News - 27.04.2026

Prix du mouton de l’Aïd en Tunisie, reflet d’un modèle d’élevage à bout de souffle

Prix du mouton de l’Aïd en Tunisie, reflet d’un modèle d’élevage à bout de souffle

Par Ridha Bergaoui - À l’approche de l’Aïd al-Adha, la question du prix du mouton revient avec insistance dans les foyers tunisiens. Les niveaux atteints, entre 1 300 et 1 500 dinars pour un animal moyen, soit plus de 60 dinars le kilogramme de viande, suscitent chez le consommateur, à la fois inquiétude et incompréhension dans un contexte marqué surtout par l’érosion du pouvoir d’achat et la hausse généralisée des prix.

Les explications avancées : spéculation, marges excessives des intermédiaires, entente entre vendeurs, approvisionnement insuffisant des marchés, ne sont pas dénuées de fondement, mais elles restent incomplètes. Car au-delà des dysfonctionnements du marché, la formation du prix du mouton renvoie à des facteurs plus profonds liés au système de production lui-même.La hausse des coûts alimentaires, la dégradation des parcours, la faible productivité des troupeaux et les limites structurelles de l’élevage ovin expliquent en grande partie le niveau élevé des prix, y compris lors des années pourtant favorables sur le plan climatique.

Un élevage ancien, profondément ancré

L’élevage ovin en Tunisie s’inscrit dans une longue histoire. Depuis l’époque des Carthaginois, puis sous les Romains et avec l’arrivée des Arabes, le mouton a occupé une place centrale dans les systèmes agropastoraux. La transhumance permettait de valoriser des ressources naturelles variées, dans des milieux souvent difficiles.

Sous le protectorat français, certaines tentatives de modernisation ont été engagées, notamment en matière de sélection des races (sélection de la race noire de Thibar par les Pères Blancs pour faire face à la sensibilité des animaux à l’intoxication par consommation de la plante le « millepertuis ») et introduction de la Sicilo-Sarde, seule race laitière du pays, créée au début du XXe siècle par croisement de deux races originaires du sud de l’Italie : la Sarde et la Comisana.

Après l’indépendance, malgré les efforts de modernisation, l’élevage ovin reste essentiellement extensif, largement dominé par de petites exploitations familiales.Pendant longtemps, le mouton a constitué la principale source de protéines animales, notamment en milieu rural. Symbole de générosité et de partage, le mouton est également au cœur des repas familiaux et des grandes occasions (mariage, naissance, circoncision, réussite, acquisition d’un nouveau logement…), renforçant les liens sociaux et culturels. Il demeure au cœur du patrimoine culinaire et social tunisien, indissociable du couscous et des grandes occasions. La tradition d’égorger un mouton à l’occasion de l’Aïd al-Adha est profondément ancré dans les pratiques religieuses et sociales des Tunisiens. Chaque année, dans la mesure de leurs moyens, les familles tiennent à égorger un mouton, perpétuant un acte de foi, de partage et de solidarité. Au-delà de sa dimension religieuse, ce geste constitue un moment fort de cohésion familiale et sociale, où se mêlent spiritualité, tradition et identité collective.

Cependant, sa place dans l’alimentation quotidienne n’a cessé de reculer. Le développement de l’élevage bovin et surtout l’essor de l’aviculture intensive ont profondément modifié les habitudes alimentaires. Plus accessibles et disponibles toute l’année, les viandes blanches dominent désormais la consommation. La viande ovine, plus coûteuse, se concentre davantage sur les occasions, notamment l’Aïd al-Adha.

Disparition progressive des parcours

Le système pastoral traditionnel, fondé sur la mobilité et l’exploitation des parcours et jachères, a profondément évolué. La sédentarisation, l’urbanisation, le développement des cultures, notamment arboricoles (oliviers et amandiers surtout) et les périmètres irrigués, ont fortement réduit les surfaces de parcours.Parallèlement, la pression sur les terres et les sécheresses répétées ont entraîné une dégradation avancée des ressources naturelles. Même lors des bonnes années, l’herbe reste insuffisante et saisonnière. L’élevage ovin s’est ainsi progressivement détaché de ses bases naturelles.

Aujourd’hui, l’alimentation des ovins repose largement sur des intrants extérieurs: orge, son, aliments composés, foin et paille. Ce basculement a profondément modifié l’économie de l’élevage.

Le système, autrefois peu coûteux, est devenu fortement dépendant des marchés, exposé à la volatilité des prix et à la hausse continue des charges.

Dans un contexte dominé par de petits éleveurs disposant de moyens limités, cette évolution fragilise l’ensemble de la filière et entraîne une réduction importante et progressive des effectifs.

Un secteur important mais peu performant

Le cheptel ovin tunisien est estimé entre 6 et 7 millions de têtes, dont près de 4 millions de brebis. Il est dominé par des races locales rustiques, comme la Barbarine ou la Queue Fine de l’Ouest.

La production de viande ovine est évaluée entre 50 000 et 60 000 tonnes par an, soit une part significative des viandes rouges.

Malgré ce poids, les performances restent modestes : fertilité souvent inférieure à 80 %, prolificité autour de 1 à 1,2 agneau par brebis, mortalité pouvant atteindre 10 à 20 % et croissance lente.Ces résultats traduisent une productivité encore faible, liée à une conduite peu maîtrisée et à un encadrement technique limité.

Les difficultés de l’élevage ovin sont multiples. La dégradation des parcours, les effets du changement climatique, la hausse continue des prix des aliments, la fragmentation des exploitations, le vieillissement des éleveurs, le manque de main d’œuvre  spécialisé, les vols et risque des maladies, constituent autant de contraintes majeures. À cela s’ajoute un encadrement technique insuffisant et une faible adoption des techniques modernes disponibles.

Les circuits de commercialisation sont longs et peu structurés. Entre l’éleveur et le consommateur, plusieurs intermédiaires interviennent, chacun prélevant une marge. À l’approche de l’Aïd al-Adha, la demande concentrée accentue les tensions et favorise les pratiques spéculatives. Dans un marché peu transparent, les prix peuvent s’éloigner du coût réel de production, au détriment à la fois du consommateur et de l’éleveur.

Perspectives d’avenir

Malgré les contraintes, les marges d’amélioration sont réelles. Une meilleure maîtrise de l’alimentation, le développement des cultures fourragères, une organisation plus rigoureuse de la  reproduction et un suivi sanitaire renforcé peuvent améliorer significativement les performances. Les expériences menées dans certaines fermes pilotes montrent qu’il est possible de produire davantage, plus rapidement et à moindre coût.

Le renforcement et le développement de la recherche appliquée sur les thèmes importants (comme l’amélioration génétique des races locales, l’optimisation de l’alimentation en valorisant les ressources fourragères disponibles et les sous-produits agricoles, la gestion durable des parcours, la maîtrise de la reproduction, ainsi que la prévention des maladies et l’adaptation au changement climatique) et surtout la diffusion effective de ses résultats vers les éleveurs sont essentiels. Les innovations doivent être traduites en pratiques simples et accessibles.Le soutien aux petits éleveurs, qui détiennent l’essentiel du cheptel mais qui restent les plus vulnérables face aux aléas climatiques et économiques, constitue également un levier majeur. Leur organisation en groupements, un meilleur accès au financement et une amélioration des circuits de commercialisation sont indispensables pour renforcer leur résilience et mieux valoriser leurs produits.

En réalité, la situation de l’élevage ovin en Tunisie n’est pas différente de celle des pays voisins. En Algérie comme au Maroc, l’élevage ovin fait face aux mêmes contraintes (raréfaction des parcours, variabilité climatique, dépendance accrue aux concentrés et volatilité des prix). Ces pays ont engagé, des politiques visant à sécuriser l’alimentation et à améliorer la productivité. Le Maroc encourage le développement des cultures fourragères, la diffusion de techniques d’élevage améliorées et la structuration des filières. L’Algérie a mis en place des dispositifs de soutien aux aliments du bétail et des programmes de reconstitution et de gestion des parcours steppiques, tout en tentant d’organiser davantage les circuits de commercialisation. Ces expériences montrent que, face à des contraintes similaires, l’action publique peut atténuer les chocs, à condition d’être cohérente et durable.En Tunisie, l’avenir de l’élevage ovin repose sur une transformation profonde du système de production, fondée sur une vision claire et cohérente. Trois piliers doivent en constituer le socle : productivité, rentabilité et accessibilité. Produire davantage, plus efficacement et avec moins de pertes est indispensable pour réduire les coûts. Améliorer la rentabilité suppose une meilleure maîtrise des charges et une organisation plus efficace de la commercialisation. Enfin, assurer l’accessibilité implique de garantir une offre suffisante et régulière pour répondre à la demande, notamment lors des périodes de forte consommation, à des prix à la portée du consommateur. C’est à la convergence de ces trois objectifs (produire mieux, produire à moindre coût et produire suffisamment) que se joue l’avenir du secteur.

Conclusion

L’enjeu pour la Tunisie est de passer d’un élevage subi et dépendant des conditions climatiques et des marchés des aliments du bétail, à un élevage maîtrisé. Cela suppose un accompagnement renforcé des éleveurs, une diffusion plus large des bonnes pratiques et une adaptation des systèmes aux nouvelles contraintes.Au-delà des difficultés, l’élevage ovin reste un secteur stratégique, porteur d’emplois, de valeur et profondément ancré dans les territoires et les traditions. Il dispose des atouts nécessaires pour réussir sa transition et évoluer vers un système plus performant, plus résilient et durable. Un tel système serait capable d’une part de garantir la survie de nombreuses familles qui dépendent de cette activité et d’autre part permettre  au consommateur de continuer à sacrifier et consommer du mouton local, fort recherché et apprécié pour ses qualités, et au pays de s’assurer son autosuffisance en un aliment essentiel.

Ridha Bergaoui

 

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