News - 18.01.2026

Le cheval tunisien: Une richesse et un patrimoine national à promouvoir

Le cheval tunisien: Une richesse et un patrimoine national à promouvoir

Par Ridha Bergaoui - En Tunisie, alors que le cheval a toujours occupé une place socioéconomique et culturelle très importante depuis bien avant les Carthaginois, les effectifs de chevaux ont subi, depuis les années 1960 et avec la motorisation et la mécanisation, une chute importante mettant en péril l’existence de ce patrimoine national et toute une culture rattachée à ce noble animal. 

Beaucoup de nos jeunes d’aujourd’hui ne connaissent le cheval qu’à travers les films ou les écrans. Certains n’ont jamais vu de leur vie un cheval de près ou approché. Cette rupture entre la société moderne et le cheval pose un risque réel de disparition d’un patrimoine unique.

Un déclin mondial aux effets profonds

Le cheval est l’un des derniers grands animaux domestiqués par l’homme, après le chien, la chèvre, le mouton et le bœuf. Sa vigueur, sa méfiance et son tempérament farouche ont longtemps freiné sa domestication, amorcée il y a environ 4 000 à 5 000 ans. Très vite, il est devenu un  partenaire essentiel dans la construction des civilisations, un outil agricole et de transport, un vecteur de communication, un compagnon de guerre et un symbole de prestige. Le cheval a été toujours perçu comme l’incarnation de la noblesse, de la bravoure et de la grandeur, symbole de puissance et de richesse, notamment dans les cours royales et au sein de l’aristocratie où il servait de monture. Contrairement à la jument, souvent associée à des usages plus domestiques, et à l’âne, injustement méprisé par la majorité des gens malgré son utilité et sa robustesse, le cheval s’est imposé comme un signe de distinction sociale et de prestige. Sa présence dans les cérémonies, les batailles et les représentations littéraires et artistiques en a fait un animal honoré, reflet de l’élégance et du pouvoir.L’arrivée de la modernité technique, au début du  siècle dernier, a bouleversé cet équilibre. L’automobile, le tracteur, puis les machines agricoles ont progressivement remplacé le cheval. En quelques décennies, l’animal autrefois indispensable est devenu marginal. Ce recul s’est accompagné d’une chute drastique des effectifs et de la disparition de nombreux métiers entiers (sellier, bourrelier, maréchal-ferrant, forgeron…) ainsi que de modes de vie, de savoir-faire et d’une économie rurale qui gravitaient autour du cheval.

Le cheval en Tunisie

La Tunisie comptait 98 000 chevaux au début des années 1970, sans parler des ânes et mulets qui se comptaient par centaines de milliers. Cette population équine est de nos jours de taille beaucoup plus  modeste. Elle serait de 26 000 chevaux selon les estimations les plus réalistes.  Cet effectif est dispersé entre de petits élevages familiaux et quelques établissements nationaux.

Les races élevées sont essentiellement le barbe, la race arabe et les croisés entre ces deux races. Les chevaux des races barbe et arabe-barbe représentent plus des 3/4 de l’effectif. Les pur-sang arabes sont présents surtout dans les élevages de sport et de course. Ces races forment un patrimoine génétique précieux, parfaitement adapté aux conditions écologiques et culturelles de la Tunisie. La préservation de la diversité génétique de ces races locales est un enjeu à la fois culturel et économique important.Le cheval barbe, race millénaire d’Afrique du Nord, est le plus emblématique. Façonné par des siècles de sélection naturelle dans des milieux difficiles, il se caractérise par sa rusticité, sa sobriété, son endurance et sa polyvalence. De taille moyenne et doté d’une morphologie robuste, il a longtemps été le cheval du quotidien pour la monture du nomade, cheval de guerre, animal de trait et partenaire agricole. Aujourd’hui encore, il est apprécié pour l’équitation de loisir, la fantasia, l’attelage et certaines disciplines sportives. Le pur-sang arabe, introduit très tôt en Afrique du Nord, est une race noble et élégante, identifiable à sa tête fine, son encolure arquée et ses membres secs. Très vif, endurant et intelligent, il excelle surtout dans les courses et l’endurance. Moins rustique que le barbe, il est davantage un cheval de performance et de prestige. Le cheval arabe-barbe, issu du croisement des deux précédents, combine harmonieusement l’endurance et la vivacité de l’arabe avec la robustesse et la sobriété du barbe. Polyvalent, équilibré et bien adapté, il se prête aussi bien à l’équitation de loisir qu’aux sports traditionnels, à l’attelage ou aux courses arabe-barbes. Sa docilité en fait également un bon cheval d’apprentissage.Enfin, il faut signaler l’existence d’un petit effectif d’une race chevaline autochtone appelée le poney des Mogods. C’est un petit cheval du Nord-Ouest connu pour sa rusticité exceptionnelle et son aisance dans les reliefs accidentés. Compact et agile, il a longtemps servi aux travaux ruraux et se révèle aujourd’hui idéal pour les enfants, le tourisme équestre et l’attelage léger.

Un secteur important, bien structuré

Le cheval en Tunisie a une longue histoire et une présence importante dans nos traditions. Malgré l’effectif actuel très modeste, le cheval continu à occuper en Tunisie une place socioéconomique et culturelle importante.  A côté des tâches classiques, comme le déplacement, le transport ou le travail agricole léger pratiqué encore dans certaines régions du pays, le cheval est surtout présent dans les courses, les clubs de sport équestre, les randonnées touristiques, les festivals et fêtes (locales ou même familiales) à travers les sports équestres populaires comme la fantasia.Le secteur équin connaît de nombreux intervenants et se trouve encadré par des organisations aussi bien étatiques que privées. On peut citer les principaux organismes:

1• La Fondation nationale d’amélioration de la race chevaline (Fnarc) basée à Sidi Thabet et placée sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, des Ressources hydriques et de le Pêche. Son rôle est déterminant dans la sélection (surtout à travers les stud-books ou livres généalogiques du cheval). Elle soutient la qualité et la pureté des races comme l’arabe et le barbe par l’intermédiaire de son réseau national de haras et  stations de monte. La Fnarc joue un rôle central dans l’amélioration génétique du cheval et le soutien aux éleveurs.

2• La Société tunisienne des courses hippiques (Stch), qui dépend également du Marhp, joue un rôle central dans l’organisation des courses de chevaux, surtout à l’hippodrome de Ksar-Saïd, et dans la promotion de l’élevage  équin national d’une façon générale.

3• La Fédération tunisienne des sports équestres (Ftse),  sous tutelle du ministères de la Jeunesse et des Sports,  est chargée de la gestion, de la promotion et du développement des disciplines sportives équestres.

4• L’Agence tunisienne de solidarité (ATS) est un organisme public qui gère le pari public sur les courses de chevaux.

5• L’Union syndicale interprofessionnelle du cheval (Usic) regroupe plusieurs syndicats en rapport avec le cheval (sport, patrimoine culturel, artisanat, courses) et défend les intérêts des professionnels. Il essaye de promouvoir l’équitation traditionnelle en tant que patrimoine national à valoriser. Sa branche « Al Adiyat » est une association culturelle qui œuvre à sauvegarder le patrimoine immatériel lié au cheval.

6• Il faut enfin noter la présence du Régiment d’honneur de notre armée nationale, avec ses centres de formation et d’élevage (El Battan et La Soukra), ainsi que sa longue tradition du cérémonial équestre. Ce régiment est chargé des parades d’honneur et de l’escorte des véhicules officiels. Ces prestations, qui allient solennité, précision et esthétique, sont de véritables moments forts du protocole militaire permettant de renforcer la dimension symbolique de l’Etat et ses institutions. Elles reflètent un dressage parfait des chevaux et une formation rigoureuse des cavaliers,  garants de l’excellence de notre cavalerie d’honneur.

A côté de tous ces organismes contribuant à la promotion et au développement de l’élevage du cheval et des activités qui gravitent autour, il existe tout un écosystème constitué de haras privés, d’associations sportives, de clubs d’équitation, d’éleveurs, d’entraîneurs, de jockeys  et de nombreux personnels chargés aux soins des chevaux, à l’équitation et les randonnées touristiques. Sans oublier les joueurs des paris équestres, les habitués des hippodromes et courses hippiques, les fans des fantasias et l’hippisme traditionnel populaire… Le secteur revêt ainsi une importance économique et sociale certaine et à l’origine de nombreux postes d’emploi. C’est un secteur fort important qui touche à la fois à l’agriculture, au tourisme, au sport et à la culture.

Pour le développement du cheval

Malgré le déclin de ses effectifs et la limitation de son rôle dans la vie de tous les jours, le cheval demeure présent en Tunisie. Sa situation reste toutefois délicate et fragile. Il devient plus que jamais nécessaire de défendre, relancer et valoriser cet élevage qui présente un énorme potentiel et de nombreux et précieux atouts:

1• Le cheval est  d’abord un patrimoine identitaire et culturel unique. Les races barbe, arabe et arabe-barbe et le poney des Mogods sont étroitement liés à l’histoire du pays, ses traditions, ses fêtes et son imaginaire collectif. Les préserver, c’est protéger une richesse génétique essentielle et un symbole national fort important.

2• Le cheval possède un potentiel économique encore sous-exploité. C’est un pivot essentiel pour le développement du tourisme alternatif, les randonnées, la fantasia, l’équitation sportive et traditionnelle. L’équitation sportive, déjà en hausse, attire un public croissant et pourrait devenir une filière dynamique si elle est mieux encadrée et soutenue. La relance  de l’élevage équin peut entraîner le développement de nombreux métiers spécialisés (maréchalerie, moniteur d’équitation, soigneur, vétérinaire spécialisé, sellier, etc.) et créer de l’emploi dans l’élevage, la reproduction et l’entretien des animaux. Autant de créneaux capables de dynamiser les régions intérieures souvent peu favorisées.

3• Dans un contexte de changement climatique, le cheval reste un outil écologique, résilient et adapté aux petites exploitations et à l’agro-écologie. À l’heure où la Tunisie est confrontée à la hausse du prix du carburant, l’érosion des sols et la désertification, la pollution liée à la motorisation et l’exode rural, le cheval offre une alternative intéressante. Il permet une mobilité douce et une agriculture légère et durable avec zéro carburant, zéro pollution, la capacité à travailler dans les terrains difficiles où les machines échouent et enfin la valorisation des parcours naturels et du fourrage local. Dans les zones montagneuses ou isolées, pour l’agriculture biologique et écologique, le cheval redevient un allié stratégique.   

4• Les clubs hippiques, les fêtes équestres, les compétitions locales, les rassemblements de fantasia et traditions régionales représentent pour la population des occasions de fêtes, de rassemblement et de transmission des techniques et du patrimoine avec l’implication des familles, des jeunes, des artisans, et de tout le monde du cheval . Celui-ci peut ainsi devenir un facteur de cohésion, vecteur de fraternité et de fierté nationale.

5• Sur le plan éducatif, les enfants et les adolescents ont énormément à apprendre du cheval. La compagnie de cet animal exceptionnel permet de développer la responsabilité, la confiance en soi, la discipline et l’empathie, autant de valeurs nobles et importantes pour l’épanouissement de notre jeunesse, loin des écrans , du stress quotidien et de la tendance à l’isolement et à la sédentarité. L’équithérapie a des bénéfices scientifiquement prouvés pour les personnes en situation de handicap, les enfants autistes et les adultes souffrant d’anxiété.

6• Même si les véhicules motorisés dominent aujourd’hui, le cheval conserve une utilité réelle pour nos forces de sécurité. Dans les zones frontalières, montagneuses, forestières ou difficiles d’accès, et dans un contexte de crise et d’instabilité mondiales, le cheval permet des patrouilles efficaces là où les voitures et les motos ne passent pas. En milieu urbain et touristique, la police montée offre une présence visible, dissuasive et respectée, particulièrement utile pour sécuriser les foules, les plages ou les centres touristiques  et historiques.  Développer une petite filière équine au sein de ces structures sécuritaires nationales, tout en offrant un excellent outil de formation aux jeunes recrues comme la discipline, la maîtrise de soi et le sens des responsabilités permettrait de valoriser les races tunisiennes, soutiendrait les éleveurs et contribuerait à relancer un secteur équin, tout en améliorant l’image et l’efficacité des forces de sécurité.

7• Les forestiers, les ingénieurs agronomes et les vulgarisateurs agricoles, gardiens de notre territoire et de notre patrimoine agricoles, doivent également maîtriser la monte à cheval qui leur sera d’une importante aide pour se déplacer et intervenir dans les zones forestières et montagneuses souvent difficiles d’accès et coupées du reste du pays.

Conclusion

L’élevage équin en Tunisie est petit par son effectif mais riche en races locales, ancré dans des pratiques culturelles fortes, porteur d’un potentiel économique immense (sport, tourisme, fantasias, services…) et d’opportunités d’emplois nombreuses. Des politiques publiques ciblées, des investissements dans la formation et l’appui sanitaire, des projets de développement locaux, le soutien aux sports équestres et la multiplication des clubs hippiques, ainsi que la valorisation du tourisme écologique et l’hippisme traditionnel et de spectacle pourraient transformer ces atouts en gains socioéconomiques durables. L’adoption du cheval par nos unités sécuritaires donnerait au secteur encore plus d’éclat, de soutien et d’épanouissement.La relation entre le Tunisien et le cheval est millénaire. Le cheval était un élément indispensable de la vie quotidienne. Cette relation connaît une certaine rupture actuelle, suite aux contraintes de la vie moderne, avec une diminution drastique des effectifs. Il est nécessaire de relancer l’élevage du cheval qui présente de nombreux atouts et un potentiel énorme permettant  la lutte contre le chômage, la pauvreté et la délinquance. La Tunisie  doit redonner au cheval la place qu’il mérite : celle d’un patrimoine vivant, très utile, noble, beau, porteur d’avenir et compagnon et pilier du  développement économique et social.

Ridha Bergaoui


 

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