Riadh Zghal - Le plan de développement: Un pas vers la décentralisation sur un long chemin à parcourir
Par Riadh Zghal - L'annonce de l'adoption d’un plan de développement sur 5 ans s’est accompagnée par un premier pas fait dans la direction de la décentralisation. On ne peut que se réjouir du fait que l'élaboration de ce plan ait pris en considération les besoins exprimés au niveau des régions et pas seulement, au niveau des groupes de régions qui forment les districts aussi. L’existence du Conseil national des régions et des districts en tant qu'institution parlementaire représente en soi un pas franchi dans le sens de la décentralisation. Ce plan s'appuie sur une certaine parole donnée à la base dans sa conception, ce qui constitue en soi un exercice de démocratie délibérative. Mais cela demeure un début qui risque de ne pas répondre aux espérances qui y ont été placées si les projets annoncés ne voient pas le jour.
Ce risque est d'autant plus fort que les moyens financiers pour mettre le plan à exécution semblent trop réduits pour le permettre. Quand le pays traverse une crise multidimensionnelle et que la croyance en une possible démocratie est largement érodée, peut-on réellement assurer une croissance économique, une amélioration des conditions de vie des citoyens et un avenir radieux pour les nouvelles générations ?
On sait que le développement aux plans économique, social et culturel ne se réalise pas par les seuls moyens financiers, il dépend d'une vision politique et d'un engagement social, et cet engagement n'est effectif que s'il est soutenu par un contrat social. Lorsque l'Institut tunisien des études stratégiques a réalisé l’étude prospective «Tunisie 2025», il avait élaboré trois scenarii. Le scénario optimiste et souhaitable aurait pu bénéficier de plus d'attention, faire l'objet de débat et connaître des débuts d'application dès la parution de l'étude. Ce qui n'a pas été le cas. C'est demeuré inaudible comme de nombreux travaux et projets de développement suivis de recommandations pertinentes au sens où elles auraient pu éviter tant de dysfonctionnements aboutissant à une grave crise multidimensionnelle.
Le contrat social représente un ciment social qui permet d’aller de l’avant vers l’intérêt commun, de supporter des sacrifices si nécessaire, de parer aux risques de fragmentation sociale et d’assurer une avancée socioculturelle et politique. En l’absence d’un contrat social, les risques peuvent pointer à plusieurs endroits. Au niveau de la société dans son ensemble, c’est l’anomie (perte de valeurs, perte de repères), qui s’accompagne d’une banalisation de la violence dans ses différentes formes dont l’agression de l’environnement naturel et urbain. Au niveau du travail, le lien entre effort et gain s’estompe et la tendance à s’appuyer sur l’Etat (الاتكالية) se renforce. Au niveau politique, les luttes partisanes, la montée de l’extrémisme de droite et de gauche alimentent le rejet de l’autre, la recrudescence du régionalisme et l’émergence d’un corporatisme tous azimuts…
L’étude prospective «Tunisie 2025» lancée par l’Ites en 2016 avait intégré un chapitre Contrat social. L’équipe pluridisciplinaire qui en était chargée avait imaginé des scénarii auxquels tendrait le pays selon l’état où il se trouvait à cette époque.
Le scénario souhaitable d’un contrat social s’appuierait sur six vecteurs de changement. La réalisation de chacun des changements étant actionnée par des leviers particuliers. Les vecteurs identifiés sont: 1. Le rapport des citoyens à l’Etat qui intègre la gouvernance nationale et régionale, la place et le rôle de la société civile dans cette gouvernance, 2. La confiance dans les institutions, 3. Le système de valeurs en rapport avec la cohésion sociale, 4. L’emploi et la sécurité sociale, 5. Les relations de travail, 6. La consolidation et l’exploitation des potentiels disponibles.
Ces vecteurs seraient actionnés par une vingtaine de leviers qui commencent par une réforme du cadre législatif associé à une nouvelle perception de l’Etat orientée vers la responsabilisation des citoyens et la bonne gouvernance, et finissent par la valorisation des potentiels disponibles dont le leadership des jeunes et des femmes. C’est d’une vision stratégique et d’un vaste programme politique qu’il s’agit et qui s’impose désormais pour éviter le scenario catastrophe décrit par l’étude de l’Ites dans son chapitre «Contrat social»:
« Au plan politique: essoufflement de l’élan démocratique et risque d’un retour à la dictature ; ou aggravation des dysfonctionnements en présence générant le chaos.
Au plan économique: taux de croissance faible ou négatif, extension de l’économie informelle, de la corruption, multiplication des grèves et désengagements au travail, un véritable naufrage,
Au plan social: allégeance, népotisme, patrimonialisme, croyance en l’Etat providence, alors que l’Etat est affaibli économiquement et politiquement, frustrations et colère pouvant conduire à la révolte ; manque de confiance dans les institutions, crise des rapports intergénérationnels, une société en voie d’effritement»
Aujourd’hui qu’un pas a été fait en direction de la voix donnée à la base pour la conception d’un plan de développement, le gros reste à faire pour capitaliser sur cet exercice de décentralisation malgré les imperfections que l’on peut lui reprocher. La réalisation de ce plan ambitieux exige la mobilisation de ressources et l’engagement des forces vives. Et pour revenir au scénario souhaitable de l’Ites, il y a lieu de revisiter l’arsenal juridique truffé d’obstacles à la libération des énergies productives, d’actionner tous les leviers favorables au partenariat public-privé, de dessiner clairement les contours du commun aussi bien au niveau national que régional. Cela ne peut se réaliser sans des avancées significatives dans l’instauration d’une bonne gouvernance dont les piliers sont la participation, la transparence et la redevabilité, particulièrement celle de l’élite présente dans les institutions politiques et administratives.
La bonne gouvernance n’aide pas seulement à assurer la performance dans la réalisation des projets locaux, régionaux ou nationaux, elle constitue le moteur de l’avancée vers une démocratie qui ne se réduit pas à glisser une feuille dans l’urne à l’occasion des élections périodiques, mais vers une démocratie délibérative qui assure la liberté d’expression et la conscience de l’intérêt commun. Cette forme de démocratie qui ne s’arrête pas à l’expression d’une voix exposée par ailleurs à diverses formes de manipulation par l’argent et par la domination des médias, mais donne de la voix au citoyen à plus d’une occasion. C’est d’une telle démocratie dont le pays a besoin afin de motiver toutes les forces vives à se mobiliser pour la réalisation d’un grand projet comme celui d’un plan quinquennal. Quand on est un petit pays, comme le nôtre, qui cherche à assurer sa souveraineté dans un monde en pleine mutation, on a intérêt à réunir toutes ses potentialités et se rappeler ce proverbe coréen des menaces auxquelles il s’expose comme «une crevette au milieu de requins»
Riadh Zghal
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