Abderrazak Zouari - Afif Hendaoui: Compagnon de pensée et de route
Je me souviens encore de ma première rencontre avec Afif. C’était au moment de notre recrutement en tant que professeurs à la faculté, un de ces instants discrets qui, sans prévenir, marquent le début d’une longue complicité intellectuelle et humaine.
Très vite, j’ai été séduit par sa manière d’aborder l’analyse économique. Elle faisait écho à la mienne: une approche néo-keynésienne, subtilement située entre les courants dominants - d’un côté, les partisans de la théorie libérale d’inspiration anglo-saxonne, souvent formés aux États-Unis, et de l’autre, les défenseurs de la pensée marxiste, largement influencés par les traditions académiques françaises, notamment grenobloises.
Afif avait cette rare qualité de pouvoir naviguer avec aisance entre ces différentes écoles de pensée. Il en maîtrisait les fondements, les nuances et les contradictions, et savait en discuter avec une clarté et une profondeur remarquables. Ses analyses étaient toujours à la fois rigoureuses et éclairantes, nourries par une connaissance solide des grands maîtres de la théorie économique - Ricardo, Walras, Keynes, Sraffa, Joan Robinson… autant de références qu’il mobilisait avec justesse et élégance.
Animés par le désir de transmettre cette richesse intellectuelle aux jeunes chercheurs et enseignants, nous avions imaginé et créé ensemble un laboratoire de recherche. Nous l’avions nommé PRISM, un acronyme inspiré des grandes figures qui nous guidaient. Ce projet nous ressemblait: exigeant, ouvert et profondément ancré dans le dialogue des idées.
Nos parcours ont ensuite continué à évoluer en parallèle. En 1984, nous avons partagé un moment particulièrement marquant : notre réussite au même concours d’agrégation. Ce fut pour moi une immense joie. Nos chemins se sont alors quelque peu séparés dans l’espace - lui étant nommé à Tunis, et moi à Sfax - mais jamais dans l’esprit.
La distance géographique ne m’a d’ailleurs pas empêché de maintenir, avec lui, notre enseignement commun de macroéconomie à Tunis. Pendant sept années, j’ai ainsi partagé mes semaines entre Tunis, où j’enseignais les lundi, mardi et mercredi, et Sfax pour le reste de la semaine. Cette expérience reste pour moi le symbole vivant de notre engagement commun.
Devenu président d’université, Afif a également joué un rôle déterminant, aux côtés de feu Mohamed Charfi, alors ministre de l’Éducation et des Sciences, dans ma nomination en tant que directeur de l’École supérieure de commerce.
Aujourd’hui, en repensant à Afif, je mesure combien sa présence a compté. Au-delà du collègue brillant, c’est l’homme, le penseur engagé et le compagnon de route que je salue. Son souvenir demeure vivant dans nos échanges passés, dans les idées qu’il a défendues, et dans l’empreinte qu’il laisse à celles et ceux qui ont eu le privilège de le connaître.
J’adresse toutes mes condoléances à sa famille, à son épouse, toujours discrète, ainsi qu’à ses deux fils Skander et Adel...
Comme le dit si justement le dicton tunisien: «celui qui enfante ne meurt jamais».
Abderrazak Zouari
Lire aussi
- Ecrire un commentaire
- Commenter