Séquençage des blés tunisiens Mahmoudi et Chili: un pas de plus vers la souveraineté alimentaire
Par Ridha Bergaoui - Il y a quelques jours, une conférence de presse organisée à la Banque Nationale de Gènes de Tunisie annonçait une avancée scientifique majeure. «En collaboration avec la Banque Nationale de Gènes de Tunisie et avec le soutien de l’organisation britannique à but non lucratif GetGenome, les chercheurs ont réussi à séquencer et à publier les génomes complets de deux variétés locales emblématiques de blé dur tunisien: Mahmoudi et Chili » (Leaders). .jpg)
L’information, largement relayée par les médias nationaux, a suscité un réel intérêt. Au-delà de la performance scientifique et de l’excellent travail d’équipe, cette recherche ouvre des perspectives concrètes intéressantes pour la sélection de nouvelles variétés de blé dur plus résistantes au changement climatique, au stress hydrique, aux maladies, tout en améliorant la qualité technologique de la semoule.
Dans un pays où le blé dur touche à la fois à l’alimentation, à l’économie rurale et à la stabilité sociale, cette avancée pourrait constituer une étape importante vers une plus grande sécurité alimentaire et une meilleure autonomie semencière.
Le blé dur, une culture stratégique
En Tunisie, les céréales occupent une place centrale dans l’agriculture, l’économie rurale et l’alimentation. Le blé dur, en particulier, est profondément ancré dans les habitudes alimentaires puisqu’il entre dans notre alimentation quotidienne, la fabrication du couscous, des pâtes, de la chorba, du borghol, de la bsissa et de nombreux autres produits traditionnels. Il constitue une source essentielle d’énergie, de glucides complexes, de protéines végétales, de fibres et de minéraux pour toute la population.
Sur le plan économique et social, la filière céréalière fait vivre directement ou indirectement des centaines de milliers de familles à travers la production, la collecte, le stockage, le transport, la transformation et la commercialisation. Chaque année, la Tunisie consacre environ 1 à 1,2 million d’hectares aux céréales, dont près de 600 000 hectares de blé dur, principalement dans les régions du Nord et du Nord-Ouest.
Malheureusement cette culture stratégique reste fortement dépendante des pluies. Les rendements peuvent varier de moins de 10 quintaux par hectare lors des années sèches à plus de 25 ou 30 quintaux pendant les bonnes campagnes. La succession des sécheresses, la hausse des températures, la raréfaction de l’eau et la pression accrue de maladies (comme les rouilles ou les septorioses) rendent aujourd’hui la production de plus en plus délicate.
Face à ces défis, la Tunisie affiche clairement son ambition de renforcer son autosuffisance, notamment en blé dur. Cela passe par l’amélioration des pratiques culturales, une meilleure gestion de l’eau, mais aussi par la création de variétés plus productives, plus résilientes et mieux adaptées aux nouvelles contraintes climatiques. C’est dans ce contexte que le séquençage de Mahmoudi et Chili prend toute son importance.
Les variétés anciennes, un patrimoine génétique d’avenir
Au cours des dernières décennies, la nécessité d’augmenter les productions et d’améliorer les rendements ont conduit à l’intensification de la céréaliculture. La «révolution verte» s’appuie sur l’utilisation de variétés à haut rendement, une fertilisation adéquate et la maitrise des pathologies grâce notamment aux pesticides. La recherche a favorisé l’adoption de variétés modernes, souvent plus homogènes et plus productives en conditions favorables, mais parfois moins adaptées aux contraintes locales que les variétés autochtones. Ce choix a progressivement marginalisé les variétés traditionnelles et réduit la diversité génétique cultivée.
Avec le changement climatique, la succession des sécheresses et l’apparition de nouvelles maladies, l’intérêt pour ces anciennes variétés renaît aujourd’hui, aussi bien dans la recherche que dans le débat public et chez certains agriculteurs. Longtemps considérées comme dépassées, elles apparaissent désormais comme de véritables réservoirs de gènes d’adaptation, forgées par des décennies, voire des siècles, de sélection paysanne.
Parmi ce riche patrimoine céréalier tunisien, Mahmoudi et Chili occupent une place particulière. Bien connues des agriculteurs, ces deux variétés de blé dur ont marqué l’histoire de la céréaliculture nationale par leur excellente adaptation aux conditions agro climatiques tunisiennes, leur rusticité ainsi que la qualité reconnue de leur grain et de leur semoule.
Elles ne sont d’ailleurs pas seules. Le patrimoine céréalier tunisien comprend également d’autres variétés locales remarquables comme Biskri, Aouija, Hamira, Jneh Khotifa ou Ward Bled. Cette diversité constitue une véritable bibliothèque vivante qu’il devient important de préserver, d’étudier et de valoriser.
Une agriculture performante commence avec la semence adaptée
La semence est bien plus qu’un simple intrant agricole. Elle est le point de départ de toute production végétale, le premier maillon de la chaîne alimentaire et l’un des fondements de la sécurité alimentaire d’un pays. De sa qualité dépendent la germination, la vigueur des plantes, leur résistance aux maladies, à la sécheresse et à la chaleur, ainsi que le rendement et la qualité des produits élaborés.
Sur les plans économique et stratégique, maîtriser ses semences signifie sécuriser sa production agricole, réduire sa dépendance aux importations et mieux faire face aux crises climatiques, commerciales ou géopolitiques de plus en plus fréquentes.
Aujourd’hui, pour de nombreux produits alimentaires stratégiques, le marché mondial des semences est dominé par quelques grands groupes internationaux qui imposent souvent des variétés hybrides, parfois OGM (Organisme génétiquement modifiés), non reproductibles à la ferme, et parfois protégées par des brevets sur certains gènes ou caractères. Pour un pays qui veut préserver son autonomie, conserver ses ressources génétiques, renforcer ses programmes nationaux de sélection et sécuriser son approvisionnement en semences adaptées devient un enjeu stratégique majeur.
En Tunisie, pour les céréales, notamment le blé dur, le blé tendre et l’orge, nous disposons globalement d’une bonne autonomie semencière. Près de 85 à 90 % des variétés cultivées sont issues de programmes de sélection locaux, développés et multipliés dans le pays et tout à fait reproductibles à la ferme. Un défi majeur demeure celui de la faible utilisation des semences certifiées. Leur taux d’adoption reste inférieur à 20 %, la majorité des agriculteurs continuant à utiliser leurs propres semences fermières, conservées d’une campagne à l’autre. Si cette pratique permet de réduire les coûts immédiats, elle peut aussi entraîner, au fil des années, une perte de pureté variétale, de vigueur germinative et parfois de résistance aux maladies. Une diffusion plus large de semences certifiées, adaptées aux différentes régions et accessibles économiquement, pourrait améliorer sensiblement les rendements et la régularité des productions.
À côté des variétés inscrites au catalogue officiel, la Tunisie conserve également un riche patrimoine de semences paysannes, conservées, multipliées et échangées à petite échelle par certains agriculteurs. Ces populations locales, longtemps marginalisées, suscitent aujourd’hui un intérêt renouvelé, tant chez les agriculteurs que chez les chercheurs. La Banque nationale de gènes, avec l’aide des agriculteurs et des passionnés, fait un excellent travail de collecte et de conservation de ce précieux héritage.
Malheureusement, la situation des cultures maraîchères et certaines espèces fruitières est très différente de celle des céréales. La Tunisie dépend largement des semences hybrides importées. Performantes et homogènes, elles ont permis d’importants gains de productivité, mais rendent aussi les producteurs dépendants de fournisseurs étrangers et d’achats annuels de semences souvent très coûteux.
Dans un contexte de sécheresse, de hausse des intrants et de recherche d’indépendance semencière, la sauvegarde et l’amélioration des semences locales deviennent un enjeu stratégique primordial.
De la sélection paysanne aux biotechnologies
Bien avant de comprendre les lois de l’hérédité, les ancêtres agriculteurs pratiquaient déjà la génétique, sans le savoir, en sélectionnant, génération après génération, les graines des plantes les plus productives, les plus résistantes ou les mieux adaptées à leur terroir et au marché.
La génétique moderne est récente. Elle est née au XIXe siècle avec les travaux de Gregor Mendel, et a connu une révolution au XXe siècle avec la découverte de la structure de l’ADN par James Watson et Francis Crick. Les marqueurs moléculaires, permettant d’identifier rapidement les gènes associés au rendement, à la résistance aux maladies ou à la tolérance à la sécheresse. Aujourd’hui, avec le séquençage du génome, il devient possible de lire l’ensemble de l’ADN d’une plante et de repérer avec une précision inédite les gènes d’intérêt. Des outils comme CRISPR-Cas9 permettent même de modifier certains gènes de manière ciblée. Ces biotechnologies ouvrent des perspectives considérables pour une agriculture plus productive, plus résiliente et plus durable.
Le séquençage du génome constitue ainsi une étape majeure, mais il ne crée pas directement une nouvelle variété. Il fournit au sélectionneur une véritable carte génétique permettant d’identifier les gènes associés à des caractères recherchés comme la résistance aux maladies, tolérance à la sécheresse ou à la chaleur, qualité du produit et aptitudes technologiques ou meilleure efficacité d’utilisation de l’eau. Une fois ces gènes identifiés, ils sont intégrés dans les programmes de croisements. La grande différence avec la sélection traditionnelle est qu’au lieu d’attendre plusieurs années pour observer les plantes au champ, le sélectionneur peut analyser très tôt l’ADN des jeunes plantules et ne conserver que celles qui possèdent les caractères recherchés. Les meilleures lignées sont ensuite sélectionnées sur plusieurs générations afin d’obtenir une variété fixée, stable et homogène. Les nouvelles variétés peuvent alors être inscrites au catalogue officiel national et mises à la disposition des multiplicateurs et les agriculteurs. Avec la méthode traditionnelle, ce processus demande souvent dix à quinze ans. Grâce au séquençage et à la sélection assistée par marqueurs, ce délai peut être réduit à six à huit ans. Le gain est considérable en temps, en précision et en efficacité.
Le séquençage constitue aujourd’hui un outil stratégique pour construire une agriculture plus durable, en permettant de sélectionner plus rapidement des variétés plus adaptées, capables de produire davantage (avec moins d’eau, moins d’intrants) et des produits de qualité.
Valoriser pleinement les acquis
Le séquençage du génome des variétés Mahmoudi et Chili constitue une étape majeure pour la sélection de variétés tunisiennes de blé dur mieux adaptées et plus performantes surtout dans un contexte de changement climatique dont les effets dévastateurs ne cessent de se manifester. Toutefois, le chemin qui reste, est long et fastidieux. Certes, incontestablement, les compétences humaines existent. Les chercheurs tunisiens ont démontré leur capacité à conduire des travaux de haut niveau.
L’exploitation concrète de ces données nécessite toutefois des moyens importants: laboratoires de biologie moléculaire, plateformes de phénotypage, essais multilocaux, programmes de sélection de long terme et financements stables.
Il devient donc crucial de renforcer les programmes nationaux de sélection, de mieux coordonner les équipes de travail (réparties dans les différentes institutions dépendant de plusieurs ministères), de protéger les ressources génétiques nationales, de consolider les partenariats internationaux et d’associer pleinement les agriculteurs aux processus de sélection.
Le séquençage de Mahmoudi et Chili n’est pas une fin en soi, c’est un point de départ. Une opportunité pour repenser la céréaliculture tunisienne sur des bases durables, plus résilientes, en s’appuyant à la fois sur un patrimoine génétique remarquable et sur les outils de la science moderne. Elle doit s’accompagner d’une véritable volonté politique, d’investissements durables et d’une stratégie nationale cohérente. Bien valorisé, ce décryptage de deux génomes anciens est peut-être un pas de plus vers la souveraineté alimentaire dans un monde de plus en plus instable, complexe et incertain.
Au commencement de toute agriculture performante, il y a une semence adaptée, la préserver, l’améliorer et la produire localement, ce n’est pas seulement un choix technique ou économique, c’est garantir son alimentation, protéger son autonomie et défendre une part essentielle de sa souveraineté nationale.
Ridha Bergaoui
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