Mahmoud El May - Choc énergétique global : l’entrée dans une stagflation durable
Le 28 février, la première frappe israélienne a marqué le début d’un conflit dont les répercussions ont immédiatement dépassé le cadre régional pour atteindre les fondements mêmes de l’économie mondiale. Dès les premières heures, et même une semaine avant, les marchés pétroliers ont réagi par une hausse rapide des prix, traduisant une prime de risque géopolitique classique. Cette tension initiale s’est stabilisée temporairement, les acteurs anticipant encore un conflit limité.
Le 2 mars, la fermeture du détroit d’Ormuz a constitué un premier tournant majeur. En perturbant un corridor par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial, cet événement a transformé une simple volatilité en véritable choc d’offre. Choc qui aurait pu rapidement se résorbé avec la reouverture de cette voie d'eau. c'est d'ailleurs pour cela que le marché a corrigé a la baisse de 120 $ le Baril a 93 $.
Mais c’est le 19 mars, après vingt jours de guerre, que la situation a changé de nature. Les frappes sur le champ gazier de South Pars (Iran) et sur Ras Laffan Industrial City (Qatar), cœur du système mondial du GNL, ont fait basculer le marché dans un régime de rareté structurelle.
Dans le même temps, plusieurs raffineries majeures en Arabie saoudite, au Koweït et aux Émirats arabes unis ont été touchées. Cet élément est déterminant : au-delà du pétrole brut, c’est désormais la capacité de transformation qui est affectée. Le choc ne concerne plus seulement l’offre de pétrole, mais l’ensemble de la chaîne de valeur énergétique.
Les conséquences ont été immédiates : une tension aiguë sur les produits raffinés, diesel, essence, kérosène, avec un risque de pénuries sur certains marchés. Les prix du gaz ont bondi de près de 30 % en une seule journée, tandis que le pétrole a enregistré une hausse atteignant désormais 100 % par rapport à ses plus bas récents.
Le facteur déterminant devient désormais le temps. Les délais de réparation, pouvant aller de plusieurs mois à jusqu’à cinq ans, transforment profondément les anticipations. Il ne s’agit plus d’absorber un choc temporaire, mais de s’adapter à une rareté durable, à la fois en amont (production) et en aval (raffinage).
Les implications macroéconomiques sont considérables. Pour les économies importatrices, la hausse des coûts énergétiques se diffuse rapidement à l’ensemble du système productif. La pénurie de produits raffinés accentue encore la pression inflationniste, en touchant directement les transports, la logistique et l’agriculture.
Ce double chocs, sur les volumes et sur les capacités de transformation, conduit à un scénario de stagflation : inflation élevée, croissance ralentie, et marges de manœuvre limitées pour les politiques économiques.
Mais toute crise redessine aussi une hiérarchie des gagnants et des perdants.
La Russie figure parmi les bénéficiaires potentiels, dans un contexte de tension accrue sur l’offre mondiale. Les États-Unis, déjà premier producteur mondial de pétrole et acteur central du GNL, profitent directement de la hausse des prix et de la demande.
D’autres acteurs régionaux tirent également parti de cette reconfiguration. L’Algérie renforce sa position de fournisseur stratégique pour l’Europe, tandis que plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest bénéficient d’une demande accrue dans un marché sous tension.
À l’inverse, les grands perdants sont les économies importatrices fragiles, fortement dépendantes des hydrocarbures. La hausse des prix, combinée à la raréfaction des produits raffinés, y alimente l’inflation, fragilise les équilibres budgétaires et accentue les tensions sociales.
La Chine, grande consommatrice d’énergie, devra quant à elle s’adapter à un environnement de prix durablement élevés et à une concurrence accrue pour l’accès aux ressources.
Au final, ce conflit marque un basculement : l’énergie redevient un instrument central de puissance économique et géopolitique. Et dans ce nouvel ordre, la maîtrise de toute la chaîne, de la production au raffinage (delaissée d'ailleurs par l'Europe), devient la clé de la résilience économique.
Mahmoud El May
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