News - 10.03.2021

Mustapha Ben Jaafar - Chedly Ayari: Un itinéraire hors du commun

Chedly Ayari: Un itinéraire hors du commun

Par Mustapha Ben Jaafar. Président de l’Assemblée nationale constituante - Une bien triste journée, ce vendredi 29 janvier 2021. Nous étions quelques-uns, avec le cercle restreint de ta famille, à te dire un ultime adieu au cimetière de Gammarth-Forêt. J’ai été offusqué et peiné en constatant qu’une personnalité de ta stature, qui a tant donné à la patrie, soit à ce point ignoré par la Tunisie officielle. J’ai pu reconnaître quelques amis fidèles, Si Mohammed Ennaceur, Si Marwan Abbassi, Si Kamel Ayadi et quelques amis qui m’excuseront de ne pas les identifier de loin sous le masque imposé par la pandémie de la Covid. 

Malgré les années qui nous séparaient et l’absence de proximité, nous avions en commun d’être passés par le collège Sadiki, d’avoir milité à l’Uget, au Néo-Destour et au Parti socialiste destourien. Jeune étudiant, j’ai eu l’occasion, dans les années soixante, d’assister à des conférences qu’il animait. Comparé à d’autres leaders, tribuns plutôt « langue de bois », il ne parlait jamais pour ne rien dire. Maniant plusieurs langues avec la même dextérité, doté d’un savoir encyclopédique, il se permettait d’aborder avec aisance des sujets divers, bien au-delà de sa spécialité. Il se distinguait par un discours rigoureux, des arguments fouillés et un sens pédagogique qui lui permettaient de convaincre les plus sceptiques. Débatteur hors pair, mêlant un ton parfois docte à un humour subtil … on ne se lassait jamais de l’écouter.

Parti faire mes études à Paris en 1961, je l’ai perdu de vue, mais sa notoriété ne faisait que grandir. Il est vrai que son itinéraire fut éblouissant. Il fut le premier agrégé tunisien en sciences économiques à une époque où l’agrégation se passait encore en France. En 1961, titulaire d’un doctorat d’État en sciences économiques et d’une maîtrise en droit privé, il revient au pays en tant que professeur d’économie et de droit à l’Université de Tunis. Il fait une incursion à l’international en tant que conseiller économique de la délégation tunisienne auprès des Nations unies à New York entre 1960 et 1964. En 1963-64, il devient rapporteur général de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, puis,  en 1964-65, directeur exécutif du groupe de la Banque mondiale et membre du bureau consultatif de la Banque africaine de développement.

De retour à Tunis en 1965, il est nommé doyen de la faculté de Droit et des Sciences économiques et de Gestion. Sa brillante carrière universitaire lui permet de  dépasser le cadre national et il se voit décerner les titres de «docteur honoris causa des universités d’Aix-Marseille et de Nice-Sophia Antipolis » et de «président honoraire de l’Association internationale des sociologues de langue française».

En 1967, il devient directeur général du Ceres (Centre d’études et de recherches économiques et sociales de Tunis ) puis membre d’honneur de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts.

C’est alors qu’il est happé par la politique. Déjà jeune militant pour l’indépendance de la Tunisie dans le cadre de l’Union générale des étudiants de Tunisie, puis membre du bureau politique et du comité central du Parti socialiste destourien, il est chargé par Habib Bourguiba d’intégrer le gouvernement dans des responsabilités de premier ordre: ministre du Plan  en 1969-70, ministre de la Jeunesse et des Sports en 1970, ministre de l’Education nationale en 1970-1971. En 1972, il devient ambassadeur auprès de la Commission européenne et des royaumes de Belgique et du Luxembourg avant d’être rappelé comme ministre de l’Economie en  1974, puis ministre du Plan en 1974-75.

En 1982, il est un des fondateurs de la Badea (Banque arabe pour le développement économique en Afrique). Il en sera le président jusqu’en 1987.

Au cours de la dictature de Ben Ali, il se consacre à des travaux académiques, dirigeant de nombreuses thèses universitaires concernant essentiellement le système bancaire, en Tunisie et à Aix-Marseille. Il écrit aussi des articles et ouvrages traitant de questions économiques, financières, monétaires, mais également sociales et politiques. Il s’est intéressé particulièrement à la coopération arabo-africaine (1981), aux  rapports Maghreb-Machreq (1991), aux enjeux méditerranéens (1991), à la coopération euro-arabe (1992), et , bien sûr,  au  système de développement tunisien (2003, 2013).

Le 22 janvier 2010, compte tenu de son envergure, il est désigné par décret membre de la Chambre des conseillers, comme 41 autres «personnalités et compétences nationales» dont Mohamed Harmel et Mohamed Moaâda. Il va en démissionner dès janvier 2011, avant qu’elle ne soit dissoute par décret présidentiel en mars 2011.

Après la Révolution, le paysage politique change avec les élections de novembre 2011 et l’arrivée au pouvoir de la Troïka. Le 27 juin 2012, le Président Moncef Marzouki décide de se séparer de Mustapha Kamel Nabli, gouverneur de la Banque Centrale mis en place en janvier 2011 par le Premier ministre Mohamed Ghannouchi. Dans un climat tendu, cette décision ne faisait pas l’unanimité au sein même de la majorité, d’autant que Si Kamel jouissait d’une notoriété nationale et internationale indéniable et que la situation économique et financière du pays avait besoin de stabilité.

Ce poste de gouverneur exigeait une grande technicité économique et financière devant aller de pair avec un sens politique aigu. Après l’Indépendance, il a été occupé par des personnalités à l’expérience consommée, comme Si Hédi Nouira. Pour remplacer Kamel Nabli, quelques personnalités ont été proposées. Certaines ont refusé devant l’ampleur de la tâche et probablement aussi par crainte d’affronter les critiques de l’opposition. C’est alors que j’ai proposé la candidature de Si Chedly Ayari bien que je ne l’aie pas vu depuis longtemps. J’ai appris qu’il était plutôt réticent, mais je ne voyais personne d’autre pour assurer la continuité indispensable de nos relations avec les instances financières internationales. Il était aussi nécessaire de présenter une solide expérience politique pour affronter une ambiance politique chicanière. Pour le convaincre, j’ai usé de tous les arguments, en premier lieu celui du devoir du patriote qu’il a toujours été pour sortir le pays d’une situation très critique. A la fin de notre rencontre au Bardo, au pas de la porte de mon bureau, il s’est retourné vers moi pour me livrer le fond de sa pensée : «L’ordre naturel des passations aurait voulu que ce soit Kamel Nabli qui me remplace et non l’inverse». Quelle noblesse !

Sa candidature a été confirmée par l’Assemblée constituante le 24 juillet 2012, à  97 voix contre 89 et quatre abstentions, un score serré  prouvant que, même dans le camp de la majorité, l’unanimité n’était pas acquise. Mais les critiques les plus véhémentes sont venues de ses amis d’hier qui n’ont pas digéré la révolution ni compris que la Tunisie avait changé. La situation exigeait la participation de tous et surtout une vraie réconciliation entre toutes les composantes de la famille destourienne et la nouvelle démocratie fondée avant tout sur l’acceptation de l’autre sans exclusion. En dépit des difficultés, la suite des événements a démontré que nous avions fait le bon choix.

En tant que gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Si Chedly ne va pas lésiner sur l’effort. Il a tout fait pour améliorer la situation économique du pays  tout en engageant des réformes du systèmes bancaire et financier. Il a été récompensé par le prix Tatweej de l’excellence et de la qualité dans la zone arabe en 2014. Il a obtenu également, en 2017, la note B sur une échelle allant de A à F, dans le Central Banker Report Cards, le classement annuel du magazine américain Global Finance.

«J’ai œuvré pendant quatre ans à renforcer l’indépendance de la Banque centrale de Tunisie, et le nouveau projet de loi régissant le statut de l’institut d’émission est à même de réglementer davantage ce principe», disait-il, lundi 7 mars, devant les membres de la Commission des finances de l’ARP pour défendre le projet de loi régissant le statut de la BCT. Cela ne l’a pas empêché de travailler avec la même ténacité et la même loyauté avec les divers gouvernements qui se sont succédé. «Il n’est pas question de rivaliser avec le gouvernement», a-t-il souvent rappelé. Voilà qui résume la philosophie de Chedly Ayari : indépendance sans rivalité.

Son principal souci était de préserver les réserves de devises du pays. Etait-il obsédé par la grave crise de la balance des paiements de 1986, quand les réserves en devises avaient fondu pour atteindre le seuil alarmant de moins de 5 jours d’importation ? Les Tunisiens se rappellent le plan d’ajustement structurel (PAS), imposé à l’époque par le FMI. Aussi a-t-il toujours clamé que le problème de la Tunisie résidait dans sa politique économique plutôt que dans sa politique monétaire ! Un avis que je partage : l’instabilité des dernières années, la succession des gouvernements - neuf en dix ans -, conjuguée avec une absence de vision, n’ont amené aucune vraie alternative à la politique de Ben Ali et au modèle de développement inégalitaire à l’origine de la révolution de décembre 2010-janvier 2011.

Sur le plan interne, Si Chedly a tout fait au cours de son mandat pour doter la BCT d’un laboratoire block chain. Il était convaincu que la crypto-économie pouvait réduire l’informel, en réduisant l’utilisation du cash, améliorer l’inclusion financière de même que l’environnement des affaires. Le projet a été concrétisé après son départ. Avec beaucoup de tact, le nouveau gouverneur, Si Marwan Abbassi, a inauguré le laboratoire avec Si Chedly comme invité d’honneur.

Tout au long de son mandat, sa notoriété et sa crédibilité au niveau international lui ont permis de sortir la Tunisie des mauvaises passes, notamment dans les négociations avec les institutions financières internationales où il était dans son élément.

Invité régulièrement par la commission des finances de l’ANC, il ne manquait pas l’occasion pour passer me voir. Après mon départ du Bardo, j’ai continué de le voir pour m’enquérir de sa santé et de la santé de l’économie du pays. Les temps difficiles n’ont entamé ni sa résolution ni son optimisme, une sorte de carapace contre les pires épreuves.

En février 2018, suite à une déclaration de l’Union européenne, une procédure précipitée de révocation du gouverneur de la BCT est lancée par le chef du gouvernement Youssef Chahed. Si Chedly devance le verdict des élus et annonce sa démission lors de son audition devant la commission des finances de l’ARP, non sans avoir défendu son bilan. Il démontre, documents à l’appui, les progrès de la Tunisie, qui a rempli 27 sur 40 des critères du Groupe d’action financière (Gafi). Il rappelle les responsabilités des différents gouvernements qui se sont succédé depuis 2015 dans le traitement de ce dossier. Il a également souligné qu’il avait alerté le gouvernement à plusieurs reprises en ce qui concernait les mesures, législatives et réglementaires qu’il lui incombait de prendre pour se conformer aux recommandations du Gafi. La Tunisie a été retirée de la liste noire mais le mal était déjà fait.

Il est regrettable que le départ de Si Chedly de la BCT se soit fait de manière aussi inélégante, voire brutale. En fait, il a servi de bouc émissaire à une politique gouvernementale défaillante. A l’automne d’une vie pleine au service de la patrie, ce fut une ingratitude impardonnable.Si Chedly Ayari nous a quittés (Allah Yarhmou), mais ceux qui l’ont connu, accompagné ou travaillé sous ses ordres, garderont le souvenir indélébile d’un homme de caractère, affable, chaleureux, charismatique, une pointure exceptionnelle. Il a gravi à la force des poignets tous les échelons pour se placer parmi les premiers de cordée. Bel exemple pour notre jeunesse qui doit retrouver le goût du labeur.

Adieu Si Chedly. Tu es toujours resté debout. Nous attendons avec impatience la publication de tes mémoires qui feront connaître plus finement ton itinéraire hors du commun. Dors en paix, la relève est assurée. Avec la liberté, c’est l’espérance !

Mes sincères condoléances à ta famille et tes proche

Mustapha Ben Jaafar

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