News - 15.07.2026

Tunisie: et si la culture devenait enfin une stratégie de puissance?

Tunisie: et si la culture devenait enfin une stratégie de puissance?

Par Khadija Taoufik Moalla - Et si la véritable faiblesse de la Tunisie n’était pas un manque de culture, mais un déficit de stratégie culturelle? Dans un monde où l’influence se joue dans les récits, les images et les industries créatives, continuer à reléguer la culture au rang de dépense marginale n’est plus justifiable. La question n’est plus de savoir si la Tunisie est un pays de culture, mais si elle veut faire de la culture un instrument de puissance.

La Tunisie dispose d’atouts considérables: une profondeur historique rare, un patrimoine matériel et immatériel dense, une scène artistique vivante et une capacité de création qui se renouvelle malgré les crises. Pourtant, ces ressources restent insuffisamment structurées dans une vision d’ensemble capable de produire de la valeur économique, de la cohésion sociale et de l’influence internationale.

Un déclassement organisé par le sous-investissement

En 2026, le budget du ministère des Affaires culturelles atteint environ 460,9 millions de dinars, soit près de 0,73% des dépenses de l’État, selon la loi de finances, confirmant la place marginale que conserve la culture dans les arbitrages budgétaires nationaux. Consacrer moins de 1% du budget à ce secteur ne relève pas d’un simple choix technique: c’est une hiérarchisation implicite des priorités du pays.

Ce positionnement apparaît d’autant plus problématique lorsqu’on le met en regard des tendances mondiales. Selon l’UNESCO, les secteurs culturels et créatifs représentent environ 3,1% du PIB mondial et 6,2% de l’emploi, soit près de 50 millions d’emplois à l’échelle de la planète, avec une forte participation des femmes et des jeunes. En Europe, une étude menée pour la Commission européenne estime que les industries culturelles et créatives génèrent environ 4,2 à 4,4% du PIB de l’Union et emploient près de 7 millions de personnes. Ces chiffres montrent que la culture n’est pas un secteur marginal, mais un pilier de l’économie contemporaine.

À cette faiblesse budgétaire s’ajoute une fragilité plus décisive encore: l’absence de vision consolidée. Les dépenses liées à la culture sont éparpillées entre plusieurs départements — éducation, tourisme, jeunesse, affaires religieuses, collectivités locales — sans agrégation claire ni pilotage interministériel. La Tunisie ne dispose ni de compte satellite de la culture ni d’instruments statistiques permettant de mesurer précisément la contribution du secteur à la richesse nationale, alors même que les rapports internationaux recommandent de telles approches pour mieux orienter les politiques publiques. Or ce qui n’est ni lisible ni consolidé ne peut être efficacement gouverné. Ce qui n’est pas mesuré ne peut être piloté.

Une fracture territoriale et sociale

Cette situation produit une fracture territoriale visible. Les équipements les plus structurants, les événements les plus médiatisés et les investissements les plus significatifs restent concentrés dans la capitale et sur le littoral. Dans de nombreuses régions, l’offre culturelle demeure intermittente, sous financée et insuffisamment institutionnalisée: maisons de culture en difficulté, médinas peu valorisées, patrimoine non restauré, institutions sans moyens pérennes.

Le contraste est saisissant entre quelques vitrines nationales et un tissu local fragilisé. Dans d’autres contextes, on observe pourtant que la territorialisation des politiques culturelles — via les collectivités locales et régionales — est l’un des principaux leviers de dynamisation économique et de cohésion sociale, comme en témoignent les données européennes sur la part croissante des collectivités dans le financement de la culture.

Certes, depuis 2011, une scène indépendante a émergé avec vigueur. Elle a introduit de nouvelles formes d’expression, créé des espaces d’expérimentation et renouvelé l’offre artistique. Mais cette énergie repose sur une économie précaire, dépendante de financements discontinus, souvent extérieurs, et dépourvue d’un cadre durable de soutien. Or une scène indépendante même dynamique est loin de pouvoir remplacer une stratégie nationale.

La culture comme infrastructure de puissance

À l’échelle internationale, la culture n’est plus perçue comme un simple supplément symbolique. Elle est désormais intégrée aux stratégies d’influence, aux politiques de cohésion sociale et aux logiques de diversification économique. Les rapports récents des Nations Unies et de l’UNESCO soulignent que les industries culturelles et créatives sont parmi les secteurs les plus dynamiques de l’économie mondiale et qu’elles constituent un levier important pour la réalisation de l’Agenda 2030, notamment en matière d’emploi des jeunes et d’autonomisation des femmes.

Des pays comparables ou partis de positions modestes l’ont compris en opérant des choix assumés. Le Vietnam est souvent cité pour avoir fixé un plancher budgétaire d’environ 2% du budget national en faveur de la culture, signifiant un choix stratégique clair de soutenir les industries créatives et l’économie des contenus. La Corée du Sud a, dès les années 1990, construit une politique industrielle de la culture, stimulant à la fois les exportations culturelles, le tourisme et l’attractivité de ses produits. Le Maroc s’est positionné comme hub de tournages internationaux grâce à des incitations fiscales ciblées et à des investissements dans les infrastructures audiovisuelles, transformant la culture en levier économique et diplomatique.

Dans ce nouveau contexte, la souveraineté ne se réduit plus à la sécurité, à la monnaie ou aux équilibres macroéconomiques. Elle inclut une dimension plus diffuse, mais essentielle: la capacité d’un pays à produire ses récits, à valoriser ses mémoires, à projeter ses représentations et à conserver la maîtrise de ses imaginaires. Une nation qui n’investit pas dans sa culture s’expose à l’effacement progressif de sa voix dans les grands espaces symboliques mondiaux — cinéma, audiovisuel, édition, plateformes numériques, production de contenus.

Un risque de dépendance narrative

Les effets de cette faiblesse sont déjà perceptibles. Les artistes évoluent dans une précarité persistante, le patrimoine reste inégalement entretenu, et de nombreux jeunes talents renoncent ou s’expatrient. Mais la perte la plus grave est ailleurs: elle réside dans l’affaiblissement de la capacité du pays à se raconter lui même, à mettre en scène sa singularité et à faire exister sa présence dans la compétition mondiale des récits.

Les grandes plateformes numériques captent aujourd’hui une partie croissante de la valeur produite par les contenus culturels et organisent, de fait, une hiérarchie mondiale des récits. Dans ce contexte, un pays qui ne produit pas suffisamment ses propres contenus ou qui ne structure pas ses industries culturelles devient un simple consommateur d’images, de valeurs et de modèles fabriqués ailleurs. Plusieurs rapports soulignent que cette dépendance narrative peut, à terme, renforcer des formes de dépendance économique et politique.

De la gestion à la vision: construire une stratégie d’État

La réponse ne peut pas se limiter à réclamer davantage de budgets pour le seul ministère de la Culture. L’enjeu est plus large: il s’agit de changer de cadre.  

Le premier chantier consiste à sortir la culture de son isolement administratif en construisant un programme transversal autour d’un axe ‘Culture et identités’, qui regrouperait les dépenses aujourd’hui dispersées et rendrait visible l’effort national réel. Ce type d’approche est encouragé par les cadres internationaux de l’UNESCO, qui considèrent désormais la culture comme un pilier transversal du développement, à l’intersection de l’éducation, de l’économie, de l’urbanisme et de la cohésion sociale.

Le deuxième chantier est celui de la gouvernance. Un Conseil supérieur de la souveraineté culturelle, placé au niveau de l’exécutif, permettrait de coordonner les politiques, de fixer des priorités nationales, d’arbitrer les investissements et de suivre des indicateurs précis: contribution de la culture au PIB, nombre d’emplois culturels, volume d’exportations culturelles, taux de fréquentation des institutions, part de la production nationale dans la consommation de contenus.

Le troisième concerne le statut des institutions culturelles. Musées, bibliothèques, médinas, théâtres, centres artistiques ou archives ne peuvent plus être considérés comme de simples charges de fonctionnement. Ils doivent être reconnus comme des infrastructures d’identité, productrices de valeur éducative, touristique, économique et symbolique. Plusieurs études montrent qu’un investissement public dans le patrimoine ou les événements culturels génère, via les retombées touristiques, commerciales et fiscales, un effet multiplicateur significatif sur l’économie locale.

Le quatrième chantier est financier. La culture doit mobiliser des ressources publiques, mais aussi privées, citoyennes et issues de la diaspora. Parmi les instruments possibles: un fonds national pour le patrimoine et les industries culturelles; des mécanismes de co investissement dans le cinéma, l’audiovisuel et les contenus numériques; des incitations fiscales pour la production et la restauration patrimoniale; des dispositifs de financement participatif abondés par l’État; ainsi que des instruments d’épargne culturelle permettant aux citoyens et à la diaspora d’investir directement dans des projets artistiques et patrimoniaux. Dans plusieurs pays, des mécanismes similaires ont permis de structurer des écosystèmes culturels plus autonomes et plus résilients.

Enfin, un projet structurant pourrait jouer un rôle d’accélérateur: un Campus national des arts et des mémoires. Ni simple équipement ni institution classique, ce lieu aurait vocation à devenir une plateforme de création, de formation et de production, ouverte aux artistes confirmés comme aux jeunes talents, au public comme aux investisseurs. Il pourrait articuler résidences d’artistes, laboratoires de contenus numériques, écoles spécialisées, espaces de co working créatif et incubateurs d’entreprises culturelles. Au delà de sa fonction pratique, il porterait un signal politique fort: reconnaître enfin les créateurs comme des acteurs stratégiques du devenir national.

Un appel aux décideurs: la culture comme investissement souverain

La Tunisie n’a pas à inventer une culture qu’elle possède déjà. Elle doit décider d’en faire une force. Continuer à investir moins de 1% du budget de l’État dans ce domaine revient à accepter un déclassement progressif, à la fois économique, territorial et symbolique. À l’inverse, faire de la culture un levier stratégique, c’est structurer une économie culturelle capable de produire de la valeur, de l’emploi et de l’influence. C’est aussi consolider la cohésion nationale, stimuler les industries créatives, retenir les talents, valoriser les territoires et renforcer la capacité du pays à peser dans les espaces d’influence.

Aux décideurs, entrepreneurs, élus et acteurs culturels, cette ambition n’est pas théorique: elle engage des arbitrages concrets dès aujourd’hui. L’État, les collectivités, le secteur privé, la société civile et la diaspora sont appelés à converger vers une même orientation: traiter la culture non comme une dépense résiduelle, mais comme un investissement de développement souverain.

Car, au fond, la vraie question est simple: la Tunisie veut elle continuer à être racontée par les autres, ou choisir enfin de se raconter elle même?

Khadija Taoufik Moalla

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