Les mathématiques en Tunisie: un potentiel en perte de vitesse et une réforme inévitable
Par Mohamed Ali Jendoubi - Hôte de l’Académie Tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts en décembre 2025, lors de son «Workshop» intitulé «Savoir mathématique et société», j’ai eu l’honneur de donner une conférence au sujet de l’enseignement des mathématiques en Tunisie.
En marge de cette intervention, il m’a été suggéré de retranscrire le contenu de mon exposé sous forme d’un article, dans la perspective de cibler un auditoire plus large parmi la communauté scientifique.
D’un état des lieux vers des recommandations concrètes, le cheminement de la réflexion se basera sur une approche pragmatique visant à combler l’écart avec les meilleures pratiques observées à l’échelle internationale.
1- Diagnostic et constats
Globalement, l’enseignement des mathématiques en Tunisie présente un bilan plutôt positif, avec des points forts indéniables, dont notamment ce qui suit:
• Cet enseignement jouit d’une bonne réputation et d'une tradition de rigueur scientifique, à travers un niveau théorique très respectable et des programmes historiquement solides et exigeants.
• La Tunisie continue à rayonner grâce à une pléiade d’éminents mathématiciens, reconnus à l’échelle nationale et internationale.
• La Tunisie recèle d'un vivier de jeunes talents qui se distinguent dans les filières d’excellence et dans les concours internationaux. Nous observons continuellement l’émergences d’élèves brillants et très prometteurs, justifiant de performances remarquables dans les filières d’excellence et en concours internationaux, mais leur nombre est en diminution.
• Certes, sur le plan quantitatif, les statistiques de l’année 2025 révèlent une réticence des élèves de terminale envers la section Maths, avec un taux d’inscription ne dépassant pas les 5,5%. Toutefois, en intégrant l’ensemble des sections scientifiques (Maths, Sciences et Technique), ce taux atteint 39%.(1)
• Le contenu pédagogique des cours de mathématiques dans les sections Sciences et Technique est comparable à celui proposé à un élève du baccalauréat français ayant choisi l’option «mathématiques expertes».
• Les bacheliers issus de ces trois sections (Maths, Sciences et Technique) poursuivent majoritairement leur chemin universitaire dans les filières STEM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques), lesquelles accaparent 37,9% des diplômés de l’enseignement supérieur selon l’UNESCO (2021). Avec ce taux, la Tunisie se classe au 2ᵉ rang mondial derrière la Malaisie (43,5 %).(2)
Cette façade reluisante ne saurait toutefois dissimuler certaines limites grandissantes qu’il convient de mettre en lumière, afin d’aborder les défis à venir avec rigueur et discernement.
À ce titre, il est primordial de mettre l’accent sur les lacunes chroniques qui entravent l’essor des mathématiques en Tunisie:
• Une approche pédagogique défaillante et trop centrée sur la mémorisation au détriment de l’intuition, de la créativité et de l’expérimentation. La résolution de problèmes se limite le plus souvent à l’application de recettes à dupliquer, ce qui génère en conséquence les maux chroniques suivants :
- Un déficit de raisonnement structuré, impliquant une faible capacité à argumenter, démontrer ou expliquer les démarches.
- Une insuffisance de l’esprit critique et un faible entraînement au raisonnement autonome et aux réflexions individuelles en dehors des sentiers battus.
- Un recours massif quasi-généralisé aux cours particuliers.
• Des programmes trop denses, avec une quantité excessive de contenus et une forte pression des examens, ce qui laisse trop peu de temps pour approfondir ou explorer les notions essentielles.
• Des inégalités abyssales inter-régionales.
• Un gap de plus en plus flagrant entre établissements publics et privés surtout dans le primaire.
• Un système d’évaluation peu adapté et trop centré sur les résultats au détriment de la démarche ou la créativité.
• Un large rejet des mathématiques auprès des jeunes élèves, accentué et mis en évidence par l’écueil de l’épreuve de «l'examen national de sixième»:
- Cet examen est souvent trop difficile et ce, en parfaite cohérence avec sa vocation de filtrage élitiste pour les collèges pilotes.
- Une anxiété de ne pas réussir qui dépasse le plaisir d'apprendre.
- Un système inéquitable de coefficient identique pour toutes les matières. Par exemple l’anglais et les mathématiques pèsent de la même façon, alors que l’anglais n’est enseigné que deux années, contre six années pour les mathématiques d’une part, d’autre part, on n’a jamais vu les jeunes candidats en pleurs à la sortie d’une épreuve d’anglais.
• Une formation initiale et continue insuffisante des enseignants: au-delà des compétences pédagogiques, il est primordial de responsabiliser les enseignants quant à leur pouvoir d’influence sur leurs jeunes élèves. Il est inadmissible qu’on puisse affirmer ou insinuer que les mathématiques «ne servent à rien», ceci est aussi grave qu’un médecin affirmant à son patient que la médecine est inutile et qu’il ferait mieux d’aller consulter un charlatan ou un marabout. Au contraire, de part l'influence qu'ont les enseignants sur les jeunes élèves, il est de leur responsabilité et donc de celles de l'état que d'inculquer un esprit d'ouverture et de connaissance du caractère très vivant des mathématiques et de son impact fondamental et profond sur des sujets aussi variés que la santé, la biologie, la sociologie, les questions climatiques, les transitions énergétiques et l'intelligence artificielle.
2- Repères et standards internationaux
La dernière participation de la Tunisie au test PISA (3) (Programme International pour le Suivi des Acquis des Élèves) remonte à l’année 2015. Les résultats de la Tunisie ont été sans équivoque, mettant en exergue la quasi-inexistence de la compétence en modélisation chez nos élèves:
• Un très mauvais classement en mathématiques, bien en dessous de la moyenne de l’OCDE.
• Des difficultés pour les élèves à mobiliser les notions fondamentales.
• Des problèmes dans la résolution de situations nouvelles.
• Un écart entre compétences attendues et compétences acquises.
Face à cet indicateur préoccupant, les structures concernées de l’époque ont manqué l'occasion d'analyser les causes profondes de ce constat d’échec collectif et d'en tirer les leçons adéquates afin de redresser la situation.
Discontinuer la participation de la Tunisie à ce genre de test a été une grave erreur. Une telle participation me paraît indispensable tant pour se comparer aux nations avancées que pour disposer d’un diagnostic fiable et identifier les insuffisances à combler.
Face à ce manquement, et en l’absence de repères tangibles permettant de nous situer par rapport aux standards internationaux, une perspective réaliste consiste à emboîter le pas aux nations les plus performantes, afin de s’inspirer de leurs réussites et d’assurer ainsi la pertinence des choix stratégiques en vue d’une réforme rapide et efficace.
A ce titre, le classement PISA en mathématiques fait ressortir Singapour en pole position avec des facteurs-clés de réussite, axés autour des thématiques suivantes:
• Un programme très structuré, progressant du concret vers l’abstrait selon l’approche CPA (Concrète → Pictural → Abstract), garantissant la maîtrise des bases et facilitant la compréhension réelle des concepts.
• La résolution de problèmes placée au centre de l’enseignement, avec un fort développement du raisonnement.
• Des enseignants très bien formés, soutenus par une formation continue exigeante.
• Des manuels de haute qualité.
• Moins de notions traitées, mais une maîtrise totale de chacune.
• Chaque nouvelle compétence s’appuie sur des acquis solides (approche spiralaire).
• Une culture scolaire qui valorise l’effort et la réussite.
Avec une réelle volonté politique pour engager la réforme, tous les leviers de réussite sont à notre portée — en particulier le plus déterminant: l’adhésion collective à une culture de l’effort et de l’excellence. En Tunisie, cet atout existe déjà: les familles continuent de croire en l’école publique comme vecteur d’ascenseur social et considèrent les mathématiques comme l’un de ses moteurs essentiels.
3- À la reconquête d’une glorieuse réputation
a- Passer immédiatement à l’action
Il est de notre responsabilité collective d’agir dès maintenant, avec détermination, sans attendre mais sans précipitation pour remettre les mathématiques sur la sellette en Tunisie et transformer la fausse perception de cette discipline «mal-aimée» auprès de élèves.
De nombreuses initiatives louables sont régulièrement lancées par la communauté mathématique à l’échelle nationale, notamment par les sociétés savantes, à l’instar de celles menées depuis plusieurs années par l’Association Méditerranéenne des Sciences Mathématiques (MIMS), que je m’engage à poursuivre en ma qualité de président. Mais les efforts restent dispersés et pas suffisamment orchestrés au sein d’une vision stratégique globale, œuvrant vers un même objectif, celui de redorer le blason des mathématiques en Tunisie.
Les principaux axes d’intervention sont les suivants:
• Faire aimer les mathématiques et dépasser l’image d’une discipline difficile et élitiste.
• Redonner du plaisir aux jeunes élèves: jeux, défis, investigations, histoire des maths.
• Renforcer les passerelles entre l’école, l’université et la recherche.
• Intégrer les outils numériques tels que les logiciels de géométrie dynamique, de calcul formel et de simulations.
• Cibler la formation pour aboutir à un usage efficace, raisonné et critique du numérique.
• Moderniser les pratiques d’évaluation, notamment en introduisant plus d’oraux, de travaux en groupe, de projets mathématiques.
• Evaluer davantage la démarche que le seul résultat.
• Renforcer la formation continue des enseignants à travers des cycles réguliers en didactique, pédagogie active et outils numériques.
En guise d’actions concrètes, le MIMS a d’ores et déjà engagé un travail de sensibilisation et de diffusion des mathématiques auprès des jeunes apprenants. À cet effet, il a lancé le concept des «mathématiques itinérantes», sillonnant différents lycées à travers le territoire national afin d’y proposer des conférences grand public, animées par des professeurs universitaires qui présentent aux élèves des applications concrètes des mathématiques. On est agréablement surpris, à chaque intervention, par l’enthousiasme des participants et leur soif de savoir. La motivation des intervenants s’en trouve davantage renforcée.
Dans le même esprit, il convient de saluer l’initiative du ministère de l’Éducation nationale visant à encourager la création de clubs de mathématiques dans les écoles primaires, même si la réussite de cette orientation repose essentiellement sur la mise en place d’une formation solide et d’un accompagnement adapté pour leurs animateurs.
En matière de valorisation des talents, il est également important d’accorder une attention particulière aux lauréats des Olympiades internationales de mathématiques. Ces compétitions de très haut niveau, auxquelles la Tunisie est représentée chaque année par une équipe de six élèves issus des épreuves nationales de sélection, constituent une vitrine de l’excellence académique de notre pays. À cet égard, il pourrait être opportun, comme il se fait dans les prestigieuses universités telles que Stanford ou MIT, de mettre en place des mécanismes de reconnaissance adaptés, tels que l’octroi d’un bonus conséquent dans le score d’orientation universitaire pour les élèves ayant obtenu une médaille lors de cette prestigieuse compétition.
b- Valoriser les enseignants
La réussite de toute réforme passe nécessairement par la valorisation et la mise à niveau des enseignants.
Le processus de recrutement des professeurs de l’enseignement secondaire obéit à des procédures administratives inadéquates avec la démarche proposée. En effet, les postes vacants sont comblés par des remplaçants qui seront ultérieurement titularisés par le simple critère de l’ancienneté, sans avoir passé de concours ni avoir reçu la formation pédagogique nécessaire. Cette situation perdure depuis plus d’une dizaine d’année.
Il est urgent d’agir sur deux volets :
• Mettre en place des cycles obligatoires de formation continue pour ces enseignants afin de renforcer leurs compétences en pédagogie et d’enrichir leur formation mathématique.
• Instaurer un processus transparent et rigoureux pour le recrutement des futurs enseignants.
En guise de piste de réflexion, il serait judicieux de créer, à l’instar de l’agrégation, un concours d’accès à un master dédié à la formation des enseignants de mathématiques. Ce master inclurait des cours de mathématiques, de didactique et une initiation à l’outil informatique.
La situation est heureusement différente pour le recrutement des enseignants des écoles primaires. Depuis plusieurs années, des licences spécifiques ont été créées pour compléter leur formation, ce qui constitue une avancée très positive. Il reste cependant à adapter les programmes selon le profil des étudiants : renforcer les matières littéraires pour les bacheliers scientifiques et inversement, insister sur les sciences pour les bacheliers littéraires.
Dans tous les cas, il est essentiel de valoriser le métier d’enseignant en améliorant les conditions de travail, la rémunération et le prestige de la profession, afin d’attirer et de retenir les meilleurs talents.
c- S’emparer de l’intelligence artificielle
La nouvelle révolution de l'Intelligence artificielle doit être mise à profit : la machine peut devenir un outil pédagogique précieux qui permet à la fois la personnalisation de l’apprentissage pour les élèves, mais aussi l’assistance aux enseignants sur les tâches à faible valeur ajoutée pédagogique.
En matière d’Apprentissage Adaptatif, les principaux leviers ciblés sont les suivants:
• Individualisation du parcours selon le profil de l’apprenant.
• Diagnostic précis du potentiel et des lacunes des uns et des autres,
• Exercices ciblés, adaptés aux besoins spécifiques de chaque élève.
• Stimulation progressive du raisonnement critique.
Quant au soutien aux enseignants, il sera matérialisé par les éléments suivants:
• Concentration sur l'accompagnement pédagogique des élèves.
• Automatisation de la correction et gestion des données administratives.
• Renforcement de l'interaction humaine grâce au temps libéré par l’automatisation des tâches administratives fastidieuses.
• Réduction des inégalités entre les régions, grâce à la fluidité de l’accès à l’information, et l’élimination des barrières logistiques.
4- Conclusions
En résumé, pour garantir la réussite de la réforme projetée, il est indispensable de s’atteler sur les éléments clés suivants :
• Mise à niveau des processus de recrutement et de formation des enseignants.
• Valorisation du métier d’enseignant : améliorer les conditions de travail, la rémunération et le prestige de la profession pour attirer et retenir les meilleurs talents.
• Refonte des programmes : prioriser la résolution de problèmes, développer la pensée critique, encourager les élèves à justifier leurs méthodes, à comparer différentes solutions et à modéliser des situations réelles.
• Stimuler l’intérêt des élèves par la pratique : donner goût à la résolution de problèmes, animer des clubs de mathématiques, encourager la participation aux olympiades et à des concours, et intégrer des jeux mathématiques (casse-têtes, défis, énigmes) qui développent le raisonnement, la créativité et le plaisir de faire des maths.
• Élaborer des manuels de référence clairs et rigoureux afin d’éviter les interprétations divergentes entre enseignants et d’assurer une application harmonisée des programmes, complétés par des ressources numériques interactives pour illustrer les concepts et les relier au réel.
Mohamed Ali Jendoubi
Professeur à l’Institut préparatoire aux études scientifiques et techniques (IPEST)
Président de l’association méditerranéenne des sciences mathématiques (MIMS)
Références
(2) https://www.statista.com/chart/22927/share-and-total-number-of-stem-graduates-bycountry/
- Ecrire un commentaire
- Commenter