News - 16.04.2026

L’impuissance de la puissance: Une puissance nucléaire impressionne-t-elle encore?

L’impuissance de la puissance: Une puissance nucléaire impressionne-t-elle encore?

Par le Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied - Je suis certain que de nombreux lecteurs avertis sont impressionnés par le degré de résilience et l’esprit de résistance de l’Iran (25000 frappes subies en six semaines!), non face à une puissance nucléaire mais à deux, à savoir les Etats-Unis d’Amérique et Israël. Je tiens à préciser que mes analyses se basent sur des faits, et ne sauraient faire l’éloge de quelque régime qui soit. Elles sont sans aucun partie pris. En d’autres termes, si possible, en toute objectivité et surtout en toute neutralité. Ceci dit, ma réaction a été provoquée par cette déclaration inquiétante du président Trump, en ce mois d’avril,  «de ramener ce pays à l’âge de pierre», cela ne pouvait signifier qu’une chose...

Depuis la moitié du XXe siècle, de nombreuses Nations, petites et moyennes non dotées de l’arme nucléaire, ont fait preuve de cet esprit de combativité. L’Iran ne voudra jamais renoncer à son programme nucléaire militaire.  Son objectif principal est de «sanctuariser» son territoire, et/ou son régime, c’est-à-dire de s’assurer qu’aucune menace ne pèse sur lui grâce à l’effet dissuasif de l’arme nucléaire. Avec ce type d’arme, c’est le risque de destruction totale d’un territoire qui est le gage de non-déclenchement d’un conflit. C’est le cœur de toutes les négociations en cours et futurs, point de blocage des parties concernées. Les deux fonctions intrinsèques de l’arme nucléaire sont, rappelons-le, d’une part, défensives pour dissuader un adversaire d’attaquer (deterrence) et d’autre part, offensive pour le contraindre (compellence).

Le Japon a été l’unique cible d'armes nucléaires (Hiroshima et Nagasaki) par les États-Unis en 1945. Les images effrayantes de ces attaques nous marqueront pour toujours. Ce pays commémore chaque année ces bombardements par des cérémonies solennelles, notamment au Parc du mémorial de la Paix d'Hiroshima, pour ne pas oublier. Par la suite, l’histoire regorge d’exemples qu’une puissance nucléaire pouvait être défaite, démontrant également l’inefficacité de la dissuasion dans le contexte post-guerre froide(1): La Corée du Nord et la Chine, non encore dotées de l’arme nucléaire (Guerre de Corée, 1950-1953), ont combattu les États-Unis. Le Vietnam (anciennement Indochine) s’est opposé à la France puis après sa division en deux, le Vietnam du Nord face aux USA. L’Afghanistan a combattu l'invasion soviétique (1979-1989), puis une coalition menée par les USA (à partir de 2001) durant l’opération «Enduring Freedom». L’Irak a affronté la coalition menée par les USA en 1991 lors de l’opération «Desert Storm» et 2003 lors de l’opération «Iraqi Freedom». L'Ukraine est en conflit direct contre la Russie depuis 2022. La Russie a menacé à maintes reprises à l’employer. La répétition des menaces (banalisation), notamment par le président Poutine, a réduit leur impact psychologique. L'arme nucléaire est devenue une arme de «non-emploi», servant à prévenir les conflits de grande envergure et à protéger le territoire russe, plutôt qu'à être utilisée. Paradoxalement, le parapluie nucléaire russe a permis de confiner le conflit ukrainien à un affrontement bilatéral sans intervention directe de l'OTAN, montrant que la menace fonctionne à faible intensité mais n'impressionne plus au point de paralyser le soutien européen (qui achète paradoxalement du matériel américain, livré par la suite à l’Ukraine!).

Les pays disposant l’arme sont connus (infographie ci-dessous), à savoir les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies (appelés communément les 5 P). Les USA (depuis 1945): Ils ont moins de têtes (3708) que la Russie mais plus de vecteurs opérationnels (aériens, sous-marins et missiles intercontinentaux). Les bombes B61 sont des armes nucléaires tactiques et stratégiques à gravité, en service depuis 1968, conçues pour être larguées par des bombardiers stratégiques et des avions de chasse à double capacité (F-35, B-2 et F-15E). Dans un cadre otanien, certaines bombes sont actuellement positionnées en Allemagne, en Belgique, en Italie et aux Pays-Bas. La Russie (depuis 1949): Bien que dotée d’un parc vieillissant, elle demeure la 1e puissance nucléaire (4308 ogives). Une nouvelle doctrine d’emploi de cette arme a été introduite en 2024 : «L’arme nucléaire pourrait être utilisée contre un Etat non nucléaire ayant reçu le soutien d’un Etat nucléaire». La France (depuis 1960): Ses têtes de conception nationale (290) sont de puissance modérée, selon le principe de la «stricte suffisance». Le président Macron a récemment lancé l’idée de dissuasion avancée par le pré-positionnement de ses avions, pour pouvoir fournir une sorte de parapluie européen. Sept pays seraient intéressés (à part les 4 pays européens cités ci-dessus) . La Chine (depuis 1964): Elle compterait 500 ogives nucléaires. La Chine ne veut pas l’effondrement du régime frère à savoir la Corée du Nord (voir plus loin) et en aucun cas une réunification entre les 2 Corées qui placerait les bases américaines de Corée à sa frontière sud. Il n’existe aucun traité d’alliance militaire entre la Chine et la Russie. S’il existe bien, en revanche, un traité liant la Chine et le Pakistan, il n’est qu’à vocation défensive et n’implique pas d’obligation de soutien militaire mutuel en cas de nouveau conflit avec l’Inde foncièrement hostile au Cachemire. Il est à noter que la Chine n’a pas été impliquée dans aucun conflit militaire depuis 1979 (Vietnam). Le Royaume-Uni (depuis 1952): possède un arsenal de 225 têtes basé exclusivement sur ses sous-marins. Cette force est souveraine mais dépend technologiquement des États-Unis.

Les autres pays disposant de l’arme nucléaire: La Corée du Nord (depuis 2006): 50 ogives nucléaires grâce à l’assistance technique du Pakistan et de l’URSS dans les années 60. Elle a signé un Pacte militaire avec la Chine en 1961, et avec la Russie , un Pacte stratégique de défense en 2024. Israël (date précise inconnue): Officiellement, cet Etat ne dispose pas de l’arme nucléaire. Officieusement, elle disposerait de 90 ogives. Elle défend une doctrine de dissuasion dite d’«ambiguïté nucléaire». Seuls deux pays, à savoir l’Inde et le Pakistan, sont à chaque fois sur le point de franchir le pas sur la question du Cachemire. Deux puissances nucléaires qui se sont fait la guerre trois fois (1947, 1965, 1999). Le Pakistan (depuis 1998), seule puissance nucléaire musulmane, posséderait 170 têtes (développée grâce à la France et surtout la Chine). Le processus de weaponization (transformation en arme) a pris 10 ans (Pakistan) ou même 15 (Inde). L’Inde (depuis 1974) n’était pas prête en 1990 au moment de la crise du Cachemire et ne le fut qu’en 1999, au moment de la guerre de Kargil, soit 25 ans après un premier test en 1974. Les deux rivaux du sous-continent sont quasiment à parité. L’Afrique du Sud a démantelé son arsenal nucléaire en 1993. Elle a défendu la signature d’un traité de dénucléarisation du continent africain en 1996. Actuellement, aucun Etat africain ne dispose de base militaire hors du continent ni de capacités nucléaires.Question stratégique: Traité de Non-Prolifération nucléaire (TNP) ou Pas TNP?(2) Conclu en 1968 et entré en vigueur en 1970, chaque Etat y adhère de manière volontaire. Tout Etat est partie soit comme Etat non doté, soit comme Etat doté (les 5P). La reconnaissance du statut d’Etat doté est accordée aux pays ayant procédé à un essai nucléaire avant le 1e janvier 1965. La France ne le signa qu’en 1992. Israël, l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord refusèrent d’adhérer au TNP et accédèrent à l’arme nucléaire. L’Iran, bien que signataire, va faire incessamment adopter une loi pour se retirer du Traité. Cela sera possible puisque l’article 10 du Traité stipule que «Chaque partie, dans l’exercice de sa souveraineté nationale, aura le droit de se retirer du traité si elle décide que des événements extraordinaires, en rapport avec l’objet du présent traité, ont compromis les intérêts suprêmes de son pays».

Impuissance de la puissance: Pour Brodie(3), un des scénarios les plus plausibles entre deux puissances nucléaires serait une guerre conventionnelle sans arme nucléaire. La situation peut résulter d’une crainte mutuelle de représailles, éventuellement soutenue par des instruments internationaux. Elle est perçue comme un outil de communication politique ("bluff") plutôt qu'une intention réelle de déclencher l'apocalypse. Pour Poirier(3 bis), l’arme nucléaire contraint à la rationalité parce qu’elle représente pour les dirigeants comme pour les peuples la folie du risque de la guerre nucléaire paroxystique dépourvue d’espérance de gain. C’est ce qui lui fait répéter depuis 1966 «Je crois à la vertu rationalisante de l’atome». Aussi minime soit-il, un risque d'escalade incontrôlable existe. Même l'usage d'armes nucléaires dites « tactiques » (de faible puissance) est perçu comme menant inévitablement à une escalade totale, ce qui en freine l'utilisation peu réaliste(4).

Le non-emploi se base sur deux concepts de paix: (1) la paix par l’équilibre des forces: La notion d’équilibre est instable par essence, car les rapports de force ne se calculent jamais avec exactitude, et parce que les volontés de puissance peuvent l’emporter sur tout autre considération. C’est la raison pour laquelle l’invention de l’équilibre nucléaire marquera un tournant décisif par rapport à la fragilité des rapports de force conventionnelles / (2) la paix par la technologie: Alors que l’équilibre demeure instable quand il s’agit d’armes classiques, car un Etat est toujours tenté de croire qu’il peut l’emporter sur les autres, l’équilibre nucléaire se révèle en revanche intouchable. Aucun Etat ne prend le risque d’attaquer l’autre, tant la probabilité d’une montée aux extrêmes nucléaires, autrement dit d’une destruction apocalyptique de la planète, est grande.

Quant à l'utilisation de l'arme nucléaire contre une Nation qui n’en dispose pas entraînerait un isolement politique et diplomatique total, ainsi que des sanctions économiques dévastatrices, rendant cette option hautement improbable. Quoique? Je reste un peu dubitatif sur ce point actuellement... L’irrégularité (ou l’asymétrie) est là pour rester pour les pays non dotés. L’une des erreurs les plus récurrentes dans l’histoire politique et militaire est de sous-estimer l’adversaire potentiel ou réel ou de le prendre pour un imbécile. Ce type de stratégie indirecte demeurera le mode de confrontation majeur, et elle sera aussi au cœur de modalités d’affrontements indirects avec les grandes puissances. Pour la bonne et simple raison que le continuum conventionnel - nucléaire continue à interdire une part importante du spectre de la conflictualité. Selon la pensée de Carl Schmitt, la guerre est érigée au rang de test “existentiel” au travers duquel un peuple est appelé à se rassembler et à décider de sa propre survie. Il a recours de nos jours à des Tactiques - Techniques et Procédures (TTP) asymétriques ou non conventionnelles. Contrairement à la pensée de Schmitt, toutes les guerres et toutes les menaces ne sont pas existentielles, comme Israël veut nous le faire croire. Par contre, l’irrégularité pourrait induire des menaces NRBC (Nucléaire - Radiologique - Biologique et Chimique)(5). Le terrorisme nucléaire représente une menace plus grande qu’une improbable guerre nucléaire entre deux Nations. Le type de terrorisme s'entend de l'utilisation de matières (ou de déchets) radioactives ou d'explosifs nucléaires ou d'attaques contre des installations nucléaires par des individus ou des groupes non parrainés par un État, en vue d'intimider ou de semer la terreur en créant une menace crédible. Sinon, malheureusement, le monde s'est habitué à une rhétorique nucléaire qui sert davantage de bouclier pour des actions conventionnelles que de menace crédible de destruction immédiate.

Pour conclure, il faut se poser la question:  Les conflits en cours ou de demain permettront-ils de franchir le seuil nucléaire?

L’arme nucléaire n’a pas empêché les guerres par procuration (Hezbollah, Houthis...) ni celles conduites par des puissances nucléaires contre des Etats qui n’en sont pas dotés (Iran aujourd’hui). La composante nucléaire de la dissuasion demeure déterminante, mais elle ne constitue plus le pilier le plus solide de la dissuasion à venir.

Les deux raisons principales qui incitent à se doter de l’arme nucléaire; l’insécurité au sens global du terme, et l’attrait qu’exerce le statut d’autres pays. Une des conséquences de la guerre contre l’Iran serait la recomposition probable du Moyen-Orient. L’Arabie Saoudite a déjà manifesté son désir de devenir une puissance nucléaire d’ici 2029-2030, bien avant ce conflit. Un pacte de défense mutuelle stratégique signé en septembre 2025 entre le Pakistan et l'Arabie saoudite place Riyad sous la protection nucléaire pakistanaise. Cet accord majeur, renforcé par une coopération militaire directe, permettra à cet Etat d'accéder aux capacités nucléaires du Pakistan en cas de menace, marquant un tournant géopolitique.

Colonel-Major (Retraité) Mohamed Ghazi Essaied

Notes

(1) “Notre guerre _ Le crime et l’oubli: pour une pensée stratégique” par Nicolas Tenzer. L’Observatoire, 2024.

(2) Colloque Ecole de Guerre (septembre 2009): La fin des guerres majeures?

(3) “Les maîtres de la stratégie” sous la direction du Général Benoît Durieux et d’Olivier Wieviorka. Éditions Seuil, 2025.

(4) Armes nucléaires tactiques (portée inférieure à 500 km) / Armes nucléaires de portée intermédiaire (de 500 à 5000 km) / Armes stratégiques (au-delà de 5000 km).

(5) DSI 64 Hors-Série : Techno-guérillas, Anatomie de l’ennemi probable.
 

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