Tunisie: Les incendies, une tragédie écologique, mais aussi génétique
Par Dhia Bouktila. Professeur de Génétique à l’Université de Monastir - En ce mois de juillet, la Tunisie vit une nouvelle confrontation avec le feu. Sous l’effet d’une vague de chaleur extrême et dans un contexte de forte pression sur les ressources et les infrastructures essentielles, les flammes dévorent des hectares de végétation. Nous voyons des arbres disparaître, des collines noircir, des paysages se transformer en cendres, révélant la vulnérabilité croissante de nos écosystèmes. Pourtant, ce que le feu détruit réellement est bien plus profond: une mémoire biologique que la nature a patiemment écrite pendant des milliers d’années.
Ce que le feu nous montre… et ce qu’il nous cache
Des colonnes de fumée qui obscurcissent l’horizon et des bilans qui s’allongent: tant d’hectares détruits.
Le citoyen voit un paysage ravagé. Le forestier voit un écosystème profondément perturbé.
Mais le biologiste, lui, voit disparaître bien davantage.
Il voit disparaître une intelligence biologique façonnée par l’évolution
Le biologiste voit disparaître des populations végétales qui, génération après génération, avaient développé des adaptations aux conditions particulières du climat tunisien. Il voit s’effacer des génotypes naturellement sélectionnés pour leur capacité à résister à la sécheresse, aux fortes chaleurs ou aux maladies.
Une forêt n’est pas une simple collection d’arbres. C’est un système d’information biologique. Chaque arbre porte une combinaison génétique singulière, issue de sa propre histoire évolutive. Derrière chaque pin d’Alep, chaque chêne-liège ou chaque oléastre se cache une trajectoire biologique particulière, construite par les mutations, la sélection naturelle et les adaptations successives aux contraintes de l’environnement.
Ainsi, lorsqu’une forêt brûle, ce ne sont pas uniquement des troncs qui disparaissent. Ce sont aussi des réponses biologiques que l’évolution avait lentement façonnées pour permettre au vivant de s’adapter.
Le véritable drame d’un incendie ne réside donc pas uniquement dans les hectares noircis visibles depuis les airs. Il réside dans la disparition silencieuse d’une mémoire biologique que la nature avait patiemment construite pendant des milliers d’années.
Une forêt peut repousser. Mais l’histoire génétique qu’elle portait ne se réécrit jamais exactement de la même manière.
Il voit se rompre les alliances invisibles du vivant
Le biologiste voit aussi se rompre les interactions invisibles qui relient les arbres aux milliards de microorganismes qui donnent vie au sol.
Sous la surface, un monde complexe de racines, de champignons et de microorganismes assure le recyclage des nutriments, la fertilité des sols et les échanges biologiques indispensables au fonctionnement de la forêt.
Ces alliances, construites au fil des décennies, sont profondément perturbées par les incendies. Car une forêt ne brûle jamais seule: c’est tout un réseau d’interactions biologiques qui est fragilisé.
Il voit s’appauvrir le patrimoine génétique du vivant
Il voit enfin disparaître une diversité génétique qu’aucun programme de reboisement ne pourra reconstituer exactement.
Lorsque nous parlons de biodiversité, nous pensons souvent au nombre d’espèces présentes dans un écosystème. Pourtant, une autre dimension, plus discrète mais fondamentale, existe: la diversité génétique.
Deux arbres appartenant à une même espèce ne possèdent généralement pas exactement le même patrimoine génétique. Cette variabilité constitue la matière première de l’évolution et représente le potentiel d’adaptation future des populations face aux sécheresses prolongées, aux nouvelles maladies et aux changements climatiques.
Catastrophes climatiques: vers une gestion fondée sur l’anticipation
Les incendies de forêt ne disparaîtront pas. Dans un contexte de réchauffement climatique, leur fréquence et leur intensité devraient même continuer d’augmenter dans de nombreuses régions méditerranéennes. La véritable question n’est donc plus de savoir si les incendies auront lieu, mais comment les anticiper, en limiter les conséquences et restaurer durablement les écosystèmes touchés.
Cette évolution conduit progressivement à un changement de paradigme. Pendant longtemps, la gestion des incendies a reposé essentiellement sur une logique de réaction: détecter le feu, mobiliser les secours et reconstruire après la catastrophe. Aujourd’hui, les progrès des sciences de l’environnement ouvrent la voie à une approche davantage fondée sur l’anticipation et l’analyse prédictive des risques.
La télédétection satellitaire, les drones, les données météorologiques à haute résolution, et les modèles climatiques régionaux permettent désormais d’identifier les zones où les conditions deviennent favorables à l’éclosion et à la propagation des incendies. Il ne s’agit pas de prédire avec certitude où un feu se déclarera, mais d’estimer des niveaux de risque afin d’orienter plus efficacement la surveillance, les moyens d’intervention et les actions de prévention.
Restaurer les forêts: vers une écologie guidée par la connaissance
Cette même logique d’anticipation doit également transformer la manière dont nous restaurons les forêts après un incendie. Replanter rapidement est parfois nécessaire, mais restaurer durablement exige de mieux comprendre les écosystèmes que nous cherchons à reconstruire.
Les approches issues de la génomique et, plus largement, des sciences multi-omiques permettent progressivement de mieux caractériser les populations locales, d’évaluer leur diversité génétique et d’identifier les caractéristiques qui favorisent leur adaptation aux contraintes environnementales.
À cette connaissance biologique s’ajoutent de nouveaux outils numériques. Les jumeaux numériques des écosystèmes, encore en développement, pourraient contribuer à explorer différents scénarios de restauration et à mieux anticiper l’évolution des massifs forestiers face aux changements climatiques.
Ces technologies ne remplaceront jamais l’expertise des forestiers ni l’observation du terrain. Elles constituent toutefois des outils d’aide à la décision susceptibles d’améliorer la planification, la restauration écologique et la gouvernance du vivant.
Construire une souveraineté scientifique sur le vivant
Cette nouvelle approche suppose un investissement durable dans les infrastructures de connaissance: inventaires nationaux de biodiversité, banques de graines, collections de ressources génétiques, plateformes de données environnementales et suivi génétique des populations forestières.
Elle suppose également de renforcer les liens entre chercheurs, gestionnaires des écosystèmes et décideurs publics afin que la connaissance scientifique puisse réellement guider l’action collective.
Car la prévention des incendies ne repose plus uniquement sur les moyens d’intervention. Elle repose aussi sur notre capacité à connaître nos écosystèmes, à suivre leur évolution et à préserver le patrimoine biologique qu’ils portent.
Protéger les forêts du XXIᵉ siècle, c’est donc aussi investir dans une nouvelle forme de souveraineté: la souveraineté de la connaissance.
Conclusion: Passer de la gestion de la catastrophe à la gouvernance du vivant
Au fond, les incendies nous obligent à repenser notre relation au vivant. Face aux bouleversements climatiques, il ne suffit plus d’intervenir lorsque la catastrophe survient; il faut développer la capacité à comprendre, anticiper et préserver.
Les politiques environnementales de demain devront s’appuyer autant sur la connaissance scientifique que sur les moyens opérationnels. Car protéger une forêt ne signifie pas seulement sauver des arbres: cela signifie préserver une histoire évolutive, une diversité biologique et un potentiel d’adaptation pour les générations futures.
Dans un monde où les événements extrêmes deviennent plus fréquents, la ressource la plus stratégique n’est peut-être plus seulement l’eau, les territoires ou les moyens techniques. C’est aussi la connaissance scientifique qui permet de mieux comprendre le vivant, d’éclairer les décisions et d’agir avant que l’irréversible ne se produise.
Dhia Bouktila
Professeur de Génétique à l’Université de Monastir
Spécialiste en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux et en philosophie des sciences
Réflexions sur les interactions entre progrès scientifiques, souveraineté biologique et gouvernance des connaissances scientifiques
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