Un patrimoine en péril - le Sabil Hammouda Pacha El Husseyni à La Manouba: «Sbil El Mechmech»
Par Hussein Bey Benhassine
«Et Nous avons créé à partir de l'eau toute chose vivante»
(Saint Coran, Sourate des Prophètes, Verset 30)
La place de l’eau dans la culture arabo-musulmane fait l’objet d’une vénération particulière. Pratiques religieuses et vie quotidienne sont tributaire de l’or bleu. Vu cette importance vitale et religieuse dans les pays musulmans, l’eau a été l’objet d’un communisme théocratique selon lequel elle ne peut être l’objet d’une propriété privée(1). Tunis n’en fait pas exception. Charles Lallemand parlant de l’importance de l’eau à Tunis à la fin du XIII/XIXe siècle nous indique que «dans la vie arabe, le grand premier rôle appartient sans contredits à l’eau. Aussi l’eau est offerte un peu partout, à tout venant. A la porte des barbiers et des petits cafés, une cuve en bois ou un vase en terre-plein d’eau fraîche est à la disposition du passant. Des gamelles ou des écuelles placées sur ces vases sont sous la main de tout venant qui éprouve le besoin de se désaltérer. A chaque mosquée ou zaouia, l’on voit une fenêtre grillagée derrière laquelle une vasque pleine d’eau fraiche est à la portée du public»(2).
Au VII/XIIIe siècle, le voyageur Al Abdari soulignait, dans sa Rihla, la pénurie d’eau qui accablait la ville de Tunis ; «S’il y avait de l’eau courante, elle serait unique du genre, en Orient qu’en Occident, mais ses eaux sont peu abondantes»(3). C’est ainsi qu’au cours des siècles, gouvernants et gouvernés aisés se sont chargés de construire des fontaines, abreuvoirs, citernes et autres dispositifs hydrauliques pour étancher la soif des personnes et leurs bêtes. Les souverains bâtisseurs se sont illustrés par le mérite de construire des monuments hydrauliques. Le fondateur de la dynastie Husseinite, Hussein Bey Ben Ali (1705-1740), a commandé puits, fontaines publiques, bassins dont bénéficièrent la capitale de son Royaume et ses provinces(4)..jpg)
Figure 1: La fontaine à coupole du sabil de Hammouda Pacha
A son petit-fils Hammouda Pacha, illustre souverain de l’apogée de la dynastie, revient le mérite de tout un complexe autour d’un puits dans les environs de Tunis. C’est à La Manouba, localité de villégiature pour l’aristocratie tunisoise et lieu de pèlerinage en souvenir de la sainte patronne de Tunis, la Manoubia, que s’est porté le choix du souverain pour édifier son palais, le borj el kebir, et à sa proximité un complexe hydraulique, un monument que Revault décrira comme «l’une des plus belles fontaines de la région de Tunis»(5).
L’édifice, situé dans un domaine dit «Seniet el mechmech» (domaine de l’abricot), occupe actuellement un terrain domanial affecté en zone verte couvrant 3160 m2 à l’entrée de l’Institut national d’orthopédie El Kassab. Initialement composé de deux sabil à coupole séparés par un abreuvoir, d’un oratoire pour l’accomplissement des prières quotidiennes ainsi qu’une salle d’ablutions (midha), d’un café(6), de dépôts et d’une noria(7).
La datation de ce monument est certaine grâce à une inscription commémorative scellée sur l’une des façades de la fontaine subsistante. Il s’agit d’un poème à l’éloge de Hammouda Pacha portant le chronogramme de l’année 1208 H correspondant à l’an 1793-1794 G. Il s’agit d’une inscription en creux incrusté de plomb composée de quatre vers précédés de la traditionnelle basmallah et taslyah, exécutée en cursive orientale.
Figure 2: Inscription commémorative du sabil (photo de l’auteur le 11 juin 2026)
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Un texte poétique célébrant un acte pieux, certes ! Mais il serait intéressant de s’attarder sur la portée politique de ce texte. Le commanditaire, Hammouda Pacha, y est nommé avec le titre de «roi». La terminologie royale aurait pu paraître comme une simple coïncidence, voire une flatterie du poète envers son souverain, mais sa répétition peut nous renvoyer à une aspiration d’autonomie vis-à-vis de la Sublime Porte dont le bey de Tunis était de jure un vassal chargé du gouvernement d’une province de l’Empire. De même, la référence aux ascendants généalogiques du fondateur de l’édifice, « une lignée à la gloire ancestrale » semble confirmer la volonté de légitimer une dynastie de royauté dans une province sous suzeraineté ottomane.
La documentation relative à l’histoire de ce complexe reste lacunaire. Il est certain que Hammouda Pacha a prévu l’affectation de biens de main morte (habous) afin de garantir la pérennité de cette charité. Toutefois, certaines photographies du début du siècle dernier illustrent le complexe dans un état délabré avec son oratoire en état de ruine avancé après avoir perdu sa toiture. Avec l’amputation d’une partie des dépendances, les autorités coloniales ont proposé le classement de l’édifice en tant que monument historique afin de le protéger d’une disparition certaine. Ce classement a été consacré en vertu du décret beylical de Mohamed Naceur Pacha Bey en date du 25 janvier 1922. Toutefois, le classement n’a permis que la sauvegarde relative du monument vu qu’il ne présente aujourd’hui qu’une fontaine à coupole et l’abreuvoir après avoir perdu le reste des dépendances.
Description du complexe(11)
Il s’agissait d’un complexe édifié sur deux niveaux et dont la façade principale présentait deux fontaines cubiques jumelles, coiffées de coupoles en tuiles vertes. Les façades présentaient un revêtement en calcaire rosé rehaussé d’une arcature en plein cintre outrepassé à claveaux bicolores alternant le rose et le noir. Sur l’une des façades de la fontaine de droite, s’inscrit l’inscription commémorative célébrant l’élévation du monument. Ce type de fontaine à coupole semble trouver des antécédents dans les monuments hydrauliques tunisiens; Ibn Abi Dinar fait la mention d’une fontaine de marbre recouverte d’une coupole et adossée au minaret de la Grande mosquée de Tunis commandée par Youssef Dey (1019/1613 - 1047/1637) qui achemina l’eau via un aqueduc pour alimenter les souks centraux de Tunis(12). De son côté, le Professeur Abdelhakim Gafsi Slama, quant à lui, s’interroge si la fontaine dite de «Kouba el hamra» (litt.: la coupole rouge) signalée au Bardo présentait cette morphologie des fontaines à coupoles(13). Un autre parallèle peut être établi avec la fontaine du quartier de Bab El Ain à Béja qui présente certains traits semblables au sabil de La Manouba. Toutes deux contemporaines, une inscription sur marbre commémore sa construction en 1215/1800-01 et attribue le mérite de sa fondation à Youssouf Saheb Etabaa, principal ministre de Hammouda Pacha.
Les deux fontaines étaient reliées par un abreuvoir destiné aux animaux.
La fontaine principale se distinguait, en plus de l’inscription de commémoration, par un système hydraulique offrant des robinets destinés aux ablutions rituelles afin d’effectuer les prières canoniques dans l’oratoire.
Derrière cet ensemble se trouvait un puits avec noria, qui alimentait les fontaines ainsi qu’une partie des domaines voisins, dont le borj el kebir de Hammouda Pacha.
A l’étage supérieur se trouvait un oratoire pour les prières(14), surélevé sur un local servant à l’hébergement du cafetier. Fidèle à la philosophie de simplicité des oratoires, ce lieu de culte présentait une grande simplicité, il ne se composait que d’un portique voûté dont le mur sud était agrémenté d’une niche de mihrab en coquille afin d’indiquer au fidèle la direction de La Mecque. L’une des parois du sanctuaire était parée d’une fenêtre géminée dont les ouvertures sont séparées par une colonnette à chapiteau hafside.
Figure 3: Carte postale illustrant le sabil de Hammouda Pacha aux environs du début du siècle dernier(15).
Qu’en est-il de l’édifice tel qu’il se présente aujourd’hui?
Deux siècles après son édification, le sabil de Hammouda Pacha demeure l’un des rares témoignages conservés de l’architecture hydraulique husseinite dans la banlieue tunisoise. Malgré son classement depuis plus d’un siècle parmi les monuments historiques, son état de conservation suscite des inquiétudes légitimes. La récupération du site par le ministère des Domaines de l’Etat en 2022 avait fait naître l’espoir d’une restauration prochaine.
Quatre ans plus tard, force est de constater que le temps et les hommes poursuivent une œuvre destructrice dans ce qui était considéré comme l’un des plus beaux édifices hydrauliques de la période husseinite.
Que penserait Hammouda Pacha s’il voyait son œuvre dans cet état ? Il verrait assurément d’un œil d’amertume cette œuvre qu’il voulait d’utilité publique se retrouver dans l’oubli, privé de ses dépendances et dévêtue de ses plus belles parures architecturales. Si la voix du Pacha se faisait entendre de nos jours, elle réclamerait de rendre à cette œuvre l’aura qui lui est due. Le sauvetage d’un monument comme le Sabil El Mechmech n’est pas seulement le sauvetage de pierres ; c’est préserver la mémoire de notre pays et rendre hommage à l’un des bâtisseurs de sa gloire.
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Figure 4: Etat de situation du sabil de Hammouda Pacha (photo de l’auteur le 11 juin 2026)
Hussein Bey Benhassine
Bibliographie
• Al Abdari Mohamed, El Rihla El Magharibia, Fondation Buna pour la recherche et les études, Annaba, 2007.
• Bey El Mokhtar, Hussein Ben Ali, fondateur de la dynastie Husseinite, Atlas Edition, Tunis, 2009.
• Gafsi Slama Abdelhakim, «Note sur les fontaines publiques dans les villages morisco – andalous et à Tunis aux XVII, XVIII et XIXe siècles», Africa XV, 1997, PP.
• Guichard Pierre, «L'eau dans le monde musulman médiéval» in; L'Homme et l'eau en Méditerranée et au Proche Orient.
• Ibn Abi Dinar, El Mouiniss fi akhbar Ifriquia wa Touness, Imprimerie Tunisienne, Tunis, 1287/ 1870 – 71.
• Lallemand Charles, Tunis au XIXe siècle, Apollonia, Tunis, 2002.
• Revault Jacques, Palais et résidences d’été de la région de Tunis (XVIe-XIXe siècles), Éditions du Centre national de la recherche scientifique, Paris, 1974.
Note
1- Guichard Pierre, «L'eau dans le monde musulman médiéval» in L'Homme et l'eau en Méditerranée et au Proche-Orient, P. 117.
2- Lallemand Charles, Tunis au XIXe siècle, Apollonia, Tunis, 2002, P.43.
3- Al Abdari Mohamed, El Rihla El Magharibia, Fondation Buna pour la Recherches et les Etudes, Annaba, 2007, P.69.
4- A propos de l’œuvre hydraulique du fondateur de la dynastie Husseinite voir: Bey El Mokhtar, Hussein Ben Ali, fondateur de la dynastie Husseinite, Atlas édition, 2009, P.
5- Revault Jacques, Palais et résidences d’été de la région de Tunis (XVIe-XIXe siècles), Éditions du Centre national de la recherche scientifique, Paris, 1974. P.361.
6- La présence de ce café n'est pas sans rappeler l'ensemble du puits du Safsaf à La Marsa, où un établissement similaire s'articulait autour d'un point d'eau constituant un lieu de sociabilité et de rencontre.
7- Revault Jacques, Op.cit, P.361.
8- La traduction reproduite par Revault et communiqué par le regretté Si Ahmed Djellouli comprend quelques lacunes, nous nous contenterons de la reproduire en bas de page ci-dessous:
««Ceci est un sabil édifié pour le passant [au fils du chemin = ben el-sbil]
«par le Souverain dont les actes constituent des réalisations éminentes,
«Hamouda Pacha le Victorieux, Gloire des Princes,
«Descendant du Glorieux [Ali]
«Quand il a jugé bon de faire le bien en faveur de tous ses sujets,
«et à l'égard des générations futures,
«Inscrivez cette date, 1208 (1793),
«C'est un sabil qui évoque le salsabil (source du Paradis).
(Trad. Ahmed Djellouli)»
9- Métaphore utilisée pour décrire le voyageur.
10- Une source paradisiaque mentionnée dans le texte coranique.
11- Pour la description architecturale et l'organisation originelle du complexe, l'étude de Jacques Revault demeure la référence incontournable. Voir dans ce sens: Revault Jacques, Op.cit, PP. 361-366.
12- Ibn Abi Dinar, El Mouiniss fi akhbar Ifriquia wa Touness, Imprimerie Tunisienne, Tunis, 1287/ 1870 – 71 P.190.
13- Gafsi Slama Abdelhakim, «Note sur les fontaines publiques dans les villages morisco-andalous et à Tunis aux XVII, XVIII et XIXe siècles», Africa XV, 1997, P.237, note 32.
14- Quelques années plus tard, Hammouda Pacha dotera La Kasbah d’un oratoire de quartier attenant au palais Dar El Bey. Cet oratoire qui perpétue le souvenir de cet illustre souverain date du mois de Chaaben 1220/octobre – novembre 1805.
15- Source de l’illustration: https://www.leaders.com.tn/article/22177-campagne-de-l-ammc-sos-patrimoine-tunisien-en-peril-l-exemple-du-sbil-hamouda-pacha
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