News - 03.07.2017

«Que vaut la sincérité du témoin, quand c'est l'exactitude du témoignage qui importe ?»

«Que vaut la sincérité du témoin, Quand c'est l'exactitude du témoignage qui importe ?»

Par Samir Brahimi, ancien directeur général à la Banque centrale de Tunisie

Je n’ai jamais été inquiété dans l’après 14 janvier 2011 pour avoir commis «l’imprudence» de travailler dans une institution de la République sous sa précédente version. Sans mérite particulier, je l’avoue. C’est que je ne décidais pas. J’étais un «simple» conseiller!

Je n’affectionnais pas non plus la politique et je n’avais pas alors commis l’autre « imprudence » d’adhérer au parti au pouvoir.

Puisse cela suffire pour donner à mon témoignage un semblant de sincérité et m’éviter les foudres de la suspicion ambiante.

Il n’est pas exclu cependant qu’un jour, en sortant de chez moi sans mon portable, j’aurais commis ma troisième imprudence d’utiliser le téléphone de mon bureau pour m’enquérir de l’état de santé de ma mère. Je n’aurais pu m’en empêcher et me priver ainsi de paradis. Pour peu que l’opérateur ait attesté la véracité de l’appel, j’aurais alors causé préjudice à l’Administration, contrevenu à l’article 96 du Code pénal et mérité le purgatoire!

Voilà qui ouvre mon propos sur des vérités sciemment occultées, pour des raisons souvent inavouées, concernant le parcours ô combien honorable de ceux sous l’ordre de quij’ai travaillé pendant plus d’un quart de siècle.

Ce propos coïncide avec l’entame toute prochaine parait-il, des discussions en Commission puis en Plénière autour du projet de loi sur la réconciliation économique ; un texte aujourd’hui recentré sur les fonctionnaires et assimilés.

La vérité est que derrière cette initiative du Président de la République, se profile en filigrane un paradigme éthique: pour que l’erreur ne triomphe pas, nous devons être mieux disposés à juger que portés à croire(2). Confucius a montré la méthode: «Je ne veux, ni ne rejette rien absolument, mais je consulte toujours les circonstances».

Les circonstances, c’est que depuis l’indépendance, la Fonction publique était confrontée à une équation difficile à résoudre: gérer la rareté des ressources et l’abondance des missions, dans le cadre d’un Etat providence condamné pour pallier à la quasi absence de l’initiative privée,à exercer dans des domaines qui d’ordinaire ne gravitent pas autour de son orbite.A côté des grands services publics(3) , il devait aussi se livrer à toutes sortes d’activités industrielles et commerciales. Feu Hédi Nouira (paix à son âme) dira que «si l’Etat devrait être boucher, il le fera».

Il a fallu attendre l’année 1972, pour que la Fonction publique, soit enfin soumise au contrôle de légalité, et apprendre graduellement le Droit de l’Etat et l’état de Droit. Au passage, ellecommit des erreurs et failli parfois. Mais le bilan qu’elle a légué à fin 2010, la flatte plutôt et l’honore et traduit chez le plus grand nombrede ses dépositaires, des qualités perceptibles immédiatement: le sens de la chose publique, le dévouement, la loyauté, l’abnégation et la probité.

Ils étaient nombreux à venir tôt le matin et rentrer tard la nuit et à se priver du plaisir, du devoir aussi, de voir leurs enfants grandir. Les moins disponibles laissèrent un reliquat de congé avoisinant six mois, non indemnisable du reste, en vertu d’une Circulaire à la légalité douteuse.
Ridha Chalghoum, alors ministre des Finances, m’a reçu un jour à 7 H du matin. Je n’étais pas parait-il, le premier inscrit à son ordre du jour!
Hédi Ben Cheikh répondait présent à 6 H du matin. Il habitait loin et prenait le premier bus vers la Kasbah. Le gardien du Stock Or et des billets de banque à la BCT se déplace aujourd’hui en taxi. Il s’appelle Habib Maalej.

La morale collective incite hélas à l’amnésie presqu’intentionnelle lorsqu’elle n’est pas couplée à l’indifférence et au dénigrement: «Ils n’ont fait que leur devoir»!
La Tunisie post 2011, pour des considérations souvent peu crédibles, leur a manqué de gratitude et d’affection. «Ils veulent les épuiser», me confia un jour, un ministre du gouvernement Mehdi Jomaa.
Moi, je suis un témoin oculaire. J’ai vuà l’œuvre pour les avoircôtoyésdurant l’essentiel de mon parcours, mes patrons et mes pairsdont certains sont aujourd’hui concernés directement ou indirectement par le projet de loi sur la réconciliation économique.

Je m’abstiendrai volontiers de donner une quelconque appréciation sur leur compétence et leur expertise. Je n’ai ni l’aptitude ni l’artde me livrer à l’exercice.

Mais, le privilège du monde de l’économie, de la finance et de la monnaie auquel j’appartenais, tient fort heureusement à ceci que les performances et les contreperformances sont quantifiables, mesurables et donc objectivement comparables. Du coup, il est pour la circonstance, un exercice, celui de comparer, d’autant plus aisé sept ans après le soi-disant «renouvellement des cadres» que ses conclusionss’apparieraient avec ces vérités  de La Palice.

Pendant les décennies 1990/2010, le pays de la pénurie a réussi à mettre en place un cadre macroéconomique stable et propice à la compétitivité des exportations, à l’IDE, à la préservation du pouvoir d’achat et partant, à une croissance dans le cadre d'équilibres financiers intérieurs et extérieurs maîtrisés et une dette en nette régression.

La croissance a atteint en moyenne 4.5%; l'inflation n'a pas dépassé 3.5% et la dette extérieure ramenée de 55% à 37% du RNDB.

La Tunisie est parvenue par ailleurs, à améliorer sensiblement sa notation souveraine, réussissant à obtenir avec le gouverneur Baccar, la notation «A-», pour la première fois dans l'histoire de la Tunisie ; ce qui l’a autorisé en 2007 à mobiliser sur le marché international, un emprunt sur 20 ans pour une marge de 75 points de base. Une performance inégalée.

Cela dit, j’avoue avoir beaucoup appris en les regardant défendre avec tantde passion, leur Tunisiedans les joutes internationales (FMI, BM, BAD, etc.), et la «vendre» si belle, auprès des bailleurs de fonds, les agences de notation, les Roadshows et les «pricings» lors des émissions obligataires sur les marchés Samurai, Yankee et de l’Euro, etc.).

Le défi pour Feu Saïd M’rabet,une icône de la Banque centrale, envoyé par le Gouverneur Béji Hamda en 1994,à la conquête du marché financier international, n’était pas seulement d’honorer le mandat reçu du gouvernement, un simple minimum exigible à ses yeux, mais de rentrer au pays avec sa propre performance et celle de son équipe: la maturité la plus longue possible et le spreadle plus confortable pour les générations qui arrivent. L’homme sous stress constant,nous privait de répit et souvent de sommeil. Mais, il réussissait à chaque fois.

J’ai vu aussi le gouverneur Baccar jeter(oui) et rejeter en bloc un rapport de mission du FMI en intimant au chef de la mission (il s’exécuta), de revoir sa copie.

Je l’ai vu aussi décliner les ordres de la haute autorité d’alors,dans la bienséance certes, mais de façon ferme et déterminée. Il résistera auxinstructions de Carthage d’arrêter le processus de privatisation de la BTK et évitera au pays une moins-value de 150 millions de dinars. Azzedine Abdelghaffar en témoigne.

Le gouverneur Béja Hamda, a hérité de la période post-ajustement et d'un système bancaire essoufflé. L’homme était d’une stature imposante et d’une grande culture et parlait comme un livre. Il intimidait ses interlocuteurs étrangers par son charisme, sa parfaite connaissance de l’histoire du monde et par son éloquence. Pour lui, l’image du pays et sa représentation auprès de l’extérieur étaient un enjeu majeur pour tout gouverneur et tout ministre de la coopération internationale.

C'est à lui que reviendra la lourde charge d'engager et de piloter avec maitrise et patience, le processus long et pénible d'assainissement, de restructuration et de modernisation du secteur, y compris la refonte totale du sous-jacent légal et réglementaire.Il a la paternité de la banque universelle et se prévalait de sa foi dans le tandem banque-entreprise, un concept germanique qu’il chérissait particulièrement.
C’est lui aussi qui mènera en1992 ledinar vers la convertibilité courante et  négociera avec les institutions financières internationales, ce virage délicat au mieux des intérêts de son pays, secondé en cela par d’éminents spécialistes, en particulier, Férid Ben Tanfous, Moncef Chaffar, etl’incontournable Saïd M’rabet.

Le gouverneur Béji Hamda déclina le bénéfice des privilèges en nature,autrement plus attrayants que ceux réservés aux ministres. Le gouverneur Baccar ira plus loin, en abandonnant tous les avantages en numéraire et en nature dus en vertu des Statuts, pendant trois années entières, au gouverneur sortant.

Lorsqu’il débarqua à la rue Hédi Nouira,le gouverneur Baccar apporta dans ses valises, une longue expérience acquise au ministère du Développement, puis au ministère des Finances. Un profil enviable et un spectre d’expertise assez rare.

Le gouverneur Baccar était l’homme des grandes réformes. Il a été en dix ans, sinon l'auteur principal, en tout cas l’un des personnages les plus marquants, dans l’œuvre d’assainissement des finances publiques et des comptes extérieurs.

N’en déplaise à tous ceux qui s’en réclament aujourd’hui, c’est lui le père de la CDC et de «Tunisie Trésor» pour supplanter la Banque centrale dans la gestion qu’il voulait dynamique, de la dette souveraine.

Le pays lui doit les premières grandes opérations de privatisation (les cimenteries) et d’avoir pesé de son poids pour que les recettes des cessions ne subissent pas le diktat du principe de l’unité budgétaire et de l’unité de caisse, mais soient affectées au financement de grands projets utiles pour le pays. «A ressources exceptionnelles, dépenses exceptionnelles», répétait-il. C’est sur la base de cette équation que naquit le Fonds autoroutier et que furent réalisés les traçons Tunis-Oued Zarga et Tunis-Bizerte.

Pendant deux ans, il consacrait au moins un week-end ou deux par mois, aux tournées dans les régions avec Afif Chelbi, ministre de l’Industrie, Moncef Ben Abdallah, PDG de l’API et une pléiade de banquiers à l’effet d’examiner sur place, dans le cadre de rencontres B to B, les dossiers de financement des projets. Ce n’était pas le rôle d’un banquier central, mais l’homme puisait dansson expérience au ministère du Développement pour soutenir la politique régionale du gouvernement.

C’est grâce à ces tournées que nombre de projets initiés par les investisseurs étrangers dans les régions virent le jour: Somitomo à Jendouba, Yazaki à Gafsa, Draxilmayer à Siliana, Crumbert & Choubert à Béja et Coloplast au Kef et que furent créées des entreprises de sous-traitance à Kasserine et Gafsa. Ce n’était pas assez, certes,mais nul ne pouvait demander mieux à un gouverneur de banque centrale.
Dans le domaine du change, le gouverneur Baccar confortera la convertibilité du dinar initiée par son prédécesseur Béji Hamda, gardera la ligne d’un dinar «debout», mais au service des exportations et lèguera à son successeur un projet complet de refonte du Code des changes portant l’empreinte d’experts confirmés dans le domaine,formés pour la plupart, à la Banque centrale: Férid Ben Tanfous, Ahmed El Karam, Moncef Chaffar, Golsom Jaziri et Habib Essafi.

Volet Finance,sa contribution ne fut pas moins positive,le pays ayant été sauvé de main de maître, de la crise financière internationale de 2007 /2008 suite à la faillite de Lehman Brothers.
Je me souviens de cette folle journée,à l’amorce de la crise,où dans la salle de change de la BCT,entouré de toute l'équipe, il dirigea en personne, le basculement des placements des réserves en devises vers des banques de premier plan et les instruments financiers les plus sûrs pour éviter au pays des pertes qui risquaient d’être d’une ampleur insoupçonnable. Une décision qu'il a prise à son compte sans requérir l'avis de quiconque, sinon sa conscience. Ce fut si je ne me trompe, un jour de Aïd. La chose dura de 8 H du matin à 9 H du soir. Les cadres de la salle de change de la BCT ne peuvent oublier. 
Je garde en mémoire aussi la réunion du 15 janvier 2011, où il convoqua d’urgence les PDG des banques pour examiner les mesures susceptibles de parer aux risques liés au départ du président Ben Ali. Les décisions qu’il a prises avaient permis de bloquer toutes les opérations de retrait à l’étranger, par les cartes bancaires émises par les banques tunisiennes, degelertous les avoirs susceptibles de quitter le pays, de mettre la banque Zitouna sous administration provisoireet de mettre en œuvre par les banques,les mesures à même d’assurer la continuité des opérations et la fourniture régulière de la liquidité aux banques. 

Il passera les journées des 14,15 et 16 janvier à convaincre, en vain, le chef du gouvernement à faire publier par l’entregent de l’agence TAP, alors sous tutelle de ce dernier, d'un communiqué dénonçantl’information relayée par les médias notamment étrangers, sur une prétendue disparition d'une tonne et demi d'or, des caisses de la BCT et qui inquiétait les marchés financiers internationaux et les agences de rating. Le lundi, la Tunisie fut sévèrement dégradée de deux crans, alors que cette baisse pouvait être amortie. Il saura plus tard par son ami Farouk El Okda, alors gouverneur de la Banque centrale d’Egypte que lui aussi fut l’objet de la même calomnie, pour avoir prétendumentremis dix tonnes d'or à l’un des fils de Hosni Moubarak et qu'il s'agissait d'une manœuvre orchestrée de l’étrangeret sous-traitée par des autochtones.

L’aura du gouverneur Baccar auprès des institutions de Bretton woods, de la BCE de Trichet et des banques centrales de la région MENA lui a valu la considération de tous ses pairs. L’homme avait présidé avec brio, l’Assemblée générale du FMA et l’Assemblée annuelle du FMI à Istanbul en 2009. Je me souviens que Dr. Farouk El Okda s’est déplacé à Tunis pour lui porter un message de ses collègues magrébins exprimant leur disposition à appuyer sa candidature à la présidence de la BAD, si le gouvernement tunisien le proposait au poste.

Au demeurant, le gouverneur Baccar dotera le pays en un seul mandat, d’un arsenal législatif et réglementaire d’une densité inégalable. Mon département n’a jamais été sollicité autant.

Quatre grandes réformes législatives et le projet de refonte du Code des changes sus-évoqué. Les lois votées ont concerné les statuts de la Banque centrale, l’exercice du commerce de banque, les prestations de services financiers aux non-résidents et la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.
Sur le plan de la monnaie et de la banque, le gouverneur Baccar poursuivra l’œuvre engagée par le gouverneur Béji Hamda et fera de la qualité des services bancaires une priorité (services bancaires de base, conventions d’ouverture de compte, observatoire des services bancaires, médiateur bancaire, etc.).
L’œuvre participait d’une vision globale et prospective visant à mettre l’infrastructure juridique du pays dans le domaine financier, au diapason des meilleures pratiques internationales et préparer Tunis à devenir une place financière régionale reliant la City de Londres à la place de Bahreïn. Pour cela, il fut l’un des initiateurs du projet du port financier de Raoued, réduitaujourd’hui à un simple projet immobilier.

En particulier, la révision du dispositif anti-blanchiment, que personne au gouvernement, ne désirait à l’époque, la matière étant logée dans la loi fortement controversée relative au terrorisme, a évité à la Tunisie le gouffre de la «liste noire» des pays et territoires non coopératifs qui englobait à l’époque beaucoup de voisins de la région (Maroc, Algérie, Mauritanie, Jordanie, Syrie, Yémen, Soudan, etc.) et de bénéficier du régime de suivi le moins contraignant, jamais appliqué aux autres.

Le gouverneur Baccar avait seule conscience de la gravité de l’enjeu et je ne l’ai jamais vu souffrir autant, pour faire passer la loi, avant la plénière du Groupe d’Action Financière Moyen Orient/Afrique du Nord.

Youcef Chahed est à féliciter pour avoir été le premier chef du gouvernement à mettre la main sur les vrais centres et autres réseaux de la corruption et du «Fassad». Le CPED auquel j’appartiens le soutient fortement dans cette entreprise complexe et délicate quoiqu’il conseille de se garder de tout amalgame entre les hommes d’affaires «citoyens» et les autres.
Quant aux poursuites engagées depuis 2011 contre les anciens commis de l’Etat, pour ne citer que celles ayant concerné Kamel Hadj Sassi au titre de l’affaire «Mariah Carey», mon professeur Lazhar Bouony pour une affaire de réorientation décidée ailleurs qu’à la rue de Kairouan, ou encore Hédi Zar, ancien PDG de la STB, pour s’être adonné à  son métier de «risque»,elles ne pourraient résister à la rigueur et la clarté de l’article 42 du Code pénal (cf. ma contribution à ce sujet, parue à Business News; 14 juin 2017)ni ne seraient de quelque contribution dans la lutte contre le «Fassad»,sinon entretenir davantage la démission des cadres et perpétuer la léthargie ambiante de la Fonction publique.

Dieu, faites que mon témoignage éclaire la lanterne de nos faiseurs de lois. Il ne vous échappe pas seigneur, qu’il rend la vérité.

Samir Brahimi

(1) Pierre Billon / Le livre de Seul
(2) David Augustin de Brueys ;Les amusements de la raison (1721)
(3) SNCFT, SNT, STEG, SONEDE, ONAS, OH, OCT, etc.





 

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