Adieu, Si Habib
Chevelure noire fournie que tu retenais par un bandeau quand tu jouais au tennis, moustaches épaisses, un cigare aux lèvres à la manière des guerrioros latinos, et gabarit de lutteur: ainsi tu étais pour ceux qui t’avaient connu étudiant à Paris, début des années 1970. Le verbe haut, l’indignation permanente, depuis lors.
Tout sera fugitif pour toi, éphémère: ton enfance dans les oasis de Nefzaoua, à Kébili, tes années d’études à Sfax, puis en France, ton affectation à l’ambassade de Tunisie à Paris, aux côtés de Hédi Mabrouk, ton passage au cabinet de Mohamed Ennaceur aux Affaires sociales, ta mission à La Kasbah, conseiller de Mohamed Mzali, et ta nomination ministre de la Santé, pour quelques mois seulement, fin 1983-début 1984.
Seule ta traversée du désert, après ton limogeage injuste, sera longue, pénible, tue. Ta souffrance, tu ne t’en plaindras jamais, ta blessure, tu ne l’avoueras à personne. Tu l’endureras, seul, jusqu’à la lie.
Ton amour-propre est légendaire, ton orgueil ne fléchit guère. L’estime de soi, la fierté, coulaient dans tes veines. Ni compromis, ni compromission, tu as été entier, fidèle à toi-même, moulé dans tes valeurs, fidèle à tes principes, attaché aux tiens. Croyant, sans conservatisme, ouvert sans éblouissement, attentif aux rapports du FMI et de la Banque mondiale, sans céder à leurs sirènes.
De tes années d’études à l’Institut de prévision économique et sociale de Paris, de chercheur au ministère de l’Economie et des Finances, de conseiller ministériel puis du Premier ministre et de ministre, tu as appris à décortiquer les indicateurs macroéconomiques, analyser les indices statistiques et suivre les comptes de la nation. Ton sens politique t’alertait sur les risques pouvant surgir. Ton flair te guidait partout. Dans ta retraite forcée, dans la quarantaine seulement, tu t’es consacré à ta famille, tu t’es réservé pour tes amis, tu t’es réfugié dans la lecture, la réflexion et l’écriture. Sans t’enfermer dans une bulle, tu savais créer ton propre bonheur et contribuer à celui des autres.
Tes chroniques mensuelles dont tu gratifias les lecteurs de Leaders étaient pour toi un exercice renouvelé de veille économique, d’analyse et de recherche d’issue de sortie dans une conjoncture de plus en plus complexe. Au fil des mois, des ans, ta vision se précise, ta pensée se confirme, ta capacité de remise en question et de proposition gagne en puissance. En mettant côte à côte ces chroniques, tu aurais fini par élaborer tout un programme économique et social pour la Tunisie.
Comment trouver les mots justes pour t’exprimer par temps de fortes tempêtes? Comment signaler de fausses pistes empruntées, prévenir des menaces économiques et monétaires, des dérapages, sans alarmer, ni offenser? Comment expliquer clairement ce qui est compliqués? Comment garder ta franchise, loin de tout maquillage, d’un côté, ou de surenchère, de l’autre?
Tu as su l’accomplir, prenant sans doute un malin plaisir à taquiner, restant toujours dans la véracité des faits, la profondeur de l’analyse et le respect. Tu tenais beaucoup à la notion d’estime et de considération: tu t’y attachais, naturellement, vis-à-vis de tous, comme tu l’exigeais à ton égard. Préserver la dignité et conserver la capacité d’indignation sont non négociables pour toi.
Le souvenir que tu laisses est celui des valeurs. Elles auraient pu te coûter cher, n’était-ce ta renonciation à toute ambition politique et à toute prétention vénale. Elles ont, en retour, fleuri ton jardin secret là où tu as puisé la force de tenir. Les tiens t’ont comblé de bonheur. Une chance inestimable, un grand réconfort.
Lorsque tout est éphémère, seules les valeurs sauvent, restent et marquent.
Tu as été un homme de valeur, et de valeurs.
Tu nous manqueras, cher Si Habib.
الله يرحمك!
Taoufik Habaieb
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