Mohamed-El Aziz Ben Achour - La Bataille des Trois Rois: Expansionnisme européen et résistance maghrébine
Par Mohamed-El Aziz Ben Achour - Dans la rivalité historique entre puissances musulmanes et puissances chrétiennes, le Maghreb n’a cessé de constituer un avant-poste pour les unes et, en raison de sa proximité, un territoire considéré comme propice à l’expansion pour les autres. On songe ainsi à la croisade de Louis IX (Saint Louis) contre Tunis en 1270, à l’invasion normande en Ifriqiya au XIIe siècle, ou encore à l’occupation de différents points du littoral nord-africain par les Portugais et les Espagnols, pour ne citer que ces exemples.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, cet esprit de conquête au nom de la Croix est d’autant plus vivace que les succès des armes ottomanes en Méditerranée inquiètent l’Europe. A l’extrême occident musulman, le Maroc échappe, non sans difficulté, à la domination ottomane. Il n’est toutefois guère à l’abri de conquêtes territoriales chrétiennes durables. C’est ainsi que depuis 1415, le Portugal tient les places fortes côtières et leur arrière-pays: Ceuta, Assilah, Mazagan puis en 1506, Mogador (Essaouira). S’il n’est pas conquis par les troupes turques, le pays demeure néanmoins sous la menace. A telle enseigne qu’une tentative du sultan de Marrakech de s’emparer de Tlemcen en 1551 échoue en raison d’une riposte de la régence d’Alger qui repousse l’armée marocaine au-delà du fleuve Melouiya («La Moulouya »). Le Maroc recherche dès lors l’alliance espagnole. Mais le royaume d’Espagne a fort à faire dans la guerre qui l’oppose aux Turcs d’Alger.
Cependant, après 1554, Mohamed el Cheikh, fils cadet du fondateur de la dynastie saadienne (1549-1659), réussit tant bien que mal à unifier le Maroc et à se prémunir contre les prétentions des communautés confrériques qui l’ont porté au pouvoir. Pour parer à toute agression des Ottomans d’Alger, protecteurs des sultans watassides renversés en 1554, le très musulman maître de Marrakech s’allie à la très catholique Espagne. Victime, selon l’historiographe Mohamed el Seghir el Wofrânî, d’une conspiration montée à l’initiative de la Sublime Porte, Mohamed El Cheikh est assassiné en 1557. Son fils Abdallah el Ghâlib lui succède et maintient la politique d’alliance de son trône avec le Royaume espagnol, tout en tentant de reprendre, mais sans succès, la place forte de Mazagan aux Portugais. Il meurt en 1574 après avoir désigné comme successeur au trône un de ses fils Mohamed El Moutawakkil au détriment de son frère plus âgé Abou Marouan Abdelmalik. Ce qui constitua une entorse à la règle de succession, en vertu de laquelle le fils aîné succède à son père. Comme on pouvait s’y attendre, cette décision provoqua une grave lutte intestine. Craignant le pire, Abdelmalik se réfugie à Istanbul avec deux de ses frères. Entrés au service du sultan Mourad III (1574-1595), ils participent à l’expédition de la flotte de Sinan Pacha et contribuent à la reprise aux Espagnols de Tunis et Bizerte. Revenus au pays, ils entreprennent, avec le soutien du gouvernement ottoman, de renverser El Moutawkkil. Vaincu, ce dernier se met sous la protection d’un gouverneur espagnol puis est accueilli par le roi Philippe II qui cherchait à tirer profit du conflit dynastique opposant le sultan déchu à Abou Marouane, le nouveau sultan.
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Dans un pareil contexte où à une querelle dynastique vinrent se greffer des prétentions étrangères, le conflit entre les frères prit l’ampleur d’une confrontation entre royaumes. Outre le roi d’Espagne, le jeune roi du Portugal, Sébastien 1er (1557-1578), échafaude des plans de conquête de l’Afrique du nord avec pour objectif d’étendre davantage le Maroc portugais et ses places fortes et, bien sûr, conformément à la culture politique de l’époque, de propager la foi chrétienne. Animé d’une telle ambition, Sébastien n’hésita pas à promettre son aide à Mohamed El Moutawakil, sous la forme d’une expédition militaire contre le Maroc. Son armée n’étant pas suffisamment forte, le roi tente d’intéresser à l’affaire son puissant voisin Philippe II. Celui-ci, ne croyant guère à la réussite du projet, accepte toutefois de fournir des galères et des hommes. Par ailleurs, il pose comme conditions que l’expédition se déroule au cours de l’année 1577 et n’aille pas plus loin que Larache, ville maritime située à quelque 80 kilomètres de Tanger. De toute façon, Philippe II, en raison de problèmes internes à son royaume et à la précipitation du roi du Portugal, se garde bien de prendre part à l’aventure.
Côté marocain, recourant à la diplomatie, Abdelmalik tente de circonvenir le roi portugais, notamment en lui promettant, en échange de la paix, de céder des territoires à Al Moutawakkil. Décidé à engager le fer, Sébastien ne prêta pas l’oreille à ces offres pas plus qu’il ne suivit les avertissements de son entourage, ni les conseils de prudence prodigués avant son départ par le roi d’Espagne. Le 17 ou le 24 juin 1578, il embarque à Lisbonne à la tête d’un corps expéditionnaire qui avait la redoutable mission de conquérir le Maroc, de remettre Al Moutawakkil sur le trône, de contrôler le détroit de Gibraltar et, enfin, de stopper une possible expansion turque vers la côte atlantique. Les envahisseurs arrivent à Tanger le 6 juillet. Là, le roi rencontre le sultan déchu et ils se mettent d’accord pour que ce dernier participe activement au commandement de l’armée portugaise. Trois jours après, l’armée embarque de nouveau à destination d’Assilah (Arzila), ville naguère portugaise située à une quarantaine de kilomètres de Tanger. Sébastien 1er la réoccupe et en fait une base arrière.
Le débarquement effectué, les troupes étrangères s’engagent à l’intérieur des terres pour aller directement au-devant de l’ennemi, conformément à la décision de leur chef. Toutefois, leur progression est rendue particulièrement difficile à cause des impedimenta et de l’ardeur du soleil africain en ces mois de juillet et août. Constatant l’épuisement des hommes, le roi décide de rebrousser chemin et de rejoindre Arzila pour se mettre sous la protection de la flotte. Or celle-ci, ayant obéi à de précédentes instructions de Sébastien, avait déjà mis le cap sur le port de Larache, de sorte qu’elle ne pouvait être d’aucun secours pour les troupes au sol. Le 2 août, ordre est donné de reprendre la marche en avant en direction des rives de l’Oued el Makhâzin, affluent du Loukos, dans la province de Larache. Arrivés dans la zone où allaient se dérouler les combats, les Portugais, tout comme les Marocains, se préparent à la guerre.
Point culminant de cette expédition préparée à la hâte, le choc entre les deux armées est connue dans l’histoire sous les noms de «bataille de Oued el Makhâzin», ou encore «bataille de l’Alcazar Kébir» et, surtout en Occident, sous le nom de «Bataille des Trois Rois». L’affrontement eut lieu le 4 août 1578. Les forces en présence se présentaient comme suit : le Portugal alignait 23 000 hommes dont 2 000 Castillans, 6 000 maures, 3 000 Flamands et Allemands et 6000 Italiens fournis par l’Espagne (dont, dépendaient à l’époque les Pays-Bas, le duché de Milan, Naples et la Sicile). Dans ces conditions, la moitié environ des troupes n’était pas portugaise. L’artillerie était constituée de quarante canons. L’état-major général était composé du roi Sébastien, généralissime et chef d’un des deux corps de cavalerie, lesquels étaient appuyés par les cinq cents fantassins et six cents cavaliers commandés par l’ex-sultan El Moutawkkil. A la tête du corps d’armée placé au centre du dispositif, se trouvait Thomas Stucley. Ce mercenaire anglais, qui combattit précédemment pour le compte de la France, de l’Irlande et participa à Lépante avait, dès le débarquement à Tanger, exprimé son opposition à la stratégie du roi consistant à aller directement affronter les nombreuses troupes marocaines. Ce qui ne l’empêcha pas, comme à son habitude, de se battre vaillamment avant d’être fauché par un boulet de canon.
Côté marocain, le commandement est exercé par le sultan Abdelmalik secondé par son frère Ahmed. Particulièrement imposante, l’armée compte entre 60 000 et 100 000 combattants dont 14 750 fantassins, 1 500 arquebusiers, 12 000 cavaliers, plusieurs milliers de troupes auxiliaires auxquels s’ajoutèrent 3 000 Andalous et - grâce principalement à l’aide ottomane - 4 000 Zwâwa-s de Kabylie ,1 000 janissaires, 2 500 «renégats». L’armée disposait en outre de 36 canons.
Le dispositif marocain, nous apprennent les historiens, dont les Français Pierre Berthier aux éditions du Cnrs en 1985, et Lucette Valensi aux éditions du Seuil en 1992, consista à placer les combattants en un large croissant afin d’encercler la formation compacte adoptée par l’ennemi. A la pointe droite, en face de Sébastien, se tenaient le prince Ahmed et ses mille arquebusiers et dix mille lanciers. A l’autre extrémité de l’arc, où se trouvaient les hommes d’el Moutawakkil et des généraux de la noblesse, étaient disposés deux mille cavaliers. Une première offensive marocaine est repoussée, suivie d’une contre-offensive portugaise victorieuse. Sur ces entrefaites, le sultan Abdelmalik, affaibli par la maladie, succombe. La rumeur se répand et affecte le moral des troupes. Les Portugais croient à un succès imminent, mais leur avant-garde, s’étant trop avancée dans le centre du dispositif adverse, cherche à refaire la jonction avec le gros des troupes. Manœuvre dangereuse qui échoua et tourna à la débandadedevant la puissante charge marocaine désormais conduite par le frère du défunt commandant en chef. L’artillerie portugaise, réduite au silence, est saisie. Les morts s’accumulent. Le roi Sébastien lui-même meurt, ainsi que les forces vives de la noblesse. C’est la capitulation. Cherchant à s’échapper, le sultan déchu se noie dans le fleuve. Son corps retrouvé est écorché (ce qui lui vaut l’infâmant surnom d’El Masloukh), empaillé et exhibé dans les villes. Les pertes portugaises sont impressionnantes, évaluées entre 8000 et 10 000 morts, sans compter les blessés. Les prisonniers, quant à eux, étaient, estime Lyle N. Mc Alister, au nombre de 15 000. De sorte que, selon l’historien Miguel Martins d’Antas (1866), seuls une centaine de combattants réussirent à regagner Lisbonne. La victoire du Maroc saadien fut totale.
Au plan géopolitique, la Bataille des Trois Rois eut des conséquences majeures. Elle sonna le glas de l’expansion impériale portugaise. Par ailleurs, le Portugal se retrouvait sans roi, sans prince héritier et pratiquement sans sa noblesse. Les sommes énormes que le Royaume fut contraint de verser pour obtenir la libération des nombreux prisonniers, ajoutées au coût de l’expédition, mirent l’Etat au bord de la banqueroute. Le grand-oncle du défunt roi Sébastien, le cardinal Henri, lui succède sur un trône devenu particulièrement vulnérable. Cet état de déliquescence suscita les convoitises du puissant Philippe II. En 1580, deux ans après le désastre de l’oued El Makhâzin, il prend le contrôle du Portugal, unifie les deux Couronnes, mettant fin, de la sorte, à l’illustre Maison d’Aviz au pouvoir à Lisbonne depuis l’année 1385. L’Union Ibérique ainsi constituée allait durer jusqu’en 1640.
Pour le Maroc, cette victoire accrut le prestige de la dynastie saadienne et, grâce au butin et aux rançons, l’enrichit. Sous l’autorité du nouveau sultan Ahmed el Mansour («le Victorieux»), frère du défunt Abdelmalik, l’indépendance du sultanat de Marrakech, sauvée à l’issue de la Bataille, fut consolidée, constituant un obstacle de taille aux entreprises européennes et ottomanes.
Nous ne pouvons, enfin, clore ce travail, sans évoquer un intéressant mouvement culturel apparu au Portugal et, plus tard, au Brésil en lien direct avec la Bataille des Trois Rois: le sébastianisme. En effet, lors des combats, le jeune roi succomba, certes, mais son corps ne fut pas retrouvé. Ce fait, ajouté au deuil de toute une nation, donna naissance à un mythe messianique selon lequel Sébastien 1er serait vivant et ne manquerait pas de revenir reprendre son trône. Ce messianisme fut bien évidemment condamné par l’Inquisition et vit en même temps l’apparition d’imposteurs, comme c’est toujours le cas de tout temps et sous tous les cieux.
«Progressivement, lit-on dans l’article que consacre l’encyclopédie Wikipedia au sébastianisme, cet espoir se transforme en mythe de l’homme providentiel, réincarnation du souverain disparu en plein âge d’or du Portugal qui doit venir pour permettre à la nation d’accomplir son destin exceptionnel.» «Le sébastianisme est l’un des éléments de la psychologie collective et de la culture politique du Portugal». Il ressurgit lors de la guerre de restauration de 1640-1668 et lors de divers événements et troubles. Il favorise à la fois les sursauts patriotiques et les politiques autoritaires. Assimilé par la suite à une forme de patriotisme, le mythe est mis à contribution de façon plus ou moins directe pendant les grandes guerres menées par le Portugal et dans plusieurs mouvements de régénération nationale. Il perdure dans l’inconscient collectif jusqu’à la période contemporaine.
Au Brésil, vice-royauté portugaise de 1500 à 1815, le sébastianisme fut introduit dès le XVIe siècle. Mais c’est au XIXe que la croyance en ce mythe provoqua d’importantes agitations messianiques, en particulier dans le Nordeste. Il est également présent dans la littérature contemporaine du Portugal, notamment, nous apprend Jean-Pierre Brach, chez l’écrivain Fernando Pessoa (1888-1935) dans Mensagem, son recueil de poèmes, dont un intitulé ‘’D. Sebastiao, Rei de Portugal’’ est dédié au roi disparu.
Mohamed-El Aziz Ben Achour
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