Leçon de guerres – Ukraine - / Iran convergences et divergences
Par le Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed - Une étude comparative rapide des stratégies de défense qu’elles soient ukrainiennes ou iraniennes en vue de contrer l’«Opération Militaire Spéciale» russe et «Epic Fury» américain, serait instructive. Il est inutile de rappeler que l’Ukraine et l’Iran font face à deux des plus grandes puissances nucléaires. La guerre a débuté (officiellement) en Ukraine en 2022. Elle a repris de plus belle contre l’Iran début juillet, après une première phase de campagne aérienne de 40 jours et moins d’un mois de «pause opérationnelle». Nous avons cru à un certain moment que lors de la signature du protocole d’accord ou lors des divers cessez-le-feu, que chaque protagoniste voulait trouver une porte de sortie de crise, mais cela n’a servi qu’à poursuivre les conflits. Ces occasionnels pauses opérationnelles militaires ont été des suspensions temporaires des activités de combat pour recompléter les stocks, réorganiser les forces ou préparer la poursuite des combats. Elles ont seulement permis d'adapter le rythme des actions aux capacités réelles de leurs forces.
Le président Poutine n’a jamais accepté la dislocation de l’URSS en 15 Républiques différentes, considérées comme pays tampon. Il ne souhaite pas non plus leur adhésion à l’OTAN ni à l’UE. L’Ukraine est devenue indépendante en 1991. Lors de l’offensive en 2022, le président Zelensky refuse son exfiltration proposée par les Etats-Unis d’Amérique. C’est tout à son honneur. Ayant été une puissance mondiale lors de la guerre froide, la Russie est devenue une puissance régionale. Quatre ans après, le bilan humain est catastrophique. Cette guerre dure plus longtemps que la 2e Guerre mondiale et a déjà causé quinze fois plus de victimes que lors de l’intervention soviétique en Afghanistan dans les années 80. Certaines estimations des organisations internationales et des instituts de recherche font état de plus de 500.000 morts militaires et civils cumulés depuis 2022. De plus, cette guerre est devenue un abcès de fixation lui imposant une absence remarquée sur d’autres théâtres d’opérations (Venezuela, Syrie, Iran, Cuba et Mali). Elle aura gagné environ 20% du territoire ukrainien dont la Crimée (annexée en 2014), mais sans progression majeure depuis plusieurs mois.
Stratégies de défense: J’ai relevé onze points de convergences:
(1) La guerre technologique: D’un point de vue défensif, l’espace aérien reste perméable aux drones «One Way Attack (OWA)» et aux missiles balistiques qui menacent les bases projetées. L’Ukraine a acquis un grand savoir-faire en matière de dronisation, notamment des FPV (First Person View) mais également dans la protection anti-drones à bas coûts, d’interception comme l’Octopus-100 (30 km de portée, vitesse atteignant 300 km/h) mais également des missiles de croisière FLAMINGO pour les frappes en profondeur (3000 km). Tout comme l’Iran, avec ses drones Shahed-136 ainsi que sa vaste gamme de missiles balistiques et de croisière (Fattah-1 et Fattah-2).
(2) La guerre de l’information / de communication est systématique. Ce moyen de guerre hybride est mené à 80% hors des champs de bataille, et les cyberattaques répétitives ciblent la connectivité entre le décideur et l’armée.
(3) Nous avons vu l’importance de la décentralisation, où ils ont su déléguer au maximum l’exécution aux niveaux opératif et tactique. La décapitation stratégique, même conduite avec une précision et un volume inédits, n’a pas produit pas les effets politiques espérés.
La «défense en mosaïque» iranienne(1), doctrine cohérente construite depuis 2005, a absorbé le choc initial et permis la reconstitution rapide d’un commandement durci.
(4) Ces pays ont largement fait preuve de résilience, à savoir une capacité et une volonté des pays attaqués à encaisser les premières phases d’une agression aéroterrestre ou aérienne.
(5) En termes de soutien: L’Ukraine reçoit 49% d’aide militaire américaine (poids important dans le renseignement et la défense anti-aérienne) et 51% de l’UE et de la Grande-Bretagne. Quant à l’Iran, il bénéficiait de matériels d’origine russe (S-300) et chinoise (CM302) dans le domaine de la défense anti-aérienne et anti-navires, du soutien de ses proxys, mais également du renseignement d’origine spatiale(2). Nous avons constaté l’efficacité des frappes iraniennes en termes de ciblage et de précision. La force aérospatiale des gardiens de la Révolution aurait acquis fin 2024 le satellite civil chinois TEE-01B2 une fois celui-ci mis en orbite.
Ce satellite aurait acquis des images des bases américaines au Moyen-Orient, avant et après les frappes iraniennes de mars 2026, permettant d’effectuer le ciblage pour les frappes iraniennes d’une part, et d’évaluer les dégâts causés après les frappes (Battle Damage Assessment ou BDA) d’autre part. L’utilisation d’images satellitaires par l’Iran est un exemple du recours croissant à des données civiles, commerciales et open source pour des finalités militaires. Tous les domaines du spatial sont concernés par la banalisation de leur accès («space-as-a-service») et de leur utilisation à des fins militaires tels le GNSS (Géolocalisation et Navigation par un Système de Satellites) rendant l’utilisation d’un système de guidage des missiles beaucoup plus précis. D’autre part, la constellation Starlink a joué en Ukraine un rôle critique dans la résilience des communications militaires, permettant le maintien des chaînes de commandement, le pilotage de drones et la transmission d’informations tactiques malgré les attaques sur les infrastructures terrestres.
(6) Efficacité des moyens d’interdiction en zone littorale du détroit d’Ormuz, comme l’a fait l’Ukraine sur le détroit de Kertch qui est la seule voie maritime reliant les principaux ports de la côte de la mer d'Azov à la mer Noire. Le problème naval s’est ainsi mué en problème terrestre et logistique: déminage, sécurisation des chenaux, dissuasion des unités côtières mobiles.
(7) L’acquisition rapide de la supériorité aérienne ne signifie pas pour autant une suprématie, comme le démontrent la persistance de missions de suppression des défenses antiaériennes ennemies (Suppression of Enemy Air Defences ou SEAD) tout au long des campagnes et l’existence d’une menace basse couche difficile à éliminer. Plusieurs avions et hélicoptères ont été abattus ou touchés.
(8) Protection, dispersion et enfouissement des lanceurs mobiles, des stocks et des «cités de missiles» souterraines (creusés à 500 mètres de profondeur sous la roche en granit), ainsi que de la base industrielle balistique et aérienne iranienne.
(9) La dynamique de la contre-campagne iranienne s’est déclinée en trois temps. Le premier correspond à une salve de saturation massive sur 48-72 heures. Le deuxième temps correspond à une chute brutale de la cadence. Enfin, la riposte de manière régulière relevait davantage de la démonstration politique que de l’effet militaire cumulé.
(10) Le blocage du front ukrainien a poussé les belligérants à recourir davantage aux frappes dans la profondeur(3), à la recherche d’un effet militaire devenu impossible à obtenir sur la ligne de front. Aux missiles balistiques et de croisière classiques viennent s’ajouter des modèles de drones ou de munitions guidées de plus en plus variés, capables d’exploiter les failles de la défense adverses et de s’attaquer à différents types d’objectifs à haute valeur ajoutée. S’attaquer à des cibles situées dans la profondeur, c’est provoquer un choc capable de bousculer l’ensemble de l’infrastructure adverse et obtenir des effets opérationnels importants. Sont ainsi distingués l’échelon stratégique, au-delà de 500 km (les infrastructures et centres de pouvoir qui soutiennent la vie politique, économique et même culturelle des pays visés), l’échelon opératif-stratégique, entre 200 et 500 km (les infrastructures critiques et les centres de commandement) et l’échelon tactico-opératif, de 100 à 200 km. Ainsi, en termes de ciblage (Targeting), quatre catégories d’objectifs peuvent être recensées pour l’Iran: Israël, les bases américaines dans le Golfe, les infrastructures civiles (aéroports, raffineries...) des pays du Golfe, et enfin les navires en transit de part et d’autre du détroit d’Ormuz. Quant à l’Ukraine : la Russie notamment sa capitale, ses soutiens (Biélorussie, troupes nord-coréennes envoyées en renfort mais aussi des Africains «volontaires» !), les infrastructures militaires et civiles (notamment les raffineries de pétrole) et finalement la «flotte fantôme russe» servant à exporter le pétrole russe et contourner les sanctions internationales, au niveau du détroit de Kertch.
(11) Il n’existe pas d’indications que ces deux régimes s’effondrent au niveau politico-militaire. Avec des forces de sécurité loyales, un régime autoritaire mais fragile peut se maintenir longtemps en l'absence d'une opposition nationale unifiée bénéficiant d'un soutien extérieur. Cela ne les empêche pas de contrôler Internet pour contenir de possibles contestations sociales (mouvements anti-guerre par exemple pouvant être alimentés par une cinquième colonne).
J’ai relevé trois points importants de divergences:
(1) La guerre en Ukraine dure déjà plus de 4 ans, dépassant celle de la 2e Guerre mondiale; alors qu’en Iran, elle ne dure que de plusieurs mois.
(2) Réapparition de la haute intensité au niveau terrestre en Ukraine: La conquête au sol et l’effet de masse sont incontournables. La haute intensité renvoie à une guerre de territoire. Pour l’instant, l’Iran est épargné d’une improbable opération terrestre, qu’elle soit aéroportée (largage de parachutistes) ou qu’elle soit amphibie (débarquement des Marine’s) ou encore combinée.
(3) L’Iran a aidé les Russes à développer ses propres drones (Geran 1-2-3); alors que l’Ukraine s’est empressée de vendre ses drones intercepteurs aux pays du Golfe. Très récemment, l'Ukraine a mené une frappe de drones de longue portée en mer Caspienne contre un navire de transport iranien. Cet incident marque la toute première attaque directe de l'Ukraine contre un bâtiment iranien dans cette zone.
En guise de synthèse partielle, le grand dilemme est le suivant: Une Paix injuste ou une Guerre juste qui peut durer plus longtemps. En d’autres termes, pour l’Ukraine, il s’agira de récupérer ses territoires perdus ou d’accepter leurs pertes. Pour l’Iran, il s’agira d’accepter un changement de leur régime ainsi l’abandon de tout programme nucléaire ou préserver son régime ainsi que son alliance qualifiée d’hybride (ou de coalition informelle) avec ses proxys et exiger réparation pour les dégâts subis en levant toutes les sanctions à leur encontre.
La Russie et les USA ont étalé leur force sans le droit. Ce type de guerre de haute intensité (qu’elle soit exclusivement aérienne ou aéroterrestre) est devenu, face à la résistance de leurs adversaires, une guerre de longue intensité (d’attrition) d’où une difficulté à tenir dans la durée. Cela concerne non seulement le remplacement des militaires tués au combat mais également la problématique des stocks limités de missiles/bombes. Cela s’est également traduit par une vulnérabilité aérienne face aux frappes dans la profondeur visant leurs infrastructures critiques, les leurs ou celles de leurs pays alliés (installations pétrolières, usines de dessalement, réseaux électriques, télécoms).
Dès le départ, leurs erreurs d’appréciation ont été nombreuses dont les plus notables sont les suivantes:
(1) Avoir sous-estimer l’esprit de résistance et de résilience de leurs adversaires qui jouent, en fait, leurs survies
(2) Avoir parié sur une certaine passivité des soutiens respectifs qu’ils soient des Occidentaux et sur leurs divisions pour l’Ukraine; ou des proxys concernant l’Iran
(3) Le Président Poutine a été trompé sur les capacités opérationnelles de son armée (1,5 millions de militaires) dont les insuffisances se sont rapidement manifestées; le président Trump a été également trompé par les Israéliens qui s’attendait à un effondrement rapide du régime iranien suite à l’élimination de l'ayatollah Ali Khamenei
(4) L’Ukraine et l’Iran leur ont fait comprendre que ce n’est qu’en position de force, qu’ils peuvent obtenir les meilleures concessions lors des négociations.
Les deux options sur la table pourraient être les suivantes:
(1) Accepter une semi-défaite que certains experts qualifieront de défaite stratégique
(2) Escalade avec risque d’une défaite plus lourde. Les USA et la Russie ont le plus grand mal à atteindre leurs Effets Finaux Recherchés (EFR) stratégiques; à savoir un changement de régime et la non-prolifération nucléaire de l’Iran; concernant l’Ukraine, la réintégrer dans le giron russe, ou au moins avoir un régime pro-russe comme cela a été le cas durant les années 2010-2014. La grande puissance militaire peut desservir que servir.
Il existe finalement un aspect humain qu’il ne faut en aucun négliger. La géopolitique mondiale(4) est marquée par le retour d’une grammaire impériale, combinant intérêts matérialistes et passions tristes (colère, déni, ressentiment, humiliation etc.). Pour le Général Desportes(5), le stratège court quatre risques à savoir le dédain, le mépris, la simplification et l’ethnocentrisme. Nous assistons à un véritable affrontement d’ego. Mieux vaut peser en inquiétant que de ne pas peser du tout.
Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaïed
Notes
(1) Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran _ IFRI N°134 _ Mai 2026.
(2) Vers un renseignement spatial accessible à tous ? Le cas des frappes iraniennes du printemps 2026 _ Briefings de l’IFRI _ Juillet 2026.
(3) La frappe dans la profondeur : un nouvel outil pour la compétition stratégique ? Focus stratégique numéro 121_IFRI_novembre 2024.
(4) La géopolitique en 20 questions _ Les grandes dossiers des sciences humaines, numéro 83_ (Juillet - Août-Septembre 2026).
(5) Stratégie _ Les essentiels. Général Vincent Desportes _ Odile Jacob, Avril 2026.
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