News - 28.07.2026

Sidi Bou Saïd à l’Unesco: une reconnaissance qui oblige autant qu’elle honore

Sidi Bou Saïd à l’Unesco: une reconnaissance qui oblige autant qu’elle honore

Par Pr Dr. Bilel ChebbiDirecteur des Programmes, Centre du Patrimoine – ICESCO. Spécialiste du patrimoine mondial et de la gouvernance du patrimoine culturel - Le 25 juillet dernier, à Busan, le Comité du patrimoine mondial de l'Unesco a inscrit le «Village de Sidi Bou Saïd: centre d'inspiration culturelle et spirituelle en Méditerranée» sur la Liste du patrimoine mondial. J'ai eu le privilège d'assister à cette séance historique et d'être témoin de l'instant où la décision a été proclamée. Une heureuse coïncidence donnait à ce moment une résonance toute particulière : cette inscription est intervenue le 25 juillet, jour de la fête de la République tunisienne. Soixante-neuf ans après sa proclamation, le drapeau tunisien s'est une nouvelle fois élevé dans une enceinte internationale, non pour célébrer un événement politique, mais pour saluer une réussite culturelle et patrimoniale qui appartient à tous les Tunisiens. Avec cette nouvelle inscription, la Tunisie compte désormais dix biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial et devient le premier pays du monde arabe en nombre de sites classés.Il y avait, en effet, de quoi célébrer cette annonce. Depuis plus d'un siècle, Sidi Bou Saïd occupe une place singulière dans l'imaginaire tunisien. Son architecture blanche et bleue, son implantation surplombant le golfe de Tunis, son héritage spirituel lié à Abou Saïd El Béji et son rôle dans l'histoire artistique du pays en font bien davantage qu'un simple village touristique. Sidi Bou Saïd est devenu un symbole vivant de l'identité culturelle tunisienne, un lieu où se rencontrent mémoire, création et ouverture sur la Méditerranée.

Mais cette émotion, aussi légitime soit-elle, ne doit pas faire oublier l'essentiel. L'inscription de Sidi Bou Saïd dépasse largement la reconnaissance d'un village emblématique; elle marque peut-être le début d'une nouvelle étape pour la politique tunisienne du patrimoine mondial.Depuis plus d'un siècle, Sidi Bou Saïd occupe une place singulière dans l'imaginaire collectif des Tunisiens. Son architecture blanche et bleue, son implantation dominant le golfe de Tunis, son héritage spirituel lié à Abou Saïd El Béji et son rôle dans l'histoire artistique du pays en font bien davantage qu'un simple village touristique. Il est devenu un symbole vivant de l'identité culturelle tunisienne et l'un des visages les plus connus de la Tunisie à travers le monde.

Mais cette décision raconte aussi une autre histoire : celle d'un pays qui semble renouer avec une dynamique longtemps interrompue. Bien que la Tunisie soit reconnue comme l'un des territoires les plus riches du bassin méditerranéen en matière de patrimoine culturel, cette richesse ne s'est pas traduite pendant de nombreuses années par de nouvelles inscriptions sur la Liste du patrimoine mondial.

Un seul chiffre suffit à mesurer cette longue parenthèse. Après l'inscription du site archéologique de Dougga en 1997, il aura fallu attendre plus de vingt-six ans avant qu'un nouveau bien tunisien ne rejoigne la Liste du patrimoine mondial, avec Djerba en 2023. Deux ans plus tard, l'inscription de Sidi Bou Saïd confirme que cette reprise n'était pas un succès isolé, mais le signe d'une dynamique retrouvée.

Cette évolution rappelle une évidence: la Tunisie n'a jamais manqué de patrimoine. Ce qui lui a longtemps fait défaut, c'est la capacité à transformer cette richesse en candidatures répondant aux exigences particulièrement élevées de l'Unesco. Car une inscription ne repose pas uniquement sur la valeur historique d'un site. Elle exige une démonstration rigoureuse de sa valeur universelle exceptionnelle, un cadre juridique adapté, un plan de gestion crédible, une expertise scientifique reconnue et une coordination durable entre les différentes institutions concernées.

À cet égard, l'inscription de Sidi Bou Saïd récompense autant la qualité du patrimoine que la maturité du travail accompli par les équipes tunisiennes. Elle montre qu'une volonté politique, lorsqu'elle s'appuie sur une expertise scientifique solide et une préparation méthodique, peut aboutir à des résultats concrets.

Pour autant, cette réussite ne doit pas conduire à l'autosatisfaction. La Tunisie dispose aujourd'hui d'une Liste indicative particulièrement riche, composée de quinze sites, dont certains y figurent depuis près de vingt ans. Plusieurs présentent un potentiel reconnu par les experts internationaux, sans qu'un dossier de nomination complet n'ait encore été soumis au Comité du patrimoine mondial.

C'est pourquoi l'inscription de Sidi Bou Saïd ne doit pas être perçue comme l'aboutissement d'un processus, mais comme le point de départ d'une ambition plus large : faire de cette réussite le premier jalon d'une stratégie nationale capable d'accompagner progressivement les autres sites tunisiens vers une reconnaissance internationale. Car le véritable succès de cette inscription ne réside pas uniquement dans l'entrée d'un dixième bien sur la Liste du patrimoine mondial; il réside surtout dans les perspectives qu'elle ouvre pour l'avenir.

Une inscription qui ouvre une nouvelle responsabilité

Au lendemain de chaque inscription sur la Liste du patrimoine mondial, une même idée revient souvent : celle d'un aboutissement. Comme si le classement venait couronner un long travail et refermer définitivement le dossier. En réalité, c'est presque l'inverse. À l'Unesco, une inscription n'est jamais une ligne d'arrivée ; elle constitue le point de départ d'un engagement qui s'inscrit dans la durée.

Le prestige est indéniable. Une inscription renforce la visibilité internationale d'un site, accroît son attractivité touristique et lui confère une reconnaissance scientifique de premier plan. Mais cette reconnaissance s'accompagne d'obligations précises. L'État s'engage à préserver les valeurs qui ont justifié l'inscription, à maintenir l'authenticité et l'intégrité du bien et à rendre régulièrement compte de son état de conservation.

Autrement dit, le patrimoine mondial n'est pas un label honorifique. C'est un contrat de confiance entre un État et la communauté internationale.Dans le cas de Sidi Bou Saïd, cette responsabilité revêt une dimension particulière. Contrairement à un monument isolé ou à un site archéologique fermé, il s'agit d'un village vivant, habité, fréquenté chaque jour par des milliers de visiteurs et confronté aux défis d'un territoire en constante évolution. Sa valeur réside précisément dans cet équilibre fragile entre un patrimoine exceptionnel et une vie quotidienne qui continue de s'y déployer.

Préserver cet équilibre exigera une vigilance constante. Les interventions architecturales devront respecter les caractéristiques historiques du village; les aménagements urbains devront préserver les perspectives paysagères ; les activités économiques devront rester compatibles avec le caractère du site; et la fréquentation touristique devra être maîtrisée afin de ne pas compromettre ce qui fait l'âme du lieu.

L'expérience internationale montre que ces défis ne sont pas théoriques. Plusieurs sites inscrits au patrimoine mondial ont vu leur valeur fragilisée par une urbanisation mal maîtrisée, une pression immobilière excessive ou un tourisme devenu difficilement soutenable. L'inscription ne protège pas automatiquement un bien ; elle impose au contraire une exigence permanente de gestion et d'anticipation.

La Tunisie connaît déjà cette réalité. Des sites comme Carthage, la médina de Tunis ou Kairouan rappellent que la conservation du patrimoine est un travail quotidien, qui dépasse largement les opérations de restauration. Elle suppose une coordination entre les institutions, les collectivités locales, les experts, les habitants et les acteurs économiques. Sans cette gouvernance partagée, même les sites les plus prestigieux peuvent progressivement perdre les qualités qui ont fondé leur reconnaissance internationale.L'inscription de Sidi Bou Saïd offre ainsi une occasion de faire évoluer notre manière d'aborder le patrimoine. Longtemps perçu principalement comme un domaine culturel, celui-ci est aujourd'hui au croisement de nombreuses politiques publiques: l'aménagement du territoire, le tourisme, le développement durable, l'environnement, l'économie créative ou encore la diplomatie culturelle. La protection d'un site ne consiste plus seulement à préserver des bâtiments anciens; elle implique de penser l'avenir d'un territoire dans toutes ses dimensions.

C'est précisément à cette aune que sera jugé le succès de Sidi Bou Saïd dans les années à venir. La véritable réussite ne résidera pas uniquement dans la décision prise à Busan, aussi historique soit-elle. Elle dépendra surtout de la capacité collective à préserver l'authenticité du village tout en lui permettant de demeurer un espace vivant, accueillant et habité.

Au fond, l'inscription obtenue le 25 juillet ne constitue pas l'aboutissement d'une histoire patrimoniale. Elle en ouvre une nouvelle, sans doute plus exigeante encore, où la reconnaissance internationale devra désormais se traduire par une gestion exemplaire et une vision de long terme.

Après Sidi Bou Saïd, le défi d'une stratégie nationale

L'inscription de Sidi Bou Saïd invite désormais à regarder au-delà de cette réussite. La véritable question n'est plus de savoir si la Tunisie est capable d'obtenir un classement au patrimoine mondial. Les succès de Djerba en 2023 puis de Sidi Bou Saïd en apportent la démonstration. La question est désormais différente : comment inscrire cette dynamique dans la durée?

La Tunisie dispose d'un atout exceptionnel que peu de pays peuvent revendiquer. Sa Liste indicative de l'Unesco rassemble aujourd'hui quinze sites culturels et naturels qui pourraient, à terme, prétendre à une inscription sur la Liste du patrimoine mondial. Pourtant, plusieurs d'entre eux attendent depuis de longues années sans avoir franchi l'étape décisive de la candidature officielle.

Les parcs nationaux d'El Feija et de Bouhedma, le Chott El Jerid ou les oasis de Gabès figurent sur cette liste depuis 2008. D'autres sites, comme la médina de Sfax, les carrières antiques de marbre numidique de Chimtou, le complexe hydraulique romain de Zaghouan-Carthage ou encore le Limes du Sud tunisien, y sont inscrits depuis 2012. Plus récemment sont venus s'ajouter la Table de Jugurtha, les habitats troglodytiques et le monde des ksour du Sud tunisien, les sites archéologiques de Sbeïtla et de Rammadiya d'El Magtaa, autant de biens qui témoignent de la diversité et de la richesse du patrimoine tunisien.

Cette situation montre que le défi n'est pas l'identification des sites. Il est désormais celui de la préparation.

Une candidature au patrimoine mondial mobilise plusieurs années de travail. Elle exige des recherches scientifiques approfondies, une documentation rigoureuse, une stratégie de conservation, un plan de gestion opérationnel, une gouvernance clairement définie ainsi qu'une concertation permanente entre les institutions publiques, les collectivités territoriales, les chercheurs et les communautés locales. À cela s'ajoute un travail diplomatique essentiel, souvent discret, mais déterminant dans le processus d'évaluation internationale.

Autrement dit, une inscription ne s'improvise pas. Elle se prépare longtemps avant d'être examinée par le Comité du patrimoine mondial.

Les résultats obtenus ces dernières années montrent cependant que la Tunisie dispose désormais d'une expérience précieuse. Les candidatures de Djerba puis de Sidi Bou Saïd ont permis de renforcer les compétences nationales, de mieux maîtriser les procédures de l'Unesco et de développer une expertise qui pourra bénéficier aux futurs dossiers.

C'est précisément cette expérience qu'il convient aujourd'hui de capitaliser.

Plutôt que d'aborder chaque candidature comme un projet isolé, la Tunisie gagnerait à adopter une programmation nationale à moyen et long terme. Une telle approche permettrait de définir un calendrier des candidatures, de hiérarchiser les priorités, de mobiliser durablement les équipes scientifiques et techniques et d'assurer la continuité des projets, indépendamment des changements institutionnels ou des échéances politiques.Une telle stratégie aurait également une portée territoriale importante. Chaque nouvelle inscription peut devenir un levier de développement local, favoriser un tourisme culturel plus durable, encourager la recherche scientifique, créer des emplois qualifiés et renforcer le sentiment d'appartenance des populations à leur patrimoine. Lorsqu'il est bien géré, le patrimoine ne constitue pas seulement une mémoire du passé; il devient aussi une ressource pour construire l'avenir.

C'est probablement la principale leçon que laisse aujourd'hui l'inscription de Sidi Bou Saïd. Cette réussite ne doit pas être considérée comme un accomplissement isolé, mais comme l'occasion de franchir une nouvelle étape dans la politique patrimoniale du pays. La Tunisie possède les sites, les compétences et désormais l'expérience. Il lui appartient de transformer ces atouts en une vision cohérente, capable d'inscrire durablement le patrimoine au cœur de son développement culturel, économique et de son rayonnement international.

Faire du patrimoine un choix stratégique

Au-delà de sa dimension culturelle, l'inscription de Sidi Bou Saïd rappelle une évidence souvent oubliée: le patrimoine est aujourd'hui un enjeu stratégique.

Dans un monde où les États cherchent à renforcer leur influence par la culture autant que par l'économie ou la diplomatie, le patrimoine mondial est devenu un puissant vecteur de visibilité internationale. Une inscription à l'Unesco ne se limite pas à protéger un site ; elle contribue à façonner l'image d'un pays, à renforcer son attractivité, à encourager la recherche scientifique, à soutenir le tourisme culturel et à créer de nouvelles opportunités de coopération internationale.

La Tunisie possède, de ce point de vue, un avantage considérable. Peu de pays concentrent sur un territoire aussi restreint une telle diversité de patrimoines : vestiges puniques et romains, villes historiques, architecture islamique, paysages culturels, patrimoines naturels et traditions vivantes. Cette richesse constitue un héritage exceptionnel, mais aussi une responsabilité collective.
L'inscription de Sidi Bou Saïd montre que cette richesse peut être reconnue à l'échelle internationale lorsque la volonté politique, l'expertise scientifique et la qualité de la préparation convergent vers un même objectif. Elle démontre également que la Tunisie dispose désormais des compétences nécessaires pour porter d'autres candidatures avec crédibilité.

Le défi consiste désormais à transformer cette réussite en méthode.

Chaque nouveau dossier devra s'appuyer sur une vision de long terme, fondée sur la continuité de l'action publique, le renforcement des capacités nationales et une meilleure coordination entre les institutions, les chercheurs, les collectivités territoriales et les communautés locales. Le patrimoine mondial ne se construit pas au rythme des échéances administratives; il exige de la patience, de la constance et une ambition partagée.

L'inscription de Sidi Bou Saïd restera sans aucun doute une date importante dans l'histoire du patrimoine tunisien. Mais sa véritable portée ne sera pas mesurée uniquement par la décision adoptée à Busan. Elle le sera par ce qui suivra: la capacité de préserver durablement ce site exceptionnel, d'accompagner les quinze biens inscrits sur la Liste indicative vers de futures candidatures et de faire du patrimoine un véritable levier de développement, de connaissance et de rayonnement international.

Au fond, le succès de Sidi Bou Saïd ne réside pas seulement dans l'inscription d'un dixième bien tunisien sur la Liste du patrimoine mondial. Il réside dans l'espoir qu'il fait renaître: celui de voir la Tunisie renouer avec une politique patrimoniale ambitieuse, cohérente et durable, à la hauteur de l'histoire qu'elle porte et du rôle qu'elle peut encore jouer sur la scène culturelle internationale.

L'inscription de Sidi Bou Saïd mérite donc d'être célébrée. Non parce qu'elle clôt une histoire, mais parce qu'elle ouvre un nouvel horizon.

L'Unesco a reconnu la valeur universelle exceptionnelle de Sidi Bou Saïd. Il appartient désormais à la Tunisie de faire de cette reconnaissance un modèle de préservation, de gouvernance et d'ambition pour les générations futures. Car, en matière de patrimoine mondial, une inscription n'est jamais la fin d'un parcours; elle est toujours le début d'une responsabilité.

Dr. Bilel Chebbi
Directeur des Programmes, Centre du Patrimoine – ICESCO
Spécialiste du patrimoine mondial et de la gouvernance du patrimoine culturel

 

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