News - 02.07.2026

Tunisie: futur hub méditerranéen de l’économie circulaire du plastique?

Tunisie: futur hub méditerranéen de l’économie circulaire du plastique?

Par Shérazade Zaiter - Quand j'étais enfant, le Rimel à Bizerte était pour moi la plus belle plage du monde. Aujourd'hui, le plastique a envahi le littoral, les dunes disparaissent et la Méditerranée étouffe peu à peu. Un sac plastique jeté dans la Seine à Paris, ou dans le Gange en Inde, peut finir sur les plages de Tunisie. Ce déchet voyage parfois davantage que certains êtres humains.

Chaque minute, un camion rempli de déchets plastiques est déversé dans nos mers et nos océans. Selon le Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue), le monde produit aujourd'hui plus de 400 millions de tonnes de plastique chaque année, dont une part importante finit dans l’environnement(1).

La pollution plastique n’est pas seulement une catastrophe environnementale. C’est aussi une question de droits humains, de gouvernance, de souveraineté économique et de commerce international.  

En vérité, sous l’impulsion du Pnue, les États, y compris la Tunisie, négocient depuis 2022 un traité international contre la pollution par le plastique, notamment dans le milieu marin(2). Toutefois, malgré des avancées importantes, les négociations restent bloquées par des intérêts économiques considérables.

À travers mes travaux sur le commerce international et l’environnement, j’ai eu l’occasion de contribuer aux réflexions menées dans le cadre de ces négociations sur le volet commerce international et j’ai proposé la création de zones dédiées à la valorisation et au recyclage des plastiques dans une logique d’économie circulaire(3). La Tunisie pourrait notamment se positionner en la matière.

La Tunisie à la croisée des flux méditerranéens

La Tunisie ne doit pas devenir la décharge de la Méditerranée et dispose de tous les atouts nécessaires pour être un espace structuré de valorisation, d’innovation et de transformation. Ce serait une opportunité unique de renforcer son positionnement régional dans la gestion durable des déchets plastiques, tout en créant de la valeur économique et sociale.

La première chose qu’il faut comprendre... c’est ce paradoxe

La Méditerranée est probablement l’une des mers les plus juridiquement protégées au monde. Elle bénéficie notamment du cadre de la Convention de Barcelone de 1976 pour la protection de son milieu marin et de son littoral, ainsi que de plusieurs protocoles spécialisés portant sur les sources de pollution terrestre, les aires marines protégées ou encore la gestion intégrée des zones côtières. À cela s’ajoutent les engagements issus de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (Cnudm) et de nombreuses réglementations européennes applicables aux pays riverains.

Et pourtant, elle continue d’être abîmée. Chaque État défend ses intérêts nationaux. Mais la pollution, elle, ne connaît aucune frontière. Les microplastiques circulent avec les courants, les poissons, les échanges commerciaux.

Des déchets qui circulent, des inégalités qui se déplacent

Nos déchets ne disparaissent pas. Ils circulent.

Le commerce des déchets plastiques, légal et illégal, entraîne une pollution importante des écosystèmes marins et a des impacts directs sur la santé humaine et les moyens de subsistance.

Les pays industrialisés cherchent à externaliser une partie de leurs déchets. Certains pays en développement peuvent y voir une opportunité économique à court terme. Mais les coûts environnementaux et sociaux sont souvent sous-estimés.

Dans ce contexte, les travailleurs du tri et du recyclage, souvent issus de l’économie informelle, peuvent être exposés à des conditions de travail précaires et à des risques sanitaires importants. Cela pose un enjeu central de protection sociale et de régulation.

Des fragilités systémiques

La réglementation des déchets présente encore de très nombreuses lacunes, notamment en ce qui concerne les déchets plastiques qui doivent faire l’objet d’une élimination ou d’un recyclage. Ce qui laisse la place à une éco-mafia liée à des activités illégales dans le domaine de l'environnement.

Ces groupes criminels opèrent souvent en exploitant les failles du système juridique, la corruption et la complicité des acteurs locaux. Ils cherchent à obtenir des gains financiers importants en profitant de la demande croissante de ressources naturelles, de la négligence des réglementations environnementales et de l'absence de sanctions efficaces. En 2020/22, l'affaire des conteneurs de déchets italiens illégalement importés en Tunisie, en très grande partie renvoyés à l’expéditeur en 2022, une première dans le cadre de la Convention de Bâle, a bien montré à quel point le pays pouvait devenir vulnérable face aux dérives du commerce international des déchets(4). Le retour de la majorité de ces déchets vers leur pays d’origine a constitué un précédent important dans l’application de la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et de leur élimination. Cette affaire a également rappelé l’importance du renforcement des capacités nationales de contrôle et de coopération internationale.

La Tunisie fait aussi face à un taux de chômage élevé, en particulier parmi les jeunes. Cette situation est exacerbée par une économie en stagnation et des opportunités limitées dans les secteurs traditionnels.

La corruption demeure un obstacle significatif au développement économique. Elle affecte non seulement l'efficacité des investissements publics et privés, mais aussi la confiance des citoyens et des investisseurs dans les institutions du pays.

Proposition d’une zone dédiée à l’économie circulaire du plastique en attendant le futur traité

Pendant que la production mondiale de plastique continue d'augmenter et que les négociations relatives à la conclusion d’un traité relatif à la lutte contre la pollution par le plastique piétine, une idée émerge dans certains milieux, celle de transformer le commerce international en levier environnemental.

Une zone dédiée permettrait d’attirer des investissements, de structurer les chaînes de valeur, et de bénéficier de cadres fiscaux et douaniers adaptés.

Il s’agirait notamment de développer des espaces économiques spécialisés dans le recyclage, l’innovation et la transformation des déchets plastiques, intégrés dans une logique d’économie circulaire.

Ces espaces seraient encadrés par des exigences fortes:

transparence, 
traçabilité, 
vigilance environnementale et sociale, 
contrôles indépendants, 
partenariats scientifiques.

Cette approche n'est pas totalement inédite. Au Danemark, l'expérience de Kalundborg Symbiosis a démontré les bénéfices de la coopération industrielle fondée sur l'économie circulaire(5). En Chine, plusieurs zones industrielles pilotes dédiées à l'économie circulaire et aux éco-parcs industriels ont été développées afin de favoriser le recyclage des matières, l'efficacité énergétique et l'innovation environnementale(6). Aux Émirats arabes unis, Masdar City illustre la capacité d'un territoire à associer innovation, attractivité économique et ambition environnementale(7).

Une dynamique territoriale à l’échelle nationale

Plusieurs territoires tunisiens disposent d'atouts complémentaires pour porter cette ambition.

Bizerte, grâce à son port en eaux profondes, sa tradition industrielle et sa position stratégique à l'entrée de la Méditerranée, pourrait devenir un pôle de transformation et d'innovation dans le recyclage des plastiques.

Sfax, deuxième ville économique du pays, dispose d'un tissu industriel dense, d'un savoir-faire entrepreneurial reconnu et d'infrastructures portuaires adaptées au développement de filières de valorisation à grande échelle.

Gabès, confrontée depuis des décennies aux défis environnementaux liés à l'industrialisation, pourrait devenir un laboratoire de reconversion écologique et d'économie circulaire, conciliant développement économique et restauration environnementale.

Zarzis, porte d'entrée vers l'Afrique et plateforme logistique en développement, possède un fort potentiel en termes d’échanges régionaux et de nouvelles filières vertes liées au recyclage et à la valorisation des matériaux.

Sousse, au cœur du littoral tunisien, bénéficie d'un tissu économique diversifié, d'établissements universitaires et d'un secteur des services capable d'accompagner la recherche, la formation et l'innovation dans les métiers de l'économie circulaire.

L’enjeu n’est pas de concentrer les activités, mais de penser une approche territoriale cohérente à l’échelle du pays, en lien avec les besoins locaux et les dynamiques économiques existantes.

Bénéfices attendus: économiques, sociaux et environnementaux

Une telle approche pourrait générer entre 5 000 et 10 000 emplois directs et indirects dans les secteurs du recyclage, de la logistique, des services, de la recherche et de la formation.

Elle contribuerait également à:

réduire la dépendance aux importations de matières premières, 
développer des exportations à plus forte valeur ajoutée, 
améliorer la gestion des déchets, 
renforcer la qualité de vie et la santé publique, 
préserver les écosystèmes marins.

Une telle stratégie contribuerait également à réduire les émissions de gaz à effet de serre associées à la production de plastique vierge et participerait à la préservation des ressources naturelles dans un contexte de transition écologique mondiale.

Une opportunité de positionnement stratégique

Une initiative de ce type pourrait renforcer la position de la Tunisie comme acteur régional de référence en matière de développement durable, d’innovation et de gouvernance environnementale.

Elle s'inscrit également dans le cadre de la Stratégie nationale de transition écologique (Snte) à l’horizon 2035/50 et des Objectifs de développement durable (0DD) des Nations unies d’ici à 2030, notamment ceux relatifs:

au travail décent (ODD 8). 
à l’industrie durable (ODD 9).
à la consommation responsable (ODD 12).
à l’action climatique (ODD 13).
à la protection des écosystèmes marins (ODD 14). 
au renforcement des institutions (ODD 16).
et au développement de partenariats internationaux pour la réalisation des objectifs (ODD 17).

Un enjeu de gouvernance

Un tel dispositif ne peut fonctionner que s’il repose sur une gouvernance solide. Sans cadre institutionnel clair, toute zone économique peut devenir vulnérable à des dérives: dérégulation, déséquilibres économiques, pertes de contrôle environnemental ou une nouvelle porte d’entrée pour la corruption. 
C’est pourquoi la transparence, la traçabilité et les mécanismes de contrôle doivent être au cœur du dispositif. Les industriels sont toujours prêts à avancer lorsqu’on leur propose un cadre clair, une vision prospective cohérente, une stabilité et une ambition collective.

La question n’est plus de savoir si la Tunisie doit participer à la transition écologique : elle a déjà élaboré sa Snte. La véritable question est désormais de savoir si elle choisira de subir cette transformation, de l’accompagner tant bien que mal ou d’en devenir un acteur structurant à l’échelle méditerranéenne.

Shérazade Zaiter
Juriste en droit international, enseignante universitaire, chroniqueuse
Spécialiste des enjeux environnementaux, climatiques et du commerce international
Auteure de Le Manifeste contre la corruption environnementale (2024) et de Le Grand Déplacement – L’Exode climatique (2025) - Éditions Érick Bonnier

Notes

1) https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156206#:~:text=Environ%20400%20millions%20de%20tonnes,Journ%C3%A9e%20mondiale%20de%20l'environnement

2) Cette négociation trouve son origine dans la résolution 5/14 adoptée en mars 2022 lors de la cinquième Assemblée des Nations unies pour l’environnement (Unea-5.2) à Nairobi. Cette résolution a lancé les travaux du Comité intergouvernemental de négociation (INC), chargé d’élaborer un instrument international juridiquement contraignant couvrant l’ensemble du cycle de vie du plastique, de sa production à sa fin de vie. L’ambition affichée est de mettre fin à la pollution plastique d’ici à 2040, tout en conciliant protection de l’environnement, développement économique et justice sociale.

3) https://cidce.org/fr/convention-sur-la-pollution-plastique-proposition-du-cidce/

4) Selon Jabeur GHNIMI, porte-parole du tribunal de première instance de Sousse, chargé de l’affaire, 282 conteneurs de déchets ménagers importés illégalement d’Italie au cours de mai à juillet 2020 par une entreprise tunisienne étaient toujours entreposés au port de Sousse (littoral est du pays) en mars 2021, alors que de telles opérations sont interdites tant par la législation tunisienne que par les accords internationaux, notamment la Convention de Bâle, et ce, en dépit de la sommation adressée par les autorités de la province italienne de Campanie à la société italienne exportatrice de récupérer ses conteneurs dans un délai de quatre-vingt-dix (90) jours à compter du 9 décembre 2020. Au moins 26 personnes ont été poursuivies dans cette affaire, notamment des cadres de la douane tunisienne et l’ancien ministre de l’environnement Mustapha AROUI, huit personnes en prison et une en fuite, à savoir le gérant de la société importatrice. Source: Le Monde Afrique International, 26 mars 2021 (https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/03/26/en-tunisie-le-scandale-des-dechets-importes-illegalement-d-italie_6074533_3212.html?srsltid=AfmBOoraLtCNv8NdnzRiGJW3pgXEKbjJAGME9l4_YI0Lqa_L36j86mnP

Suite à une procédure à la fois administrative, diplomatique et judiciaire entre l’Italie et la Tunisie, 213 conteneurs sur 282 ont été rapatriés vers l’Italie le

19 février 2022, tandis que le sort des 69 conteneurs restants, dont une partie a subi un incendie dans le dépôt où ils étaient entreposés à Moureddine (près de Sousse), continue à faire l’objet de négociations entre les deux pays.

5) https://www.symbiosis.dk/en/okosystem-bag-kalundborg-symbiose/

6) Parcs éco-industriels : exemples de projets pilotes nationaux en Chine: https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0959652609003941

7) https://www.planete-energies.com/fr/media/article/masdar-city-ville-laboratoire#:~:text=Masdar%20City%2C%20situ%C3%A9e%20dans%20l,et%20%C2%AB%20z%C3%A9ro%20%C3%A9nergies%20fossiles%20%C2%BB.




 

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