Mohamed Ibrahim Hsairi: Pourquoi la loi de Trump ne peut pas avoir droit de cité
A la fin de mon article intitulé « Ce n’est plus la loi de la jungle, c’est pire, c’est la loi de Trump !», j’ai posé la question suivante: l’«extravagant» président des Etats-Unis Donald Trump pourra-t-il, malgré toute son extravagance, imposer cette loi à la communauté internationale?
D’emblée, ma reponse est non. Du moins durablement, et ce, pour deux raisons capitales.
Tout d’abord, à cause des risques que l’imposition de cette loi qui est inacceptable dans la forme comme dans le fond fera encourir au monde.
Ensuite, en raison des bouleversements qui marquent la période de transition que nous traversons aujourd’hui, et qui finiront, sans aucun doute, par redéfinir les rapports de force et redistribuer le pouvoir dans le monde de demain.
Commençons par passer en revue les risques de l’imposition de la nouvelle loi de Trump:
Il y a en premier lieu l’impact extrêmement perturbateur et déstabilisant que le comportement déchaîné contre tout le monde et le monde entier de l’initiateur de cette loi ne manquera pas d’avoir sur l’environnement international.
Fondant sa nouvelle loi sur ses célèbres slogans «America First», «Make America Great Again» et «Peace by force», et ayant rebaptisé son ministère de la défense «ministère de la guerre», l’«extravagant» président américain Donald Trump s’est mis, avec acharnement, depuis le début de son second mandat, à satisfaire ses appétences personnelles les plus fantaisistes et les plus fantasmagoriques, en adoptant un comportement belliqueux et belliciste, tant sur le plan militaire que sur le plan économique et aussi bien à l’encontre de ses concurrents et adversaires que vis-à-vis de ses alliés et partenaires.
C’est ainsi que tout en se vantant d’être «l’homme de la paix», car, prétend-il, il a pu mettre fin à huit conflits pendant les huit premiers mois de son second mandat, il a inauguré l’année en cours par l’attaque, le 4 janvier 2026, du Venezuela et l’enlèvement de son président et de son épouse, avant de lancer, le 28 février 2026, la main dans la main avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, une vraie guerre contre l’Iran dont il a déjà frappé, conjointement avec Israël, les installations nucléaires en juin 2025.
Se permettant, par sa nouvelle loi, d’accuser, de condamner et de punir n’importe quel pays dans le monde, il s’est arrogé le droit de capturer le président vénézuélien et de le ramener à Washington pour le juger, et d’assassiner le guide suprême et les hauts dirigeants iraniens ainsi que leurs successeurs.
Perpétrées dans l’ignorance totale du droit international, ces attaques signent l’arrêt de mort de ce qu’on appelle l’ordre mondial fondé sur des règles.
De même, elles prouvent que les Etats-Unis, qui demeurent, pour le moment, la première puissance mondiale et qui entendent le rester coûte que coûte, considèrent qu’ils ont le droit absolu d’utiliser la force sans avoir besoin d’habiller leurs agissements même d’un semblant de légitimité internationale.
Par ailleurs et parallèlement à ces agissements illégitimes, l’«extravagant» président américain continue à apporter son soutien absolu au génocide israélien qui se poursuit à Gaza depuis octobre 2023, à la politique guerrière menée par le Premier ministre Benyamin Netanyahu et son gouvernement d’extrême droite, aux visées expansionnistes d’Israël qui a intensifié et élargi les agressions quotidiennes au Liban, à la Syrie, au Yémen et maintenant à l’Iran, et en définitive à la «solution finale» qui veut dire l’expulsion des Palestiniens de la bande de Gaza et de la Cisjordanie et l’annexion de leurs territoires au «Grand Israël».
Malgré toutes les atrocités commises par Israël, Washington n’a jamais remis en question son alliance inconditionnelle avec Tel-Aviv.
Par contre, l’«extravagant» président américain cherche à le récompenser par l’interdiction et la sanction de tout geste ou mouvement de solidarité avec le peuple palestinien et sa résistance, et en faisant tout pour l’élargissement des Accords d’Abraham au plus grand nombre possible de pays arabes, afin de créer les conditions nécessaires pour le développement au Moyen-Orient d’importants projets économiques dont la mise en œuvre a déjà commencé, surtout à Gaza qu’il veut transformer en une «Riviera du Moyen-Orient»!
S’il réussit à atteindre ces objectifs, la guerre génocidaire israélienne à Gaza constituera un précédent effrayant qui risque d’être réédité en Cisjordanie, dans la région et même dans le monde.
En outre, ce précédent ne manquera pas d’exacerber les conflits géopolitiques, économiques et de plus en plus militaires, car il va raviver les rivalités entre les puissances mondiales et régionales, et aggraver les tendances aux guerres, crises et révolutions de par le monde.
Plus grave, il est à craindre que les frappes israélo-américaines des installations nucléaires iraniennes en juin 2025, puis pendant la guerre illégitime lancée contre l’Iran le 28 février 2026, incitent Téhéran à se munir de l’armement nucléaire comme garantie, pour prévenir de futures éventuelles agressions…
Cela pourrait provoquer une dynamique de prolifération de cet armement au Moyen-Orient et accentuer, à l’échelle mondiale, la détérioration de l’architecture de non-prolifération car de plus en plus de pays aspireront à se doter de la bombe atomique et feront tout pour l’avoir afin d’éviter d’être agressés comme l’Iran.
Par ailleurs, il faut remarquer que le comportement belliqueux et belliciste de l’«extravagant» Donald Trump a également une dimension économique.
Considérant que l’ordre libéral qui a été créé et dirigé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale par Washington et qui lui a permis d’exercer son hégémonie et sur l’Occident et sur le monde a, involontairement, bénéficié à la Chine, il veut accélérer sa dissolution, ce qui rend de plus en plus ardu la concurrence stratégique entre les États-Unis et les puissances rivales ou concurrentes et à leur tête la puissance chinoise.
En effet, au moyen de sa fameuse «diplomatie transactionnelle», il cherche à compenser le déclin structurel du leadership américain en ayant recours à une démarche fondée sur la mise en place de mesures protectionnistes croissantes et successives, l’imposition, y compris aux partenaires et alliés, de barrières douanières et parfois de sanctions économiques ainsi que la menace de l’utilisation de la force militaire, et ce, afin d’arracher des accords bilatéraux plus avantageux pour les Etats-Unis.
Combinée avec la guerre commerciale qu’il tend, mais qu’il hésite à déclarer à la Chine, cette démarche a bousculé la structure mondialisée de l’économie internationale qui est entrée dans une phase de tension, fortement compliquée et aggravée, en ce moment, par les retombées de la guerre américano-israélienne contre l’Iran.
Sur un autre plan, la voracité dont ont fait montre les États-Unis qui veulent mettre la main sur les ressources stratégiques un peu partout dans le monde et surtout en Amérique latine et en Afrique constitue un motif supplémentaire d’escalade des conflits et des guerres commerciales.
De même, par leur retrait de l’accord de Paris sur le climat et la remise des énergies fossiles au centre de leurs préoccupations, les États-Unis mettent en péril les objectifs climatiques mondiaux et aggravent les destructions environnementales. D’aucuns estiment que la crise climatique qui en découle est susceptible d’entraîner des catastrophes socio-environnementales qui auront des répercussions sur la géopolitique mondiale.
Parallèlement à tout ce qui précède, il faut enfin noter que les pays occidentaux, avec la montée de leurs partis d’extrême droite, ont en général tendance à mener des programmes xénophobes d’expulsion des immigrés.
Se référant à la théorie raciste du «grand remplacement» et s’inspirant de ses notions spéculatives et irréalistes, ces programmes qui rappellent le programme israélien du nettoyage ethnique des Palestiniens ne cessent de soulever l’indignation tant en Europe qu’aux États-Unis où les mesures inhumaines prises par l’«extravagant» président américain à l’encontre des immigrés a provoqué des actions de protestation comme en témoignent les manifestations du mouvement «No Kings».
***
Venons-en, maintenant, aux éléments susceptibles d’empêcher l’imposition de la loi de Trump à la communauté internationale.
Tout d’abord, il faut noter que le génocide perpétré, au grand jour, par Israël, à Gaza, avec la complicité des Etats-Unis et des pays occidentaux et surtout de certains régimes arabes et musulmans, marque un tournant aux conséquences à long terme, au Moyen-Orient, dans le monde arabe et dans le monde.
En effet, Israël, qui ne cesse de proclamer haut et fort qu’il ira au bout de son projet ouvertement maximaliste qui est l’établissement du «Grand Israël», est, dorénavant, perçu comme un Etat générateur de conflits et de crises.
En revanche, le peuple palestinien, qui a été et continue à être la victime des désastres humanitaires commis par Israël, a suscité un mouvement sans précédent de solidarité internationale, qui rappelle le mouvement contre la guerre du Vietnam.
Quant au «plan en vingt points» promu par l’«extravagant» président américain et adopté par le sommet de Charm-el-Cheikh pour mettre fin à la guerre à Gaza, il s’avère irréaliste et irréalisable.
En effet, ce plan prévoit la mise en place d’une administration internationale de Gaza menée par l’« extravagant » Donald Trump lui-même, et le déploiement de troupes étrangères, notamment arabes et musulmanes, qui auront pour mission d’affronter le Hamas et de le désarmer afin que Gaza devienne «une zone déradicalisée et exempte de terrorisme, qui ne représentera pas une menace pour ses voisins ».
Cela équivaut à assujettir Gaza à une nouvelle forme de colonialisme contemporain, face à laquelle il faut s’attendre à la résurgence d’une nouvelle forme d’anticolonialisme.
Certes, d’aucuns diraient que l’«axe de la résistance» a été neutralisé, ou du moins affaibli pour longtemps, mais à mon avis, un mouvement renouvelé de résistance ne tardera pas à renaître, car les conditions qui aideront à une telle renaissance sont en train de se créer et de se réunir.
Il s’agit, entre autres et en particulier, des mutations:
• La situation de plus en plus impétueuse au Moyen-Orient, à cause des ambitions maximalistes d’Israël qui est devenu une véritable machine de guerre déterminée à façonner l'avenir du Moyen-Orient, et d’en définir avec l’ordre régional.
• La tendance de plus en plus prononcée de nombreux pays du Sud global qui se sentent opprimés et exploités à se rebeller contre toute tutelle directe ou indirecte, et à rejeter toute ingérence étrangère dans leurs affaires intérieures et toute atteinte à leur souveraineté nationale.
• L’exacerbation de la crise sociale et de polarisation politique que traversent les pays d’Amérique latine à cause de l’ingérence américaine qui est devenue plus agressive, car l’«extravagant» Donald Trump veut réaffirmer la domination des Etats-Unis dans leur «arrière-cour», c’est-à-dire l’hémisphère occidental, en prévision de la confrontation stratégique avec la Chine.
• La prolifération des révoltes des jeunesses, et précisément de la «génération Z» dans plusieurs pays arabes et musulmans, en Afrique et en Asie.
• L’émergence, dans la nouvelle constellation géopolitique, de puissances régionales qui ont l’ambition d’influencer le cours des événements régionaux et de plus en plus mondiaux.
• L’accélération de l’érosion du leadership des États-Unis qui sont entrés dans une phase de déclin, suite, notamment, aux échecs stratégiques de leurs guerres en Afghanistan, en Irak et maintenant en Iran.
• La crise structurelle profonde que traversent les relations entre l’Europe et les Etats-Unis marquées par les divergences stratégiques portant particulièrement sur les questions de la défense et du commerce.
• La consolidation, en revanche, de l’alliance entre la Chine et la Russie à la faveur de la guerre en Ukraine.
• L’entrée du monde, en général, dans un nouveau cycle historique marqué par une configuration chaotique des relations internationales et par l’accentuation des rivalités entre les puissances.
En conclusion, et compte tenu de toutes ces évolutions, les Etats-Unis ont réellement besoin de sortir du déni, de regarder les faits en face et de se rendre à la réalité de la fin irréversible de leur «moment unipolaire».
Pour sa part, il est urgent que l’«extravagant» président américain Donald Trump comprenne, pour épargner au monde davantage d’épreuves et de souffrances, que la nouvelle loi qu’il veut imposer à la communauté internationale et qui est basée sur ses slogans «America first» et «Peace by force» finira par essuyer un revers cuisant et ne pourra jamais inverser, voire freiner, la tendance historique au déclin américain…
A bon entendeur, salut !
Mohamed Ibrahim Hsairi
Ancien ambassadeur
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