News - 07.05.2026

Abdelaziz Kacem: L’Occident en chute libre

Abdelaziz Kacem: L’Occident en chute libre

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L’actualité s’affole et nul ne sait de quoi demain sera fait. En ces temps de profonde incertitude, je me contenterai de quelques considérations sur des constats qui enjoignent à l’intellectuel que je suis de remettre les pendules à l’heure.

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Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu (544-496 av. J.-C.) posait un principe cardinal: «La guerre est fondée sur la tromperie»; et la forme la plus subtile de cette tromperie consiste à entremêler le vrai et le faux, sommet de l’art stratégique.

À l’appui de ses entreprises militaires, l’administration américaine a souvent recouru à ce procédé, mais sous des formes grossières, parfois cousues de fil blanc. Qu’on se souvienne des introuvables «armes de destruction massive» attribuées à Saddam Hussein, ou de la mise en scène de la prétendue «infirmière Nayirah» qui, le 14 octobre 1990, témoignait, en larmes, devant une commission du Congrès des États-Unis:

«[…] J'ai vu les soldats irakiens entrer dans l'hôpital avec leurs armes. Ils ont tiré les bébés des couveuses, ils ont pris les couveuses et ont laissé mourir les bébés sur le sol froid».

Ce récit, ultérieurement démenti, fut élaboré de toutes pièces par Rendon Group, une agence de communication travaillant en étroite collaboration avec la CIA et le Pentagone. Il s’agit là d’un mensonge institutionnalisé, assumé sans scrupule, et dont les prolongements se font encore sentir.

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Fin mars dernier, Donald Trump, empêtré dans une confrontation hasardeuse avec l’Iran, affirmait que les autorités iraniennes, à bout, sollicitaient un cessez-le-feu. Le ministre iranien des Affaires étrangères démentit aussitôt. Pris à revers, le locataire de la Maison-Blanche redoubla de menaces: «Nous allons les frapper très durement dans les deux à trois semaines à venir; nous les ramènerons à l’âge de pierre.»

La réplique ne se fit pas attendre. Un haut dignitaire iranien, ambassadeur en Afrique du Sud, lança avec une ironie acérée: «L’âge de pierre? À une époque où vous viviez encore dans des grottes à la recherche du feu, nous gravions déjà les droits humains sur le cylindre de Cyrus».

Pour ma part, en tant que laïc, je n’ai pas à arbitrer entre écoles religieuses. Mais force est de constater que le clergé chiite ne renie ni la profondeur de son histoire ni l’apprentissage des langues, tandis que nombre de dignitaires sunnites s’abritent derrière un hadith contesté, «l’islam efface ce qui l’a précédé», réduisant symboliquement l’histoire du musulman à l’an I de la Révélation.

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Face à cette accumulation de rodomontades, d’arrogances et de trivialités, trop souvent avalisées par une Union européenne, au mieux, pusillanime, une partie croissante des intellectuels arabes s’engage dans un processus de désoccidentalisation.

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Quant au monde arabe, il semble avoir déjà touché le fond. Certains de ses États, hôtes de bases militaires étrangères, fonctionnent de facto comme des protectorats anglo-saxons. Par une série de manœuvres et de pressions, ils ont été conduits à «normaliser» leurs relations avec Israël, au détriment des droits fondamentaux du peuple palestinien «frère». Dans le même temps, des autorités religieuses sunnites, que d’aucuns surnomment ironiquement les « muftis de l’Otan », exhument des filiations supposées entre les descendants d’Isaac et ceux d’Ismaël, alors même que l’existence historique du patriarche Abraham demeure sujette à débat.

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On invoque Abraham pour se donner des airs d’universalité, on proclame l’unicité de Dieu pour mieux dissimuler la fragmentation des croyances et la violence des exclusions. Car le monothéisme, loin d’être un bloc homogène, est une machine à produire de l’antagonisme: chaque vérité s’y veut absolue, chaque salut, exclusif.

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Mais au sommet de cette mêlée des absolus, trône un dieu autrement plus efficace: Mammon, dont se défiait Jésus. Ce dieu-là ne divise pas: il fédère. Il ne promet pas l’au-delà: il organise l’ici-bas. Et il le fait avec une redoutable cohérence. Ce sont ses lois qui gouvernent les marchés, ses temples que sont les banques et les multinationales, ses prêtres que sont les élites politiques converties à la prédation. Quant à ses lieux saints, ils ne sont plus de pierre ni de mémoire: ils sont réseaux, flux, paradis fiscaux et zones d’impunité.

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Depuis les Croisades, le Moyen-Orient est le théâtre d’une tragédie ininterrompue où le sacré sert de masque au pouvoir. On parle de foi, mais c’est de domination qu’il s’agit; on invoque Dieu, mais ce sont des territoires que l’on convoite; on prêche la rédemption, mais on administre la destruction. De la Palestine à l’Iran, c’est moins une guerre de religions qu’une guerre d’anéantissement habillée de théologie.

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Benjamin Netanyahu, porté par l’appui indéfectible de la première puissance mondiale, incarne aujourd’hui cette fusion du messianisme et du calcul stratégique. Sous couvert de prophéties attribuées à Isaïe, se dessine un projet d’expansion territoriale, un «Grand Israël» étendu du Nil à l’Euphrate dont la réalisation supposerait l’effacement pur et simple des populations qui en entravent la géographie rêvée. L’attente du Machia'h, relayée par certains courants évangéliques sous la figure du Messie, devient alors non plus une espérance spirituelle, mais un programme politique, avec ses moyens coercitifs et ses justifications sacrales.

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Les textes eux-mêmes, Deutéronome, Talmud, se trouvent enrôlés dans cette entreprise. Arrachés à leur historicité, simplifiés à l’extrême, ils sont mobilisés comme des titres de propriété, comme un cadastre mythologique destiné à légitimer l’appropriation du réel. Le récit devient décret, la mémoire se fait arme. Et lorsque la politique se pare de liturgie, le calendrier lui-même devient un instrument. Pour déclarer la guerre à l’Iran, le choix du Chabbat Zakhor, (samedi 28 février), jour du souvenir de l’ennemi biblique Amalek, n’est pas neutre: il inscrit l’action dans une dramaturgie sacrée où l’adversaire contemporain est assimilé à une figure archaïque à éradiquer. Dès lors, la guerre cesse d’être un conflit contingent: elle devient devoir.

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C’est là, peut-être, que réside le cœur du problème: quand le politique s’absolutise en se réclamant du divin, il ne laisse plus de place ni au droit, ni à la mesure, ni à l’humanité. Il ne reste que la certitude et, avec elle, la destruction.

Que de déceptions à digérer ! En affrontant l’intégrisme islamique, les laïcs arabes, souvent formés dans les sanctuaires de la pensée occidentale, de la Sorbonne à Harvard, croyaient s’adosser à une civilisation qui avait, pensaient-ils, domestiqué ses démons théologiques. Ils se voyaient les héritiers d’un rationalisme émancipateur. Ils n’étaient, en réalité, que les figurants d’un théâtre d’ombres. Car l’Occident n’a jamais aimé les imitateurs : il exige des clients, non des égaux ; des relais, non des répliques.

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Le réveil fut brutal, presque obscène. Derrière les proclamations de liberté et de laïcité, une autre mécanique s’activait : celle, plus cynique, de l’instrumentalisation. Les Frères musulmans encouragés par la perfide Albion,  pour miner les nationalismes arabes; les légions jihadistes armées, financées, recyclées au gré des conflits; les «Printemps arabes»  transformés en laboratoire du chaos, où l’ingérence se drapait des oripeaux de la démocratie. Partout, la même alchimie : fabriquer le désordre pour mieux en administrer les ruines.

Abdelaziz Kacem
 

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