News - 11.03.2026

Abdelaziz Kacem, en préface du livre d'Omar S'habou: Gabriem ou la tentation de l’Absolu

 Abdelaziz Kacem, en préface du livre d'Omar S'habou: Gabriem ou la tentation de l’Absolu

Quand un homme rompu aux combats de son temps, fondateur de journaux, figure politique d’action et de parole, choisit un jour de détourner son regard du tumulte du monde pour l’orienter vers son propre abîme intérieur, que peut-il bien écrire ? Certainement pas une simple autobiographie, ni le bilan raisonné d’une carrière publique. Ce qui s’impose alors à l’écriture, ce n’est plus la chronique des faits, mais la lente remontée d’une conscience aux prises avec elle-même.

Dans ce livre "Gabriem", Omar S’habou n’évoque son parcours professionnel qu’en filigrane, presque à son insu. Non par pudeur, mais parce que l’essentiel se joue ailleurs. Là où les engagements extérieurs croisent, contredisent ou prolongent un itinéraire intérieur plus ancien, plus secret, plus exigeant. Là où les vicissitudes de l’histoire deviennent des révélateurs de vérité intime.

Parce que le «je» n’est jamais tout à fait celui qui parle, l’auteur adopte la troisième personne, comme on se tiendrait à distance de soi pour mieux s’approcher de l’essentiel. Ce déplacement du regard n’est pas un artifice littéraire: il est déjà un geste spirituel. Il permet de raconter non pas une vie, mais une montée — haletante, heurtée, parfois vertigineuse — vers des régions de l’être que l’on dit inaccessibles, non parce qu’elles seraient lointaines, mais parce qu’elles exigent de traverser ses propres peurs.

Certains livres ne cherchent ni à démontrer ni à convaincre. Ils ne se présentent pas comme des systèmes, encore moins comme des dogmes. Ils se livrent comme des chemins. Des cartes imparfaites, parfois fragmentaires, mais tracées avec honnêteté, d’un territoire intérieur longuement parcouru. Le texte à découvrir appartient à cette lignée rare. Il ne prêche pas. Il ne polémique pas. Il ne condamne ni ne convertit. Il témoigne — et, ce faisant, il interroge.

L’homme qui écrit est à la fois enraciné dans son époque et habité par une temporalité plus vaste. Sa pensée s’est forgée dans la friction de plusieurs existences superposées: vie publique et vie familiale, engagement politique et exposition médiatique, mais surtout vie intérieure, marquée par une exigence obstinée de cohérence entre ce qui est vécu, ce qui est pensé et ce qui est espéré. Cette quête ne s’est jamais déroulée hors sol. Elle a pris corps dans l’exil, dans la confrontation au pouvoir, dans l’injustice subie, dans l’usure du doute et la persistance du désir de sens.

Ce livre n’est pas celui d’un théologien, encore moins d’un doctrinaire. Il est l’œuvre d’un esprit indocile, formé par la culture arabo-musulmane, nourri par les Lumières et les remises en question de la modernité occidentale, puis progressivement ouvert à une sagesse transversale, affranchie des frontières confessionnelles. L’auteur y avance à visage découvert. Il ne dissimule ni ses ruptures ni ses errances. Il ose dire la peur apprise dès l’enfance — celle d’un Dieu juge et punitif —, le trouble face aux contradictions des textes, le malaise devant la violence commise au nom du sacré. Mais il dit aussi l’appel persistant de l’Absolu, l’attirance irrépressible pour une Intelligence aimante, pour cet «Horloger» dont la présence ne saurait se confondre avec l’arbitraire ou la cruauté.

Au cœur du livre se tient une question d’une simplicité redoutable: comment concilier Dieu et l’amour, la liberté humaine et la justice divine, la diversité des religions et l’unité du Principe ? Cette interrogation n’est pas théorique. Elle traverse toute une existence. Elle informe les choix spirituels autant que les engagements publics. À travers lectures, rencontres décisives, silences imposés et déracinements successifs, une vision s’est lentement dessinée — une vision de synthèse, dégagée des carcans dogmatiques, sans jamais rompre avec le sentiment du sacré.

Cette vision assumée n’est pas sans audace. Elle bouscule les certitudes acquises et propose une relecture non littérale des traditions religieuses. Elle intègre, comme clé de cohérence métaphysique, une notion longtemps marginalisée: la réincarnation. Non comme croyance exotique, mais comme hypothèse de sens permettant de repenser la justice, la responsabilité, le libre arbitre, la faute et le salut. Rien n’est ici imposé. Tout est proposé comme un horizon de pensée.

Le livre raconte également une métamorphose identitaire. Omar, Gabriem, Emmanuel, Rafik: ces prénoms successifs ne relèvent ni du jeu ni de la provocation. Ils signalent les strates d’un même être en devenir, cherchant à accorder son nom à son degré de conscience. À travers eux se dessine une conviction profonde: l’homme n’est pas condamné à répéter son héritage. Il peut croître, se défaire de la peur, desserrer l’étau de la culpabilité et retrouver, au-delà des formes, l’unité avec la Source.

La culpabilité constitue d’ailleurs l’un des axes majeurs de l’ouvrage. Nourri par Un Cours en Miracles, l’auteur propose une relecture radicale de la chute, d’Iblis et de la séparation. La faute originelle cesse d’être un verdict divin pour devenir une croyance erronée: celle d’une rupture possible avec l’Absolu. Cette intuition résonne avec les grandes voix de la spiritualité islamique — Ibn ‘Arabî, Rûmî, Al-Ghazâlî — et dialogue avec les sagesses orientales, comme avec certaines hypothèses contemporaines de la philosophie et de la physique.

Le monde n’apparaît plus alors comme une réalité figée, mais comme une expérience, un théâtre de conscience. Le khayâl soufi, la mâyâ hindoue, la vacuité bouddhiste ou même l’idée moderne de l’univers-simulation convergent ici vers une même invitation: déplacer le regard sans renier le réel.

Ni roman, ni traité, ni manuel, cet essai se situe dans un espace plus rare encore: celui du journal d’une conscience en transformation. Gabriem n’y est pas un modèle, mais un homme en travail, pour qui un contretemps, une panne, un insecte importun ou un manque d’argent deviennent des révélateurs. L’ordinaire s’y charge de profondeur.

L’intuition centrale est simple et radicale: la quatrième dimension n’est pas ailleurs. Elle est une manière d’être présent. Une façon d’habiter le monde sans se laisser gouverner par la peur, le jugement et la culpabilité. Cette conversion du regard ne passe ni par l’ascèse spectaculaire ni par le retrait du monde, mais par une transfiguration silencieuse de l’expérience quotidienne.

Un signe ne trompe pas: la joie. Non la joie naïve, mais une joie lucide, parfois déconcertante, surgissant précisément là où l’ego attendait la plainte. Cette joie va jusqu’à l’humour, y compris face au sacré. Le Dieu de ce livre — Famother — n’est pas une abstraction sévère, mais une Présence vivante, parfois joueuse, pour qui le rire n’est pas une offense, mais un signe de reconnaissance.

Rien n’est linéaire dans ce cheminement. La progression est spiralaire. Chaque avancée contient sa vulnérabilité. Chaque chute devient intégration. L’ego ne disparaît pas: il se métamorphose. D’où la nécessité d’une vigilance constante et le refus de toute illusion d’achèvement.

Le lecteur est prévenu. Ce livre ne se lit pas, il se traverse. Il agit moins par démonstration que par résonance. Chacun y reconnaîtra — ou non — une part de son propre chemin. Chacun restera libre d’adhérer, de résister ou de suspendre son jugement. Car cette odyssée n’est pas un point d’arrivée. Elle est une invitation à écouter, en soi, cette voix discrète et persistante qui ne se fait entendre que dans le silence de la conscience.

Abdelaziz Kacem

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