famille, ses collègues de l’université tunisienne, ses étudiants et ses amis dans les multiples domaines où il a œuvré, laissant partout le souvenir d’un homme bon, intègre et sincère. Cette belle image demeure gravée dans le cœur et l’esprit de tous ceux qui l’ont connu et qui ont reconnu en lui la bonté d’un homme loyal, d’un ami fidèle, profondément imprégné des valeurs nationales, du sens du devoir et du travail.
Alors que nous commémorons le quarantième jour de sa disparition, je me rappelle avant tout qu’Afif Hendaoui était un homme d’une intelligence remarquable, alliée à une grande modestie, qui a reçu du ciel des qualités que peu d’universitaires de son époque ont su autant développer pour embrasser toute la latitude de ses apports. Il avait élaboré une approche originale de l’analyse économique qui, selon le témoignage de son ami et compagnon de route à la Faculté des sciences économiques et de gestion de Tunis, le professeur Abdelrazak Zouari, dans son article publié par le journal Leaders le 8 mai sous le titre Afif Hendaoui : compagnon de pensée et de route, «reposait sur une vision néo-keynésienne se situant intelligemment entre les courants dominants : d’un côté, la théorie libérale d’inspiration anglo-saxonne; de l’autre, les défenseurs de la pensée marxiste, fortement influencés par les traditions académiques françaises, notamment l’école de Grenoble».
Afif possédait cette capacité rare de naviguer avec aisance entre les différentes écoles de pensée. Il en maîtrisait les fondements, les subtilités et les contradictions, et savait les discuter avec une clarté et une profondeur remarquables. Ses analyses étaient toujours à la fois rigoureuses et éclairantes, fondées sur une connaissance approfondie des grands théoriciens de l’économie, qu’il mobilisait avec finesse et élégance au service des problématiques de l’économie tunisienne, notamment celle du secteur informel et de son impact sur les politiques de l’emploi et la lutte contre la pauvreté.
Cela conduisit le Président Mohamed Ennaceur, alors ministre des Affaires sociales, à être convaincu de la nécessité de créer le Centre d’études sur les salaires, la sécurité sociale, l’emploi et la productivité (CESEP), placé sous la direction de l’éminent professeur Hachemi Alaya. Ce centre réunissait alors d’éminents économistes tels qu’Afif Hendaoui, Abdelrazak Zouari, feu Houssine Dimassi, feu Abderrahman Ben Zakour, Abdeljelil Bedoui, Farida Sahtout, entre autres. J’eus personnellement, ainsi que feu Lazhar Bououni, l’honneur de travailler avec eux dans le cadre d’une approche pluridisciplinaire à laquelle tenaient particulièrement Hachemi Alaya et Afif Hendaoui, pleinement conscients de la nécessité de promouvoir des politiques publiques modernes dans ces secteurs vitaux, à travers des réformes ambitieuses et des programmes concrets capables de moderniser les services de l’emploi.
Ils considéraient que l’État ne pouvait demeurer indifférent à l’égard des grandes difficultés engendrées par les situations de chômage, du sous-emploi et de la pauvreté. Et quels que soient les avantages de l’économie de marché et le regain d’intérêt qu’elle suscitait à l’époque, le marché du travail ne saurait être à leurs yeux totalement abandonné à l’autorégulation ni traité comme un simple marché de biens quelconques.
Malheureusement, cette expérience prit rapidement fin avec le départ de Mohamed Ennaceur du ministère des Affaires sociales et l’arrivée d’un nouveau ministre, avant même que les recherches et études entreprises n’aboutissent pleinement. Ce fut une première véritable occasion perdue pour Afif Hendaoui.
Je retrouvai ensuite Afif Hendaoui lorsqu’il prit la direction du Centre d’études, de recherches et de publications (CERP), succédant au professeur Yadh Ben Achour. Il y insuffla une dynamique nouvelle qui renforça considérablement le rayonnement de cette institution universitaire pionnière dans la publication de recherches et d’études tout à la fois juridiques et économiques. Il devint ensuite président de l’Université Tunis III de droit, d’économie et de gestion entre 1991 et 1996. À cette même période, j’occupais moi-même la fonction de directeur de l’Institut national du travail et des études sociales (INTES), relevant de cette université, et il m’apporta un soutien constant afin de donner à cet institut une stature universitaire prestigieuse à laquelle nous aspirions ensemble.
Il contribua également au rayonnement international de l’université en qualité de vice-président de l’Union des universités méditerranéennes (UNIMED).
Certains se sont parfois interrogés sur la manière dont cet universitaire brillant et économiste exceptionnel, jaloux de son indépendance intellectuelle, avait pu se lancer pleinement dans la politique en se voyant chargé du poste de ministre chargé des Droits de l’homme et des Relations avec la Chambre des députés entre 2000 et 2001, un domaine tout à fait éloigné de sa spécialité économique.
Il marqua vite pourtant ce ministère par sa volonté de construire une nouvelle voie vers une véritable démocratie fondée sur l’État de droit, le respect des droits humains et des libertés fondamentales. Il présida notamment une commission chargée de promouvoir la réforme du paysage médiatique tunisien, mise en place par le président défunt Zine El Abidine Ben Ali, réunissant directeurs et propriétaires des principaux journaux ainsi que des représentants d’associations liées à la presse et aux journalistes.
Afif Hendaoui veilla personnellement à y associer des universitaires, et j’eus l’honneur d’en faire partie aux côtés du professeur Mohamed Hamdan, directeur de l’Institut de presse et des sciences de l’information. À la suite de cela, il constitua une équipe composée du professeur Abdelkrim Hizaoui et du Professeur Chafik Saïd et de moi-même, chargée d’élaborer un nouveau Code de la presse dans le cadre d’une stratégie globale de modernisation du paysage médiatique tunisien, conformément aux principes consacrés par les instruments internationaux des droits de l’homme, notamment la Déclaration universelle des droits de l’homme et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, en particulier son article 19.
Je me souviens combien il tenait à l’élaboration d’un nouveau texte supprimant les restrictions qui empêchaient alors l’émergence d’une presse nationale pluraliste et moderne, notamment à travers la suppression des restrictions administratives de journaux et des nombreuses incriminations pénales qui menaçaient la liberté de la presse.
Cependant, lorsque fut promulguée la loi organique n°43 du 3 mai 2001, toutes les recommandations d’Afif Hendaoui ne furent pas retenues, faute d’avoir obtenu l’adhésion du chef de l’État, qui privilégia alors une ligne plus dure. Cela conduisit finalement à la fin de ses fonctions ministérielles le 29 février 2001, deux mois avant la promulgation de ladite loi.
Par la suite, Afif Hendaoui reprit une carrière diplomatique qu’il avait entre temps débutée au milieu des années 1990, par une première nomination en 1996 comme ambassadeur à Stockholm. Il a été ainsi après la fin de son mandat ministériel nommé comme ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire à Vienne puis à Berne, en Suisse, à une période où les relations tuniso-suisses traversaient une phase délicate. Grâce à son travail profond et à l’estime dont il jouissait auprès des autorités suisses, les relations bilatérales demeurèrent sereines et constructives, malgré les critiques exprimées à l’époque par le président suisse Samuel Schmid concernant la situation des droits humains en Tunisie, ainsi, la Suisse et la Tunisie ont continué à préserver des relations sereines et mutuellement bénéfiques, comme l’a souligné mon ami et ami d’Afif Hendaoui, l’ancien ministre le professeur Hatem Ben Salem, dans son article publié en français dans le journal Leaders le 6 mai sous le titre: «Afif Hendaoui, le diplomate distingué».
Je l’ai personnellement retrouvé en Suisse après mon élection au Comité des droits de l’enfant. J’ai alors bénéficié de ses précieux conseils et perçu en même temps sa profonde inquiétude face à la situation critique que traversait notre pays, laquelle conduira plus tard aux bouleversements de 2011 et à l’émergence d’une nouvelle classe politique marquée, selon lui, par l’incompétence, l’avidité et la soif du pouvoir.
À chacune de nos rencontres depuis lors, Afif Hendaoui ne cachait pas sa douleur devant cette réalité qui ne contribuait ni à l’édification d’une nation tunisienne unie et solidaire, ni au progrès économique du pays.
L’Histoire rendra justice à Afif Hendaoui, comme elle la rendra à tous ces patriotes libres, intègres et dévoués, qui ont consacré leur vie au service sincère des valeurs nationales.
En ce jour où nous honorons ensemble sa mémoire, puissions-nous alors veiller surtout à perpétuer à jamais le souvenir d’un homme réunissant toutes ces qualités à la fois: un grand professeur, un économiste de haut niveau, un homme d’État profondément patriote, un défenseur des libertés… et un grand ami
Hatem Kotrane
Professeur émérite à la Faculté des sciences juridiques,
politiques et sociales de l’Université de Carthage – Tunisie
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