News - 08.01.2026

Abdelaziz Ben Mlouka: Tanit d’honneur des JCC

Abdelaziz Ben Mlouka: Tanit d’honneur des JCC

Le Tanit d’honneur des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) est venu récompenser cette année un grand cinéaste tunisien pour son parcours, sa vision et ses valeurs. Le lauréat, Abdelaziz Ben Mlouka, incarne en effet près de cinquante ans au service du cinéma. D’abord, pendant 18 ans au sein de la Satpec (Société anonyme tunisienne de production et d’expansion cinématographique), il avait exercé tous les métiers et noué de solides amitiés. L’esprit Satpec l’aura estampillé. Puis, à la tête de sa propre société de production (CTV), qu’il avait créée en 1988, il n’a pas hésité à miser sur de jeunes talents devenus des stars, et assuré de grosses productions. Star War, à Tozeur, en témoigne. Sa vision était claire : alors que la Satpec périclitait, il s’était lancé dans la production de spots publicitaires, et avec les bénéfices générés, il a constitué une petite cagnotte pour financer des courts métrages et enclencher la machine. Ses valeurs sont celles de l’esprit d’équipe, du partage, de la solidarité et de la bonté. Une trilogie qui lui vaut sa belle consécration aux JCC.

Retour sur l’œuvre d’un professionnel généreux. L’enfant de Beb Jedid est resté toujours émerveillé par ses premiers souvenirs, fasciné qu’il était par le cinéma. Le jour de l’aïd, sa maman lui faisait porter un beau costume et des chaussures neuves, arrangeait sa coiffure, le parfumait comme son frère, lui aussi fin prêt, et les envoyait tous deux dans les salles de cinéma du quartier. Marlon Brando, Hercule, Spartacus et autres grands films l’émerveillaient. Attentif à chaque détail, il ne se lassait pas de le regarder. Déjà, il avait compris qu’on doit bien s’habiller pour aller au cinéma et qu’un film est un grand moment de plaisir: il doit fasciner. Pour cela, il faut de gros moyens. La leçon sera bien apprise. Sa passion ne faisait que s’attiser.

Plein les yeux

Dès ses premières années d’études au Sadiki, Abdelaziz Ben Mlouka se liera d’amitié avec deux camarades de classe: Chedli Ben Younes et Fadhel Moussa. Ils formeront un trio inséparable. Les clubs de la Jeunesse scolaire leurs offraient de multiples activités: théâtre, cinéma, musique. Le cercle des amis s’élargira. Puis viendra l’heure de la séparation, après le bac, chacun allant de son côté poursuivre ses études supérieures. Ben Mlouka était résolu à partir en Europe pour étudier le cinéma et se spécialiser dans la réalisation. C’est ainsi qu’il mettra le cap sur l’Allemagne. Sans bénéficier d’une bourse, il affrontera beaucoup de difficultés à concilier études et petits boulots de subsistance. Il tentera une meilleure chance en France et finira par acquérir l’essentiel.  Engouffré dans les cinémathèques et les autres salles, fréquentant le milieu de la production, et suivant de près des cours fondateurs, il se dotera d’un bagage solide. Il en avait plein les yeux, plein la tête.

L’âge d’or de la Satpec

De retour à Tunis, c’est tout naturellement qu’Abdelaziz Ben Mlouka s’est adressé à la Satpec. Tout se jouait au sein de cette société créée au début des années 1960 et investie du monopole de distribution des films étrangers, gérant pas moins de 24 salles de cinéma. Avec «les recettes du guichet» et d’autres fonds, elle finançait la production de courts métrages et de films tunisiens. Par souci de souveraineté dans ce domaine, Bourguiba l’équipera de laboratoires de développement, de montage et de post-production, qui seront implantés à Gammarth, dans des locaux ayant appartenu au Vatican, sur un immense terrain de près d’une dizaine d’hectares.La Satpec était à son apogée. Les JCC, fondées par Taher Cheriaa en 1966, créaient la fête. De jeunes cinéastes tunisiens de retour du Royaume-Uni (Hmaied Ben Ammar), de France, d’Italie et d’autres pays rejoignaient cette maison vivant son âge d’or. Pas pour longtemps.

L’aventure commence

Des films à voir

Parmi les films produits par CTV

• Miel et cendres, Nadia Farès, 1996

• Poupées d’argile, Nouri Bouzid, 2002

• Bedwin Hacker, Nadia El Fani, 2003

• La Villa, Mohamed Damak, 2004

• Bab El Arch / Noce d'été, Mokhtar Ladjimi, 2004

• Fleur d’oubli, Salma Baccar, 2005

• Making of, Nouri Bouzid, 2006

• Un si beau voyage, Khaled Ghorbal, 2007

• Les Palmiers blessés, Abdellatif Benn Ammar, 2010

• Le dernier mirage, Nidhal Chatta, 2010

• Manmoutech / Beautés cahées, Nouri Bouzid 2012

• Dicta Shot, Mokhtar Ladjimi, 2013

• Hiya wa Houwa, Elyès Baccar, 2003

• El Jaida, Selma Baccar, 2017...

Une série de courts métrages de Mohamed Damak, Elyès Baccar, Mohamed Ajbouni, Mirvet Médini Kammoun, Nidhal Guiga…

La levée du monopole de la distribution des films étrangers, source de revenus conséquents, présageait le démantèlement de la Satpec. Les salaires et les factures tardaient à être payés, les perspectives s’assombrissaient. Secrétaire général du syndicat, Abdelaziz Ben Mlouka et ses camarades étaient soucieux de trouver des solutions. Les métiers du cinéma sont fragiles. Avec des collègues, il ira voir le ministre des Affaires culturelles, à l’époque Habib Boularès, un homme cultivé et très proche des cinéastes et des hommes de théâtre. Ben Mlouka lui présentera un plan de redéploiement articulé autour de plusieurs mesures. La toute première est l’octroi rapide d’un agrément aux sociétés de production à créer par des agents de la Satpec qui veulent se lancer dans cette activité lourdement réglementée. Pour les autres, des affectations à la Télévision, aux services techniques du ministère et dans d’autres postes. Le ministre donnera son accord et chargera son conseiller Yassine Essid d’en assurer le suivi. L’aventure commence.

Abdelaziz Ben Mlouka devait prendre son courage à deux mains, créer sa maison de production (la CTV) et se lancer sans la moindre commande préalable. Il élira siège dans un immeuble à El Manar, alors quartier neuf, non loin de l’agence TAP, et battra le rappel de ses confrères. Le café matinal en bas de ses bureaux est rapidement devenu le rendez-vous quotidien incontournable de la communauté du cinéma.

Producteurs, réalisateurs, scénaristes, comédiens, musiciens, techniciens et prestataires venaient à l’affût des nouvelles et flairer les opportunités. S’y ajouteront rapidement publicitaires et annonceurs. La guerre du Golfe viendra plomber cet élan. Aucun film étranger n’était en tournage. Aucun film tunisien n’était promis à la production. Les Tunisiens étaient figés devant leurs téléviseurs pour suivre l’actualité, formant une audience massive recherchée pour la diffusion de spots TV. Seule ou presque, la CTV était en tournage pour de la publicité. Yaourts, crème-desserts, pâtes, poulet, détergents, batteries de voiture et autres étaient vantés, créant un véritable tunnel publicitaire à l’écran. Pari gagné: Ben Mlouka avait vu juste!

Le défi de Star War

Son ambition était plus grande. L’argent, pour lui, ne doit servir qu’à payer correctement chacun et investir le reste dans de nouvelles productions, tout en renforçant la structure de sa société. Lorsque les équipes de George Lucas avaient envisagé de tourner certaines séquences de son film Star War dans le Sud tunisien, elles avaient établi un cahier des charges très rigoureux mettant en compétition différentes sociétés de production. Les conditions exigées n’étaient pas faciles à satisfaire.

Le grand défi était de construire les décors et de réussir le tournage avec pas moins de 400 personnes sur le plateau, sans compter les figurants. Abdelaziz Ben Mlouka saura mobiliser tous ses confrères ainsi que ses amis pour présenter la meilleure offre et gagner le projet. Le plus dur commencera alors pour lui. Ce sera un grand succès.

Le soft-power d’un grand producteur

Ce film immense ne devait pas le détourner des courts métrages et des films qu’il avait promis de produire. De grands réalisateurs lui confient leurs films: Mohamed Damak, Nouri Bouzid, Abdellatif Ben Ammar, Salma Baccar, Moufida Tlatli, Elyès Baccar, Nadia El Fani… Toujours capable de trouver les meilleures solutions, Abdelaziz Ben Mlouka garantissait un aboutissement heureux. En bon producteur, il savait sélectionner les équipes techniques, mobiliser les moyens, préparer les tournages, construire les décors s’il le faut, assurer le confort plateau (catering, etc.), s’appuyer sur les meilleurs studios de post-production et permettre à chacun de faire éclore tout son talent, payant à temps, rubis sur l’ongle.

De l’humour et de la finesse

Les aventures ne manqueront pas: des réalisateurs stressés entrés dans des états de colère, des comédiens exigeants soudainement avides de célébrité, des annonceurs publicitaires exultant à la fin de la post-production qui reviennent le lendemain réclamer le tournage de nouvelles scènes alors que le décor est «cassé», un comité de visionnage des spots à la télévision qui négocie centimètre par centimètre l’ouverture du chemisier d’une actrice… Abdelaziz Ben Mlouka ne se départ guère de son sang-froid, gérant le tout avec le sourire, mettant de l’humour et de la finesse.Dans ce milieu cinématographique éclectique et compétitif, où règnent les intérêts, l’envie, le vedettariat et l’ego, pas facile de ne pas susciter l’adversité et de cultiver l’amitié. Abdelaziz Ben Mlouka y parvient: patient, prenant tout à son compte, naturellement courtois et respectueux, généreux, ne lésinant guère à la dépense, ayant toujours un bon mot pour chacun. 

Un grand professionnel du cinéma qui mérite largement le Tanit d’honneur des JCC. A ses côtés, son fils Sami, diplômé en cinéma et fort d’une longue expérience, est aux manettes.

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