Tunisie: Le salut collectif par un effort partagé
Par Dr M. Anis Bettaieb - La crise de la distribution de l'énergie que traverse la Tunisie en ce mois de juillet 2026 est sur toutes les lèvres. Les débats s'animent sur les raisons, les coulisses, mais aussi et surtout les solutions à apporter. C'est nourri par ces échanges et par les remarques entendues au quotidien que je souhaite soumettre et partager cette petite réflexion.
Les solutions proposées consistent généralement à installer des générateurs électriques. Chaque personne, chaque commerce, chaque entreprise pense à sa survie économique, mais aussi à son confort et aux attributs d'une vie digne pour lui et ses proches. Si cela paraît tout à fait normal à première vue, cette démarche cache une attitude terriblement dangereuse pour la vie en société dans son ensemble: l'individualisme à outrance. Même si, face à des situations d'urgence, il est tout à fait compréhensible qu'un réflexe de survie pousse à parer au plus pressé, le problème demeure.
Alors, après l'enseignement privé à tous les niveaux et la santé privée, nous voilà en train de parler d'une électricité privée, d'une eau privée (avec des bassins sur les toits), et la liste risque de s'allonger.
Cette tendance est en totale contradiction avec l'idée même de l'État moderne, censé assurer les services publics essentiels tout en laissant la place au secteur privé d'agir dans les domaines concurrentiels. Une partie de la solution réside certes dans une plus grande place accordée aux initiatives privées, mais là n'est pas notre propos pour cette brève réflexion.
Notre propos consiste ici à défendre le salut collectif par un effort partagé, et non le salut individuel par le déni du collectif. Au lieu de s'enfermer dans un confort personnel pour ceux qui en ont les moyens — creusant un peu plus une fracture sociale irréversible face à la panne de l'ascenseur social —, il serait plus judicieux de consentir à des efforts privés qui profitent à tous.
Cela passe par une démarche citoyenne de consommation responsable: modérer sa consommation électrique en réglant la température, fermer les volets aux heures les plus chaudes, ou encore investir dans des appareils moins énergivores. Cet effort devrait idéalement s'étendre à tout le quotidien (gestion des déchets, déplacements, communications, etc.).
L'égoïsme ne pourra jamais sauver la collectivité. Cependant, il faut l'admettre: les efforts individuels ne pourront jamais non plus compenser les défaillances structurelles du service public. L'action du citoyen, aussi vertueuse soit-elle, ne suffit pas à remplacer les réformes indispensables de l'État (investissements dans les infrastructures, transition énergétique, modernisation et entretien du réseau).
Emanuel Mounier disait que «L'homme ne se réalise qu'à travers la société, mais la société n'a de sens que si elle sert l'épanouissement de l'individu.» C'est en revenant à ces fondamentaux — le citoyen faisant preuve d'effort civique et l'État assumant son rôle de guide au service de la collectivité — que nous pourrons enfin espérer un véritable salut collectif.
Anis Bettaieb
Docteur en droit
Avocat aux Barreaux de Paris et de Tunis
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