Khaled Ben Youssef dans sa Chronique de Beït al-Hikma: révélations croustillantes de l’intérieur d’une cour de savants
Le Palais de Lamine Bey à Carthage est déjà chargé d’histoire. Mais le vécu à l’intérieur de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beït al-Hikma, qu’il abritera après une longue désaffectation, n’a jamais été révélé. Des bribes officielles racontent des manifestations, des communiqués annoncent des successions à sa tête, et des comptes-rendus d’ouvrages édités ne livrent que des fragments épars de la vie d’une cour de savants. Il aura fallu attendre le livre de Khaled Ben Youssef, qui y a passé 33 ans, de 1984 à 2017, pour retrouver un récit restituant ce qu’il considère «l’âme d’une époque et la passion de ceux qui l’ont animée». Sous le titre de: «Sur les rives de la sagesse, souvenirs et chroniques d’une vie à Beït al-Hikma», l’auteur se laisse aller à la confidence.
«Souvenirs consignés au fil du temps», ils rapportent des anecdotes vécues et dressent des portraits de présidents de l’Académie ainsi que de son fondateur Béchir Ben Slama. Comment Mahmoud Messadi, président de l’Assemblée nationale viendra une semaine à l’avance d’un colloque? A quoi Bourguiba faisait allusion traitant le CERES de «nid de vipères»? Pourquoi le Protocole de Kadhafi avait exigé un bureau fermé des trois côtés lors qu’il devait débattre avec des intellectuels? Et autres anecdotes, pêle-mêle.
Quant aux portraits, Khaled Ben Youssef ne se cache pas de sa passion pour les 3 B qui l’ont marqué: Béchir Ben Slama, un proche parent qui l’avait recruté, mais surtout pour ses réalisations, Azedine Beschaouch, qui a présidé l’Académie de 1987 à 1991, avant de devenir ministre de la Culture en 2011, et Abdelwahab Bouhdiba, qui avait travaillé sur les textes fondateurs de l’institution, puis en prendra la direction pendant 16 ans de 1995 à 2011. L’auteur a pu les voir à l’œuvre, connaître leur caractère et bénéficier de leur confiance. Cette proximité lui démontrera comment la politique l’emporte souvent sur les décisions culturelles, au risque d’annuler des manifestations ou d’arrêter l’impression de livres. De nombreux exemples sont fournis.
Khaled Ben Youssef, respectueux des autres présidents de l’Académie et ministres de la Culture, n’en est pas pour autant tendre à leur égard: Saad Ghrab (1991 – 1995), Mohamed Talbi (2011), Hichem Djaït (2012 – 2015), Ahmed Khaled (qui n’était encore ministre de la Culture), Mohamed-el Aziz Ben Achour, et bien d’autres. L’auteur déplore vivement la nomination à la tête de Beït al-Hikma d’intellectuels de très haut niveau alors qu’ils sont à un âge bien avancé, certains à 91 ans, comme Mohamed Talbi. Il rapporte des faits édifiants quant au style de certains ou le détachement complet d’autres (Djaït).
Au risque de paraître excessif et sans indulgence, il relate des scènes vécues qu’il trouve percutantes: tel ministre de l’éducation porté sur la dive bouteille, tel autre éructant quand il ne voit pas un photographe le prendre plantant un arbre, un président coléreux, un autre brouillon, un troisième qui se désiste au dernier moment d’honorer des engagements officiels en Tunisie et à l’étranger... Il revient également sur des chamailles entre collègues, des actes d’insubordination, et des incidents du quotidien. « De la petite histoire qui restent à vérifier et n’ajoutent rien», estimeront des lecteurs, non sans raison. Mais, ainsi en a voulu l’auteur dans la restitution de la vie au palais…
Parti à la retraite en 2017, Khaled Ben Youssef n’aura pas suffisamment de temps pour témoigner des deux excellents mandats assurés par les professeurs Abdelmajid Charfi (2016 – 2021) et Mahmoud Ben Romdhane (2021 – 2026). Il n’omettra pas cependant de consacrer les deux dernières pages de son livre à la toute nouvelle présidente de l’Académie, la professeure Raja Yassine qui prend ses fonctions le mardi 7 juillet 2026. Académicienne de longue date, cette historienne spécialiste de l’histoire des Morisques du royaume de Valence, connaît parfaitement l’Institution et ne manque pas de projets à proposer à ses collègues.
Une chronique agréable à lire, fluide, sincère, bien écrite, illustrée par de nombreuses photos, et comme toute chronique mêlant parfois des souvenirs épars, à redondances. Directeur de l’édition à Beït al-Hikma s’acquitte ainsi d’un devoir de témoignage, avec son humeur et son humour.
Edition limitée, non destinée à la vente
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