Abdelaziz Kacem: L’arabophobie s’en prend aux chiffres arabes
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L’arabophobie est une fièvre. Lorsqu’elle rencontre les réseaux sociaux, elle atteint des sommets vertigineux. Récemment, un simple «rage bait» a déclenché des millions de réactions en chaîne, où l’absurde rivalise avec l’aversion la plus primaire. Les forums numériques ont leur propre lexique et leurs codes. Le terme «rage bait» en est l’une des expressions les plus révélatrices. Apparue dans les années 2010 et consacrée «mot de l’année» avant de faire son entrée dans le dictionnaire d’Oxford, cette formule signifie littéralement «appât à colère». Le procédé consiste à publier un contenu délibérément provocateur afin de susciter indignation, polémique et réactions massives. Or, dans l’économie de l’attention qui régit les réseaux sociaux, chaque clic, chaque commentaire, chaque partage se convertit en visibilité, donc en revenus publicitaires. La colère devient une marchandise; le scandale, un modèle économique.
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Dans ce contexte, la phobie irraisonnée de l’Arabe constitue un appât idéal. Ainsi, le 19 novembre 2026, le créateur de contenu américain Brian Krassenstein publie sur X un message aussi facétieux que révélateur. En quelques jours, le post est vu, partagé ou commenté près de vingt-cinq millions de fois, une manne pour les annonceurs et une source substantielle de revenus pour son auteur. Jouant sur les réflexes identitaires et les préjugés antimusulmans d’une partie de l’opinion américaine, il annonce: «Flash spécial: Zohran Mamdani va demander à tous les élèves du primaire new-yorkais d’apprendre les chiffres arabes.» Et d’ajouter: «En tant que Juif américain, je soutiens cette mesure à 100 %.»
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Ce fut un déluge d’indignation. Comment? Enseigner les chiffres arabes? Pourquoi importer des chiffres étrangers alors que nous avons les nôtres? Certains y virent une tentative d’islamisation de l’Amérique, d’autres la preuve d’une prétendue trahison culturelle.
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Parmi les réactions les plus révélatrices: «Attendez qu’ils arrivent au lycée et qu’on leur enseigne les méthodes de l’organisation terroriste Al-Gebra.»
«L’Amérique a une langue officielle: l’anglais. Nos écoles doivent enseigner l’anglais et les chiffres AMÉRICAINS. Point final.»
«Les chiffres arabes à l’école? La prochaine étape sera la charia dans les manuels de mathématiques.»
«On a déjà du mal à apprendre à lire à nos enfants et maintenant on veut leur imposer des symboles islamiques?»
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Cette séquence grotesque n’est pourtant pas sans précédent. Elle confirme les résultats d’un sondage réalisé en mai 2019 par CivicScience auprès de 3 624 personnes. À la question «Les écoles américaines devraient-elles enseigner les chiffres arabes dans le cadre de leur programme?», les réponses furent édifiantes:
– 56 %: non;
– 29 %: oui;
– 15 %: sans opinion.
Le P.D.G. de l’institut commenta les résultats avec une ironie désabusée: «Le témoignage le plus triste et le plus drôle de bigoterie que nous ayons jamais observé dans nos données.»
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Zohran Mamdani, devenu malgré lui le héros de cette controverse, réagit avec humour : «Apparemment, j’ai proposé d’enseigner les chiffres arabes à l’école. Bonne nouvelle : ils y sont enseignés depuis le XIIIe siècle. Mauvaise nouvelle: certains d’entre vous auraient besoin de cours de rattrapage en histoire… et en mathématiques.»

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Quelques rappels s’imposent, en effet. Nos chiffres sont d’origine indienne. Ils sont devenus «arabes» par l’intermédiaire des savants musulmans qui les ont adoptés, perfectionnés et diffusés. Le mot «chiffre» lui-même dérive de l’arabe sifr, qui signifie «vide» ou «zéro». Le terme «zéro» procède du même étymon, transmis à l’Europe par le latin médiéval zephirum, puis par l’italien zefiro.
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L’héritage lexical est encore plus vaste. Ainsi, le mot «algorithme», aujourd’hui omniprésent dans l’univers numérique, provient du nom du grand mathématicien arabo-persan Al-Khwarizmi (780-850), latinisé en Algorizmi ou Algorithmi, dont les travaux ont contribué à la naissance de l’algèbre moderne. Quant à la graphie des chiffres, elle a connu plusieurs évolutions. Les mathématiciens d’Al-Andalus développèrent une écriture angulaire dont chaque signe était censé refléter sa valeur par le nombre d’angles qu’il contenait, le zéro étant figuré par un cercle sans arête. Les pays arabes ayant subi la domination ottomane conservèrent majoritairement les chiffres dits «hindous» (٠١٢٣٤٥٦٧٨٩), tandis que le Maroc, héritier direct d’Al-Andalus et demeuré hors de l’Empire ottoman, continua d’utiliser les chiffres aujourd’hui qualifiés d’«arabes» (0, 1, 2, 3, etc.). Après les indépendances, la Tunisie adopta à son tour cette notation, bientôt suivie par l’Algérie, la Libye et la Mauritanie.
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Le premier européen à s’être intéressé à ces chiffres est le moine français Gerbert d’Aurillac, devenu, sous le nom de Sylvestre II, le Pape de l’an 1000. C’est à Vich en Catalogne qu’il s’y initia. Pour beaucoup, il est rentré de son séjour si savant qu’on l’avait soupçonné d’avoir trafiqué avec le diable. Aussi ses amis l’avaient-ils conseillé de rester discret. Le vrai diffuseur des chiffres arabes en Italie, puis à travers tout le continent, Leonardo Fibonacci (1170-1250). Leonardo Fibonacci (v. 1170–v. 1250), connu aussi sous le nom de Léonard de Pise. C’est en accompagnant son père, représentant des marchands pisans, à Béjaïa (Bougie), en Algérie, qu’il s’est familiarisé avec la méthode de calcul dans le monde arabo-musulman.

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À la lumière de ce qui précède, tout le branle-bas qui fit suite au «rage bait» dont nous avons rendu compte constitue une anecdote à sourire. Elle révèle pourtant un phénomène plus inquiétant: une ignorance historique telle que l’origine d’un système de numération universel suffit désormais à susciter la peur. Quand le mot «arabe» devient plus visible que la réalité qu’il désigne, le préjugé triomphe du savoir et la caricature remplace la connaissance. Au reste, Brian Krassenstein, se délectant de sa facétieuse opération, fit un commentaire liké plus de 120 000 fois: «D’habitude les gens détestent mes tweets, écrit-il. Mais faire hurler de rage des gens qui découvrent que les chiffres qu’ils utilisent tous les jours sont “arabes”, c’est la plus belle réussite de ma carrière.»
Nous y reviendrons.
Abdelaziz Kacem
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