News - 23.02.2026

La Souveraineté à l’ère de l’Intelligence Artificielle: au-delà des serveurs, une architecture de choix

La Souveraineté à l’Ère de l’Intelligence Artificielle : Au-delà des Serveurs, une Architecture de Choix

Par Maledh Marrakchi - Le concept de souveraineté nationale, longtemps ancré dans l'intégrité territoriale et l'indépendance juridique, subit des tensions sans précédent à l'ère numérique et face à l'érosion de la confiance dans l'ordre «ancien» international.

L'expansion rapide de l'IA et la consolidation du pouvoir par les multinationales technologiques ont introduit des bouleversements structurels qui remettent en cause l'autorité des États à gouverner les données, les infrastructures et les systèmes algorithmiques sur leur territoire. Au cœur de cette crise se trouve une reconfiguration de la souveraineté elle-même, désormais définie non plus seulement par la géographie ou le droit public, mais aussi par le contrôle des infrastructures numériques et la capacité à définir des cadres normatifs pour la gouvernance de l'IA.

1. Redéfinir la Souveraineté: de l'autarcie à l'agence stratégique

L'intelligence artificielle n'est pas une simple vague technologique; c'est une révolution que les dirigeants ne peuvent ignorer sous peine de voir leur capacité d'influence s'éroder irrémédiablement.

L'IA souveraine se distingue du cloud souverain par sa portée, sa profondeur stratégique et son objectif final. Alors que le cloud souverain se concentre principalement sur le lieu de stockage et de résidence des données, l'IA souveraine englobe la manière dont l'intelligence est créée, entraînée et déployée.

On identifie souvent trois critères de distinction:

• De la conservation à la création: Le cloud souverain est essentiellement une question de territorialité des données. À l'inverse, l'IA souveraine va au-delà du simple stockage pour inclure l'ensemble de la chaîne de valeur : l'infrastructure de calcul, les modèles de fondation et les applications finales.
• La donnée comme actif stratégique: Dans le modèle du cloud, les données sont souvent traitées comme de simples intrants. Avec l'IA souveraine, les données deviennent un actif stratégique qui doit refléter et façonner l'identité culturelle, les valeurs, l'histoire et les langues d'une nation ou d'une organisation.
• Un écosystème intégré: Contrairement au cloud qui peut être vu comme une infrastructure isolée, l'IA souveraine est un effort d'écosystème. Elle nécessite une coordination entre l'énergie, les centres de données, les talents pour le développement de modèles locaux et les cadres de gouvernance spécifiques à l'IA.

Si le cloud souverain assure la protection de l'accès aux données, l'IA souveraine vise à garantir l'indépendance technologique et opérationnelle dans la production même de l'intelligence artificielle. Il s'agit de passer d'une logique de conformité à une logique d'impératif d'autonomie.
Le spectre de la souveraineté en matière d'IA se définit généralement à travers quatre dimensions critiques qui permettent d'évaluer le degré d'indépendance d'un système. Ces piliers sont les suivants(1):

• Dimension territoriale: Elle concerne la localisation physique où les données et la puissance de calcul résident réellement.

• Dimension opérationnelle: Elle définit qui gère et sécurise les données ainsi que l'infrastructure de calcul. Ce pilier est particulièrement mis en avant par les chefs d'entreprise qui recherchent une autonomie de gestion.

• Dimension technologique: Elle porte sur la propriété de la pile technologique (la « stack ») et de la propriété intellectuelle associée au système d'IA.

• Dimension juridique: Elle détermine la juridiction qui régit l'accès aux informations et la conformité aux réglementations.

L'importance accordée à chacun de ces piliers peut varier selon l'acteur concerné: par exemple, les gouvernements ont tendance à privilégier la sécurité nationale et les agendas économiques domestiques, tandis que les dirigeants d'entreprises se concentrent davantage sur l'autonomie opérationnelle ou technologique. Contrairement au cloud souverain qui se limite principalement à la localisation des données, l'IA souveraine intègre ces quatre dimensions pour englober la manière dont l'intelligence est créée, entraînée et déployée.

Pour un État moderne, la souveraineté ne peut plus être synonyme d'autarcie. Dans un monde où les chaînes d'approvisionnement des semi-conducteurs et les flux de données ignorent les frontières, l'indépendance totale est un mirage coûteux et inefficace.

Le nouveau paradigme est celui de l’«agence stratégique»: la capacité d'agir délibérément au sein d'un réseau d'interdépendances.

Ainsi, la Souveraineté IA se définit de plus en plus comme l’aptitude d’un État à exercer une capacité d’agir. Il ne s’agit pas de refuser les partenariats, mais de garantir que l’intégration de l’IA dans les fonctions régaliennes et économiques résulte de choix délibérés plutôt que de dépendances subies. Elle repose sur la multiplication des options et la maîtrise des points de bascule stratégiques.

Pour exercer cette agence, le décideur doit cesser de voir l'IA comme un bloc monolithique et en comprendre l'anatomie technique et politique.

2. Anatomie de la pile IA (The AI Stack): les sept couches de la puissance(2)

La puissance d'une nation en IA se mesure désormais à sa posture sur les sept couches fondamentales de la "Pile IA". La réalité est brutale : seuls 32 pays hébergent actuellement des centres de données spécifiques à l'IA, laissant plus de 160 nations dans une dépendance structurelle.

En référence à cette pile, il est impératif que chaque gouvernement analyse son positionnement dans la pile par rapport à ses moyens et ses alliances. Il est par exemple important de prendre conscience que l'énergie devient le pivot de la négociation géopolitique. Des nations comme le Québec (hydroélectricité), la France (nucléaire) ou la Norvège utilisent leur capacité de production décarbonée comme un levier pour forcer les géants technologiques à localiser leurs infrastructures sur leur sol. La Tunisie dispose à ce niveau un atout majeur avec le solaire qu’elle peut faire valoir pour des partenariats qui lui permettent d’accéder à d’autres couches de la pile technologique où elle ne possède pas d’avantage stratégique sur un enjeu souverain.

3. Le cadre CSD: piloter sa posture souveraine (contrôler, orienter, dépendre)(3)

Le cadre CSD (Control, Steer, Depend) sert de boussole pour définir la posture d'un État sur chaque couche de la pile. Le but est de résoudre le Trilemme de la Souveraineté: équilibrer le contrôle domestique, l'accès aux capacités mondiales de pointe et la cohérence réglementaire.

• Contrôler: Autorité directe ou propriété (ex: cloud souverain pour les données de santé). C'est la garantie contre le retrait unilatéral d'un fournisseur étranger.

• Orienter: Influence par les normes et la commande publique. L'État façonne le marché sans posséder la technologie.

• Dépendre: Reconnaissance lucide du besoin de ressources externes et donc d’une forma de dépendance:

- Dépendance au fabricant (Négociée): Posture active où l'État négocie des transferts de technologie ou des accès prioritaires (co-développement).
- Dépendance du preneur (Subie): Posture passive où l'autorité publique se retrouve "en aval" des décisions commerciales prises par des firmes privées étrangères, créant un risque de verrouillage.

4. La géopolitique en pratique: les trajectoires nationales diversifiées

Chaque nation capitalise sur ses forces propres pour construire son modèle de souveraineté. La littérature fait état de cinq modèles possibles:

1. Le Modèle de Résilience (France/Japon): la priorité est accordée à la capacité de repli. Des investissements massifs dans des supercalculateurs nationaux sont priorisés pour garantir la continuité de l'État en cas de crise géopolitique.

2. Le Modèle d'Accélération (EAU / Arabie Saoudite): l’utilisation du capital souverain pour atteindre la frontière technologique. En publiant des modèles performants comme Falcon ou , ces pays s'assurent une place de partenaire indispensable auprès des leaders mondiaux.

3. Le Modèle d'Infrastructure Publique (Inde): Une approche de souveraineté par l'échelle. Le projet Citizens Stack (identité numérique, paiements) crée un écosystème open-source qui réduit la dépendance aux solutions "clés en main" des GAFAM.

4. Le Modèle de Dépendance Négociée (Kenya): l’utilisation des ressources naturelles comme monnaie d'échange. Kenya a négocié un accord de 1 milliard de dollars avec Microsoft et G42 pour un centre de données alimenté par la géothermie, sécurisant l'accès au cloud en échange d'énergie.

5. Le Modèle de Co-création Guidée (Brésil): Le pays utilise son marché intérieur massif pour imposer des conditions de localisation et de conformité aux investisseurs (Microsoft, AWS), transformant la dépendance en moteur d'innovation locale.

5. Les leviers d'action

Pour étendre l’«agence nationale», plusieurs leviers stratégiques doivent être activés simultanément :
• Imposer l'interopérabilité 

- Bénéfice: Empêche le verrouillage technologique. En exigeant des standards ouverts, l'État conserve la liberté de changer de fournisseur de cloud sans reconstruire toute son architecture numérique.

• Agréger la demande nationale

- Bénéfice: Transforme un marché fragmenté en un bloc de négociation puissant. En coordonnant les achats publics, l'État force les hyperscalers à accepter des clauses de souveraineté (audit, gestion locale des clés de chiffrement, …).

• Miser sur les "petits modèles de langage" (Small Language Models)

- Bénéfice: Efficacité et pertinence. Face au biais linguistique (l'anglais dominant les données), développer des modèles adaptés aux langues et normes locales est moins coûteux et plus souverain que de tenter de répliquer des modèles géants.

• Innover par l'investissement universel (Modèle Pentland)

- Bénéfice: Résilience fiscale. L'idée est d'imposer que chaque entreprise d'IA dépose 10 % de ses actions fondatrices dans un fonds souverain national. Ce modèle permet de redistribuer les gains de productivité de l'IA directement aux citoyens, assurant la stabilité sociale.

• Favoriser une organisation distribuée des acteurs technologiques :

- Bénéfice: Agilité économique. L'IA permet à de petites équipes agiles de gérer des organisations complexes. La souveraineté de demain reposera sur un réseau de PME technologiques spécialisées plutôt que sur quelques champions centralisés.

6. Conclusion: la Résilience stratégique comme horizon

La souveraineté à l’ère de l’intelligence artificielle n’est pas une destination, mais une pratique continue. Elle ne se gagne pas par l'isolation, mais par une interdépendance délibérée et négociée avec confiance.

Les nations qui prospéreront seront celles capables de naviguer dans cette complexité sans fatalisme, en traitant l'IA non pas comme un outil externe, mais comme une infrastructure gouvernementale fondamentale. En investissant dans les talents, en sécurisant l'énergie et en imposant l'interopérabilité, chaque pays peut renouveler son autorité politique et garantir que l'avenir numérique reste un choix, et non une fatalité.

De manière générale, les économies des nations connaissent des transformations rapides grâce à l'IA et à un contexte géopolitique en mutation. Il ne s'agit pas simplement de nouveaux accords commerciaux, mais d'un nouveau modèle de souveraineté: une infrastructure numérique partagée, des normes interopérables et des systèmes d'IA adaptés aux marchés locaux. Les pays qui réussiront le mieux ne seront pas ceux qui attendent qu'une nouvelle superpuissance dicte les règles; ce seront ceux qui, délibérément, construisent les infrastructures nécessaires.

Maledh Marrakchi

1) Digital Sovereignty for Collaborative AI Engineering: A Survey,  VENKATA SATYA SAI AJAY DALIPARTHI VICTOR R. KEBANDE 1,KURTTUTSCHKU 1,(Member, IEEE), 1,(Member, IEEE), AND NURUL MOMEN2, IEEE Access, date of publication 22 December 2025,

2) Rethinking AI Sovereignty: Pathways to Competitiveness through Strategic Investments, 2026, World Economic Forum,

3) Sovereignty in the Age of AI: Strategic Choices, Structural Dependencies and the Long Game Ahead, 2026, Tony Blair Institute for Global Change


 

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