News - 27.03.2019

Samy Ghorbal: L'ultimatum d’Ahmed Gaïd Salah; trop peu, trop tard?

Samy Ghorbal: L'ultimatum d’Ahmed Gaïd Salah; trop peu, trop tard?

Chef d’état-major des armées depuis 2004, Ahmed Gaïd Salah, était l’un des plus zélés partisans d’Abdelaziz Bouteflika, l’un des grands bénéficiaires, aussi des purges effectuées au sein de l’institution militaire et des services de renseignement. Certes, depuis quelques semaines, il s’abstenait de citer le nom de son président dans ses discours. Mais qu’il se résolve à lâcher Bouteflika et à demander sa mise à l’écart, sans ménagement, n’en constitue pas moins un incroyable retournement de situation! Depuis hier 15 heures, les Algériens, et tous ceux qui s’intéressent à l’Algérie, se perdent en conjectures. Comment interpréter l’ultimatum de Gaïd Salah? S'agit-il d'une tentative de l'armée pour reprendre la main, reprendre le contrôle d'un processus qui lui échappait, et couper l'herbe sous le pied des manifestants, en tablant sur l’essoufflement du mouvement? Faut-il y voir les prémices d’un scénario à l’égyptienne (sacrifier Hosni Moubarak pour préserver la prééminence de l’institution militaire)? Ce serait prêter trop d'intelligence tactique au chef d'état-major et trop de faculté de réflexion aux acteurs de ce système sclérosé.

La vérité, c’est qu’Ahmed Gaïd Salah est dépassé. Il improvise. Il n'a ni plan B, ni plan C. Pourquoi s'est-il résolu à intervenir? Tout simplement parce qu’il n’avait pas le choix. Les défections se multipliaient. Ces quinze derniers jours nous ont abreuvé d’images inimaginables, de policiers exerçant leur droit de retrait, ou fraternisant avec les manifestants pendant les cortèges du vendredi, de pompiers ou de gardes forestiers organisant des sit-ins ou défilant, en exigeant le départ de Bouteflika. La contagion menaçait de toucher les casernes. Le système prenait l’eau de toutes parts. Gaïd Salahn’a pas agi pour obéir à une injonction de «l’Etat profond». Il a agi parce qu'il n'avait plus choix. Pour coller à sa base. Je ne suis même pas certain qu'il ait consulté qui que ce soit.

Quant au malheureux Abdelkader Ben Salah, "président du Sénat", il doit être dans le même état de confusion que l'était Foued Mebazaa au soir du 14 janvier 2011 en Tunisie. Il n'est absolument pas préparé à exercer l'intérim, et il ne le souhaite sans doute pas. Il doit être tétanisé par la peur. Tous les acteurs improvisent, sous la pression de la rue, déterminée et magnifique d'intelligence collective. Abdelaziz Bouteflika s'est autodétruit le 11 mars. Ramtane Lamamra, Bédoui et Lakhdar Brahimi se sont autodétruits dans les jours suivants, victimes de la même improvisation. Gaïd Salah vient peut-être de s'autodétruire, car désormais, il est en première ligne, et on lui demandera des comptes. Dejà, la rumeur enfle dans les rues d’Alger: pourquoi n’a-t-il pas déclenché ce fameux article 102 six ans plus tôt, au lendemain de l’AVC qui devait clouer dans un fauteuil Bouteflika? Plus personne ne contrôle plus rien. La Constitution va s'autodétruire, elle aussi, car il est évident qu'il est impossible d'organiser un scrutin dans 45 ou les 90 jours, et il est encore plus invraisemblable de demander à ce Parlement, discrédité car élu dans les conditions que l'on sait, d'organiser une transition. Le Parlement va s'autodétruire, comme le Parlement tunisien s'était autodétruit en février 2011 en votant les pleins pouvoirs à Foued Mebazaa.

L'armée, et les corps constitués qui voudront bien lui emboîter le pas, seront obligés d'organiser la dévolution du pouvoir à un conseil ou comité des sages. Il le faudra, car, par définition, une Révolution rend caduque la Constitution. C'était vrai hier en Tunisie, ce le sera demain en Algérie. On ira chercher des garants, ayant le sens de l'Etat, sans autre ambition que de servir le peuple. Qui sait, on peut imaginer un tandem Liamine Zéroual (figure tutélaire pour l'Etat)/ Mustapha Bouchachi (pour la société civile - dans un rôle d'organisateur de la transition, à la manière, toutes choses égales par ailleurs, d'un Yadh Ben Achour). Peu ou prou, un scénario de ce type finira par s'imposer. Il s'imposera avant le 28 avril, car il y a des formes à respecter. Et le peuple algérien, vigilant, saura rappeler à l'ordre ceux qui voudraient en dévier. Car c'est la leçon de la folle séquence que nous venons de vivre: un peuple debout est une force impossible à canaliser, elle impose sa volonté. La souveraineté appartient au peuple.

Aujourd'hui, Jean-Jacques Rousseau est algérien!

Samy Ghorbal
Consultant et spécialiste en communication

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1 Commentaire
Les Commentaires
Abdus - 29-03-2019 18:49

Bonsoir ! avis pertinent. qui bcp de personnes du domaine l'entendent. A+

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