News - 15.05.2026

Ridha Bergaoui: La qualité sanitaire des aliments en Tunisie à l’épreuve de la désinformation

Ridha Bergaoui: La qualité sanitaire des aliments en Tunisie à l’épreuve de la désinformation

Depuis quelques années, et de manière récurrente, des rumeurs sur la qualité sanitaire de certains produits alimentaires circulent sur les réseaux sociaux, accusant ces produits de nuire à la santé du consommateur et appelant parfois à leur boycottage. Pastèques, fraises, lait UHT et, tout récemment, poulet industriel ont ainsi vu leur innocuité sanitaire publiquement mise en doute. Des images de boîtes de concentré de tomate, de pots de yaourts et autres produits alimentaires industriels prétendument altérés circulent également, incriminant parfois des marques pourtant reconnues pour leur sérieux.

Dire qu’un produit alimentaire est contaminé, dangereux ou toxique est pourtant une affirmation grave qui doit reposer sur des faits, des analyses de laboratoire et des preuves scientifiques.

Un alarmisme dangereux

Dans une société hyperconnectée, une vidéo de quelques secondes, une phrase choc, une blouse blanche et un ton alarmiste, un titre de docteur, d’expert ou de spécialiste, suffisent aujourd’hui pour générer en quelques heures des milliers de vues, de partages et de commentaires. La rumeur devient vérité alors que, bien souvent, ces accusations ne reposent sur aucune donnée scientifique sûre et vérifiable.

Toutefois ces rumeurs suffisent pour semer le doute, provoquer la peur, faire chuter les ventes, fragiliser toute une filière agricole ou agroalimentaire et porter atteinte à des milliers de personnes (agriculteurs, d’éleveurs, techniciens, ouvriers, transporteurs, commerçants) et des centaines de millions de dinars investis chaque année. Une rumeur peut détruire en quelques heures une filière entière et tout ce qu’elle a mis des années à construire.

La Tunisie est déjà confrontée à la sécheresse, à la hausse des coûts de production, au manque d’intrants, aux fluctuations des marchés et à la concurrence internationale. Elle n’a pas besoin, en plus, d’être fragilisée par la désinformation destructive. De son côté, le consommateur, déjà écrasé sous le poids de la hausse continue des prix des aliments et de l’inflation, bombardé constamment de vidéos alarmistes et de messages chocs, finit souvent par se sentir perdu et inquiet. Peu à peu, sa confiance, dans les produits alimentaires et les marques nationales, s’effrite et il se demande  ce qu’il  peut encore acheter à donner à manger à ses enfants sans craindre pour leur santé et leur avenir.

La Tunisie surveille, contrôle et protège

Heureusement la Tunisie dispose aujourd’hui d’un cadre réglementaire renforcé, d’instances de contrôle, de services vétérinaires et phytosanitaires, ainsi que de laboratoires spécialisés capables d’analyser, de rechercher des résidus de pesticides, médicaments vétérinaires, contaminants chimiques ou microbiologiques et autres polluants même à très petites doses, et de vérifier la conformité du produits aux normes.

Au niveau national, l’Instance Nationale de la Sécurité Sanitaire des Produits Alimentaires (INSSPA), les services vétérinaires, les structures phytosanitaires et plusieurs laboratoires spécialisés assurent chaque année des milliers d’opérations de contrôle, de prélèvement, d’analyse et de vérifications qui peuvent aboutir à des saisies, des retraits de produits alimentaires douteux, la fermeture de locaux et l’arrêt de toute activité de l’entreprise concernée.

Les services municipaux constituent également un maillon essentiel de cette surveillance de proximité. Présents dans les marchés municipaux, les souks, les abattoirs, les boucheries, les poissonneries, les restaurants et les commerces de quartier, ils veillent quotidiennement au respect des règles d’hygiène, de salubrité, de stockage et de conservation. En coordination avec les services sanitaires et vétérinaires, ils peuvent saisir des produits impropres à la consommation ou ordonner la fermeture temporaire d’établissements non conformes.

Quant aux produits vendus dans les magasins organisés, les supérettes et les grandes surfaces, ils offrent généralement davantage de garanties grâce à la traçabilité, à l’étiquetage, aux procédures d’autocontrôle et à une meilleure maîtrise de la chaîne du froid.

Chaque année, des tonnes de produits non conformes sont retirées du marché et détruites. Ces chiffres ne doivent pas inquiéter. Ils doivent au contraire rassurer. Le danger ne serait pas de détecter des anomalies, mais de ne rien voir, de ne rien saisir et de prétendre que tout va bien.

Remédier à nos faiblesses

Dire que le système fonctionne ne signifie pas que tout est parfait. Sur le terrain, certaines pratiques restent préoccupantes. Dans certaines exploitations agricoles, l’utilisation des pesticides peut parfois être excessive ou mal maîtrisée avec des doses approximatives, traitements répétés, non-respect des délais avant récolte ou stockage inadéquat. Dans certains élevages, l’usage des médicaments peut parfois dépasser le strict cadre thérapeutique.

Le problème est aggravé par l’existence de circuits parallèles: produits phytosanitaires introduits clandestinement, médicaments vétérinaires sans traçabilité, produits alimentaires issus de la contrebande (jus, biscuits, chocolat, fruits et légumes…), sans étiquetage conforme ou sans contrôle officiel vendus dans les circuits informels, dans les marchés et les souks.

Le contrôle de ces circuits, de l’importation des intrants et des marchés parallèles constitue aujourd’hui l’un des véritables défis de la qualité sanitaire des aliments dans notre pays. Une lutte déterminée et sévère contre la contrebande devient  essentielle  pour préserver l’économie nationale et la santé du consommateur. La qualité sanitaire alimentaire se construit également à travers la généralisation des bonnes pratiques agricoles et d’élevage, un meilleur encadrement de l’usage des pesticides et des médicaments vétérinaires, et la formation continue des producteurs.

Il est également indispensable d’améliorer l’efficacité des organismes de contrôle existants, de leur coordination et de leur visibilité. Les renforcer avec davantage de moyens, de contrôleurs sur le terrain, des laboratoires mieux équipés.  Combattre l’inertie bureaucratique, la routine, les freins de la hiérarchie et assouplir les procédures est indispensable pour plus de réactivité et d’efficacité. Une meilleure traçabilité des produits, la publication régulière des résultats de contrôle et une communication rapide en cas d’incident demeure essentiels sont également nécessaires.

La gestion des crises: L’exemple du lait

Rappelons qu’à la suite de signalements de consommateurs concernant un lait demi-écrémé UHT suspecté de non-conformité, l’INSSPA a ouvert une enquête. Des équipes de contrôle se sont rendues dans les unités de production concernées, ont examiné l’ensemble de la chaîne de production et ont prélevé des échantillons pour analyses et vérification de conformité. Le lot du lait demi-écrémé UHT incriminé a été retiré des circuits de commercialisation. Cet incident montre que la Tunisie dispose de mécanismes capables de détecter rapidement et de réagir pour protéger le consommateur.

Toutefois en matière de crise alimentaire, retirer un produit ne suffit pas à rétablir la confiance du consommateur. Il faut aussi communiquer rapidement, nommer la marque et le produit en cause, expliquer clairement l’origine du problème, identifier les lots concernés et présenter les mesures correctives engagées.

En cas de crise alimentaire, retirer un produit protège la santé publique. Nommer le fabricant et expliquer ce qui s’est passé protège durablement la confiance entre l’industriel et le consommateur. Dans des pays comme la France, il n’est pas rare que des lots de produits alimentaires soient retirés du marché à titre préventif après des autocontrôles réalisés par les entreprises elles-mêmes, des analyses complémentaires ou des signalements émanant d’associations de consommateurs ou des autorités sanitaires. Les entreprises n’ont pas peur d’annoncer, communiquer et publier ces retraits. Loin d’être perçus comme un aveu de faiblesse, ces rappels sont considérés comme une composante normale d’un système moderne de qualité et de transparence. Ils traduisent une culture de responsabilité où l’on ne se contente pas de produire et de vendre, mais où l’on contrôle en permanence pour protéger à la fois le consommateur, l’intégrité du produit et la crédibilité de la marque. Retirer rapidement un produit douteux, c’est non seulement protéger la santé publique, mais aussi préserver durablement la réputation et l’avenir de l’entreprise.

La confiance, un capital fragile

Avec la multiplication des médias, l’accès banalisé à Internet et aux réseaux sociaux, le consommateur moderne est de plus en plus informé et conscient de l’importance de l’alimentation et de sa relation directe avec la santé. Il devient plus exigeant et veut savoir ce qu’il mange au juste, d’où vient le produit, comment il a été cultivé ou élevé, transformé et conservé. Il réclame de la traçabilité, un étiquetage clair, des analyses régulières et une information transparente. Ces conditions sont essentielles pour donner sa confiance et déclencher le réflexe d’achat final en bonne conscience, sans aucun remord.

Le consommateur s’interroge au final sur l’environnement  dans lesquels les aliments sont produits, comme la qualité de l’eau, la santé animale, les intrants utilisés et le respect des normes. C’est précisément la philosophie de «One Health», ou une seule santé, qui relie santé humaine, santé animale, santé végétale et qualité de l’environnement.

Le bio, les labels, la traçabilité numérique, des informations fiables sur le produit, la formation des producteurs et la communication scientifique peuvent contribuer à renforcer cette confiance.

Toutefois, pour avoir la confiance du client, il faut que le producteur soit crédible. Cette crédibilité repose sur quatre piliers : une argumentation solide, la transparence, la responsabilité et la réactivité.

La lutte contre la désinformation: Une responsabilité collective

Face aux rumeurs alimentaires, la première réaction doit être la rapidité, la transparence et la preuve scientifique. Lorsqu’une alerte apparaît, les institutions concernées doivent communiquer rapidement, étudier le problème éventuel, publier les résultats des analyses et expliquer clairement la situation. Dans l’univers numérique, le silence laisse souvent la place à la désinformation, aux fausses interprétations, aux soupçons, à l’inquiétude et la peur. Un consommateur bien informé est toujours moins vulnérable aux fausses alertes.

Lutter contre la désinformation ne peut reposer uniquement sur les services publics spécialisés de l’État. L’Organisation de Défense du Consommateur, l’Institut National de la Consommation, les intellectuels, les scientifiques, les universitaires, les vétérinaires, les agronomes et la société civile ont un rôle essentiel à jouer dans l’éducation du consommateur et la diffusion d’une information juste et fiable.

Les médias publics et privés ont eux aussi une responsabilité majeure dans la construction de la confiance et dans l’éducation du consommateur. Dans un contexte où une information sanitaire peut influencer en quelques heures le comportement de milliers de familles, la recherche du buzz, du sensationnel ou de la polémique ne peut pas primer sur la rigueur de l’information. Inviter sur un plateau, donner la parole sur les ondes à une personne peu qualifiée, insuffisamment documentée ou s’exprimant en dehors de son domaine de compétence peut semer la confusion, alimenter des peurs injustifiées et porter préjudice aussi bien aux producteurs qu’aux consommateurs et toute la filière. Informer sur l’alimentation, la santé ou l’agriculture exige de vérifier les sources, de croiser les informations et de choisir les intervenants selon leurs compétences réelles reconnues (médecins, vétérinaires, agronomes, nutritionnistes, toxicologues ou responsables des organismes de contrôle) afin que le débat public éclaire le citoyen et non l’inquiéter ou l’induire en erreur.

Conclusion

En Tunisie, la situation sanitaire alimentaire est d’une façon globale, bien maitrisée.  Derrière chaque produit alimentaire, ou chaque produit transformé, mis en vente dans les circuits réglementaires, il y a des producteurs, des techniciens, des laboratoires, des entreprises et des institutions qui travaillent quotidiennement pour garantir la qualité sanitaire de ce que nous consommons. Néanmoins des progrès restent à accomplir pour remédier à certaines dérives et défaillances qui existent encore.  Celles-ci doivent être corrigées rapidement avec lucidité, rigueur et sans complaisance. En matière de qualité sanitaire alimentaire, l’approche préventive globale «One health» constitue sans doute l’une des meilleures réponses à l’heure des rumeurs et de la défiance.

À l’heure des réseaux sociaux, des «fake news» et la désinformation où une vidéo virale peut parfois faire plus de dégâts qu’une contamination réelle, le véritable défi n’est plus seulement de produire et de vendre mais également de contrôler, d’expliquer, de prouver, de rassurer et de réagir rapidement avec toute la transparence et l’honnêteté.

Protéger la santé du consommateur est une obligation. Protéger la confiance dans nos filières alimentaires, nos entreprises et nos institutions est désormais un enjeu national vital.

Ridha Bergaoui

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