News - 02.07.2026

Me Abdesselem Kallel: L’ultime rêve? Quel destin pour la Tunisie?

Me Abdesselem Kallel: L’ultime rêve? Quel destin pour la Tunisie?

Par Me Sami Kallel - Le livre L’ultime rêve? Quel destin pour la Tunisie, écrit en langue arabe par Me Abdesselem Kallel, avocat, acteur politique des années 1960 et témoin de l’évolution politique et sociale du pays, pose une question centrale : pourquoi la Tunisie, malgré ses atouts humains, géographiques et institutionnels, n’a-t-elle pas pleinement réussi son rendez-vous avec le développement ? L’auteur relit la trajectoire nationale depuis l’indépendance jusqu’à l’après-2011, en soulignant les ambitions de la construction nationale, l’expérience du socialisme destourien, le tournant libéral des années 1970, puis les acquis partiels et les fragilités révélées par la Révolution.

Cette relecture met en évidence une croissance réelle et une modernisation partielle, mais sans transformation structurelle décisive. L’intérêt du livre dépasse ainsi le récit historique: il interroge les conditions du développement et les choix qui ont freiné la trajectoire nationale, notamment au regard des expériences asiatiques en termes de progrès industriel et technologique.

Sans nier les acquis tunisiens — amélioration du niveau de vie, élargissement de la classe moyenne et recul de la pauvreté absolue —, l’auteur cherche à comprendre pourquoi ces progrès sont restés fragiles, partiels et en deçà des ambitions de la génération de l’indépendance. C’est ce paradoxe — celui d’un progrès réel, mais inachevé — que la présente synthèse restitue, à travers les principales lignes de force du livre : le constat d’un décollage économique incomplet, puis quatre séries de causes, politiques, économiques, institutionnelles et sociétales, auxquelles l’auteur rattache cet échec relatif.

La première cause tient, selon l’auteur, à la nature du régime politique et à ses effets sur la stabilité nécessaire au développement. Le pluralisme libéral aurait favorisé les rivalités entre gouvernement, opposition, syndicats, patronat et groupes de pression, dispersant les énergies nationales et ralentissant la décision publique. A l’inverse, un pays en quête de développement aurait besoin d’un État fort, capable de fixer un cap, d’imposer des arbitrages et de mobiliser la société autour d’objectifs de production et d’investissement. La comparaison avec certains pays asiatiques, notamment la Chine, illustre cette idée d’une centralisation politique favorable à la continuité stratégique. La deuxième cause réside dans le modèle de développement adopté à partir des années 1970. L’auteur met en cause un schéma inspiré des économies occidentales, fondé sur l’antagonisme entre capital et force de travail, et sur des mécanismes de négociation sociale jugés peu adaptés à un pays en construction. Ce modèle aurait introduit des logiques de revendication et de compromis de court terme, sans produire une vision cohérente. Il lui oppose l’expérience des années 1960, associée à une mobilisation collective plus forte et à la subordination des intérêts particuliers à un objectif national de développement.

La troisième cause est d’ordre institutionnel et stratégique: elle tient à l’absence d’une vision durable, doublée d’une gouvernance défaillante. La Tunisie disposait pourtant d’atouts importants : position géographique, capital humain, ouverture sur l’Europe, expérience administrative, potentiel touristique et éducatif. Selon l’auteur, ces avantages n’ont pas été transformés en stratégie compétitive. Là où certains pays asiatiques ont identifié des créneaux industriels, soutenu l’exportation et organisé la montée en gamme, la Tunisie aurait hésité, fragmenté son action publique et insuffisamment accompagné l’innovation. Des secteurs porteurs - électronique, industries à forte valeur ajoutée, tourisme culturel, enseignement supérieur international, services médicaux ou niches industrielles - n’auraient pas été exploités avec la cohérence requise.

La quatrième cause serait d’ordre culturel et sociétal. L’auteur regrette l’affaiblissement de la culture du travail, de l’effort, de la discipline et de l’innovation, indispensables à une ascension durable. Les nations ayant réussi leur développement ne se sont pas limitées à attirer les investissements : elles ont assimilé les technologies, élevé les compétences et transformé la production en levier d’autonomie. La Tunisie n’aurait pas suffisamment converti ses expériences d’industrialisation en montée en gamme technologique. La préférence donnée à la consommation immédiate plutôt qu’à l’investissement productif de long terme aurait réduit la capacité du pays à bâtir une économie d’excellence et de compétitivité. Ainsi, le livre se distingue par la cohérence de son diagnostic et par la vigueur des questions qu’il soulève. En suivant la trajectoire tunisienne depuis l’indépendance jusqu’à l’après-2011, il met en évidence une continuité faite d’ambitions initiales, d’inflexions successives, de consolidations partielles et de fragilités demeurées sans réponse durable. L’échec relatif analysé par l’auteur résulterait de facteurs convergents, qui se renforcent mutuellement: instabilité politique, modèle de développement insuffisamment adapté, carences de gouvernance, absence de vision stratégique et affaiblissement des valeurs sociales favorables au travail et à l’innovation. L’ultime rêve de l’auteur reste ainsi de voir la Tunisie se hisser par le travail, la vision et l’innovation au niveau des pays développés. C’est en cela que le livre mérite d’être lu : non comme un simple bilan du passé, mais comme une invitation exigeante à penser l’avenir de la Tunisie.

Me Sami Kallel

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