Gaz et pétrole de schiste: extraire l’enfoui, assumer les dégâts
Par Zouhaïr Ben Amor - Il y a dans le gaz et le pétrole de schiste une promesse qui revient sans cesse dans le discours énergétique contemporain: celle d’une abondance retrouvée, d’une souveraineté reconquise, d’un sous-sol enfin mis au service de la croissance. À écouter ses défenseurs, il suffirait de perfectionner les techniques, d’encadrer les forages, de surveiller les fuites, pour transformer une ressource controversée en solution pragmatique. Mais cette promesse, si séduisante soit-elle, repose sur un geste plus profond: celui qui consiste à considérer la terre comme un réservoir qu’il faudrait sans relâche ouvrir, fissurer, drainer, rentabiliser. Le gaz et le pétrole de schiste obligent donc à une question qui dépasse la seule technique: jusqu’où une société peut-elle aller pour prolonger un modèle énergétique fondé sur les combustibles fossiles?
Le mot même de «schiste» renvoie à une roche-mère compacte, peu perméable, dans laquelle les hydrocarbures sont piégés. Contrairement aux gisements conventionnels, où le gaz ou le pétrole ont migré vers des réservoirs plus faciles à exploiter, les hydrocarbures non conventionnels demeurent dispersés dans la matrice rocheuse. Ils ne jaillissent pas spontanément; il faut aller les chercher dans une géologie rétive, presque verrouillée. C’est cette résistance du sous-sol qui explique la sophistication croissante des procédés d’extraction. On n’extrait pas le schiste comme on puise dans une poche classique: on force la roche à livrer ce qu’elle retient. Toute l’histoire technique du secteur tient dans cette violence méthodique..jpg)
Une extraction fondée sur la perforation et la fracture
L’exploitation commence par le forage. Un puits vertical est d’abord creusé jusqu’à atteindre la couche géologique visée, souvent à plusieurs milliers de mètres de profondeur. Puis, arrivé à l’horizon productif, le forage s’incurve progressivement pour devenir horizontal et longer la roche sur plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de mètres. Ce forage horizontal a changé l’économie des hydrocarbures non conventionnels: au lieu de toucher la formation en un seul point, il permet de suivre la couche et d’augmenter considérablement la surface de contact. Mais ce geste demeure insuffisant. La roche étant trop peu perméable, le gaz ou le pétrole y circulent mal. Il faut donc provoquer artificiellement des fissures.
C’est là qu’intervient la fracturation hydraulique, devenue l’emblème autant que le scandale de cette industrie. Le procédé consiste à injecter sous très haute pression un mélange d’eau, de sable et d’additifs chimiques. L’eau sert de vecteur, le sable maintient les fissures ouvertes, les additifs remplissent diverses fonctions: réduire les frottements, empêcher la corrosion, limiter la prolifération bactérienne, stabiliser le fluide. Une fois la roche fracturée, les hydrocarbures peuvent migrer vers le puits et remonter à la surface. En pratique, un même puits peut faire l’objet de multiples opérations de fracturation, réparties en plusieurs sections le long de la partie horizontale. L’efficacité du procédé dépend alors d’une combinaison délicate entre géologie, pression, volume injecté et architecture du puits.
Cette sophistication technique n’efface pas une réalité fondamentale: l’extraction du schiste repose sur un modèle intensif. Intensif en équipements, en eau, en sable, en produits chimiques, en transport, en capitaux, et aussi en occupation territoriale. Les puits de schiste ont souvent des déclins de production rapides, beaucoup plus marqués que dans les gisements conventionnels. Pour maintenir le niveau d’extraction, il faut donc forer sans cesse de nouveaux puits, ouvrir de nouvelles plateformes, étendre les réseaux de collecte, multiplier les rotations de camions, densifier le territoire industriel. L’exploitation ne se réduit pas à un forage isolé; elle prend la forme d’un maillage, d’une industrialisation diffuse des paysages. Comme l’a montré Hughes (2013), l’un des enjeux majeurs de cette industrie réside précisément dans cette nécessité permanente de renouveler les forages pour compenser l’épuisement rapide des puits.
L’argument économique et géopolitique de l’abondance
Si le gaz et le pétrole de schiste ont occupé une place aussi importante dans les débats publics, c’est qu’ils ont été présentés comme un tournant stratégique. Aux États-Unis notamment, leur essor a été associé à une baisse du prix du gaz, à une relance industrielle locale, à la réduction de certaines importations et à une nouvelle marge de manœuvre géopolitique. L’idée d’une «révolution du schiste» a nourri un récit d’indépendance énergétique et de modernité technologique. Cette réussite apparente a inspiré d’autres pays, désireux d’explorer leurs propres ressources ou, à tout le moins, de ne pas renoncer trop vite à cette perspective.
Mais l’argument de l’abondance mérite d’être interrogé. D’abord parce qu’il confond souvent disponibilité géologique et rentabilité effective. Qu’une ressource existe dans le sous-sol ne signifie pas qu’elle soit économiquement, socialement et écologiquement exploitable. Ensuite parce que les bénéfices affichés sont fréquemment localisés et de court terme, tandis que les coûts environnementaux s’étalent dans le temps et dans l’espace. Enfin parce que l’abondance fossile, loin de résoudre la question énergétique, peut au contraire retarder les transformations nécessaires. Plus une ressource est rendue accessible, plus il devient tentant d’en prolonger l’usage, même lorsque l’horizon climatique devrait commander une réduction rapide de la consommation d’hydrocarbures. L’abondance technique peut ainsi devenir une pauvreté politique: on croit gagner en options, on perd en capacité de bifurcation.
L’eau, première victime silencieuse
Parmi les conséquences environnementales les plus immédiatement visibles, la question de l’eau occupe une place centrale. La fracturation hydraulique nécessite des volumes considérables d’eau, mobilisés en peu de temps sur un même site. Dans les régions déjà soumises à des tensions hydriques, cette demande peut entrer en concurrence avec les usages agricoles, domestiques ou écologiques. Il ne s’agit donc pas seulement d’un problème technique, mais d’un arbitrage territorial et social: qui a droit à l’eau, et pour quel type d’activité?
À cela s’ajoute le devenir des fluides de fracturation et des eaux de retour, ces eaux qui remontent après l’injection, chargées non seulement des additifs introduits, mais aussi de substances naturellement présentes dans la formation géologique: sels, métaux, hydrocarbures, parfois éléments radioactifs. Leur gestion constitue un défi majeur. Le risque ne réside pas uniquement dans un scénario spectaculaire de contamination massive; il s’inscrit aussi dans la banalité des défaillances: fuites de surface, stockage mal sécurisé, traitement insuffisant, transport accidentel, évaporation incontrôlée. Les travaux de Vengosh et al. (2014) ont montré que les impacts sur la qualité de l’eau doivent être analysés à l’échelle de l’ensemble de la chaîne d’exploitation, et pas seulement au niveau de la fracturation elle-même.
Le débat public se focalise souvent sur la crainte d’une contamination directe des nappes phréatiques par les fractures souterraines. Cette possibilité existe, mais les études indiquent que les voies de contamination les plus probables passent souvent par l’intégrité des puits, les défauts de cimentation, les déversements de surface ou la mauvaise gestion des eaux usées. Autrement dit, le danger ne tient pas seulement à l’acte de fracturer la roche ; il tient à l’ensemble d’une infrastructure industrielle complexe, où chaque maillon peut devenir un point de fragilité. Ce n’est pas la seule profondeur qui inquiète, c’est la somme des vulnérabilités.
Le méthane: un avantage climatique très relatif
Les partisans du gaz de schiste soutiennent souvent qu’il constituerait un combustible de transition, moins émetteur que le charbon lorsqu’il est brûlé pour produire de l’électricité. Pris à l’aval, cet argument n’est pas totalement faux: à quantité d’énergie produite comparable, la combustion du gaz émet généralement moins de dioxyde de carbone que celle du charbon. Mais le raisonnement devient beaucoup plus fragile dès lors que l’on considère l’ensemble du cycle de vie, et notamment les émissions fugitives de méthane lors de l’extraction, du traitement et du transport.
Le méthane est un gaz à effet de serre extrêmement puissant sur des horizons de temps courts. Dès lors, même des taux de fuite relativement modestes peuvent altérer, voire annuler, le bénéfice climatique supposé du gaz par rapport à d’autres combustibles fossiles. Howarth, Ingraffea et Engelder (2011) ont précisément attiré l’attention sur ce point en montrant que l’empreinte climatique du gaz de schiste pouvait être significativement sous-estimée si l’on ne prenait pas en compte ces émissions fugitives. Le débat scientifique s’est depuis affiné, les estimations variant selon les bassins, les méthodes de mesure et les pratiques industrielles. Mais une conclusion s’impose: présenter le gaz de schiste comme une énergie propre relève d’un raccourci trompeur.
Au fond, le problème est plus large que la seule comparaison entre gaz et charbon. Dans un monde confronté à l’urgence climatique, la vraie question n’est pas de savoir quel combustible fossile est le moins mauvais, mais combien de temps encore on peut justifier de nouveaux investissements dans des infrastructures destinées à extraire et à brûler des hydrocarbures. Le GIEC rappelle que la stabilisation du climat exige une réduction rapide, profonde et soutenue des émissions de gaz à effet de serre (IPCC, 2022). Dans cette perspective, le développement de nouvelles filières fossiles apparaît moins comme un pont que comme un détour.
Paysages fragmentés, nuisances accumulées
L’impact environnemental du schiste ne se mesure pas seulement sous terre. Il transforme aussi la surface. Une exploitation à grande échelle implique des plateformes de forage, des routes d’accès, des bassins de stockage, des stations de compression, des oléoducs ou gazoducs, des lignes électriques, un ballet continu de véhicules lourds. Même lorsque les sites sont espacés, leur accumulation produit une fragmentation du paysage et des habitats. Les effets sur la faune, sur les sols, sur le bruit ambiant et sur la qualité de l’air deviennent alors sensibles.
Les populations riveraines en font souvent l’expérience très concrète: circulation accrue, poussières, éclairage nocturne, nuisances sonores, crainte d’accidents, dépréciation foncière, sentiment d’une dépossession du cadre de vie. L’industrie promet des dispositifs de réduction d’impact, et certains progrès ont été réalisés dans la rationalisation des plateformes ou la réutilisation partielle des eaux. Mais ces améliorations ne modifient pas la logique d’ensemble: exploiter les hydrocarbures de schiste, c’est industrialiser des espaces parfois ruraux ou semi-ruraux à une échelle inhabituelle. Le territoire n’est plus seulement un support, il devient un champ opératoire.
Il faut aussi évoquer la sismicité induite. La fracturation hydraulique elle-même génère généralement des microséismes de faible magnitude, souvent imperceptibles. En revanche, l’injection d’eaux usées en profondeur, pratique utilisée dans certaines régions pour se débarrasser des fluides résiduels, a été associée à des séismes plus significatifs. Là encore, le problème ne vient pas d’un geste isolé mais de l’ensemble du système d’exploitation. La terre, qu’on croyait stable, répond parfois aux pressions qu’on lui impose.
Une question politique avant d’être purement technique
On présente souvent le débat sur le schiste comme une opposition entre rationalité scientifique et peur irrationnelle. Ce cadrage est commode, mais il est faux. Les sociétés qui refusent ou encadrent strictement ces exploitations ne rejettent pas nécessairement la science; elles peuvent au contraire prendre acte des connaissances disponibles pour juger qu’un tel développement comporte trop d’incertitudes, trop de coûts collectifs, trop d’effets verrouillants. La décision est alors politique au sens fort : elle engage une vision de l’avenir, du territoire, du bien commun.
Car chaque puits foré inscrit un choix dans la durée. Il mobilise des financements, des infrastructures, des compétences, des dépendances fiscales et industrielles. Il crée des intérêts établis qui, demain, pèseront contre la sortie des fossiles. On ne peut donc pas réduire la question à la performance technique d’une extraction plus sûre. Même parfaitement encadrée, l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste resterait un pari sur la prolongation du régime fossile.
Le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir si l’on peut extraire davantage avec moins de dommages, mais si cette intelligence technique ne serait pas mieux employée à réduire la demande d’hydrocarbures, à améliorer l’efficacité énergétique, à développer les renouvelables, à repenser les usages et les infrastructures. La modernité n’est pas toujours dans la capacité à aller plus loin dans l’extraction; elle peut résider dans la capacité à renoncer à ce qui compromet l’avenir.
Extraire ou transformer: le choix d’une époque
Le gaz et le pétrole de schiste révèlent ainsi une tension profonde de nos sociétés. D’un côté, une puissance technique remarquable, capable de percer à grande profondeur, de guider un forage horizontal sur des kilomètres, de fracturer la roche avec une précision croissante, de modéliser des réservoirs complexes. De l’autre, une fragilité écologique de plus en plus manifeste, un climat déstabilisé, des ressources en eau sous pression, des territoires saturés d’infrastructures, une difficulté chronique à sortir de la dépendance fossile. Le contraste est saisissant : plus notre capacité d’extraction se perfectionne, plus les raisons de limiter cette extraction se renforcent.
C’est pourquoi le schiste ne peut être pensé comme une simple prouesse industrielle. Il est un symptôme. Il dit quelque chose d’un monde qui, confronté aux limites écologiques, choisit encore souvent d’approfondir son emprise plutôt que de modifier sa trajectoire. Il ne s’agit pas de nier les besoins énergétiques des sociétés contemporaines, ni de méconnaître les rapports de force géopolitiques qui entourent l’accès aux ressources. Mais il s’agit de refuser une illusion tenace: celle selon laquelle la crise énergétique et la crise climatique pourraient être résolues par une intensification supplémentaire de l’extraction.
Au fond, la question posée par le gaz et le pétrole de schiste est simple, presque nue: voulons-nous continuer à arracher à la terre ce qu’elle retient encore, au prix d’impacts lourds et durables, ou voulons-nous organiser autrement nos besoins, nos techniques, nos économies ? L’enjeu n’est pas seulement environnemental ; il est moral et civilisationnel. Une société se définit aussi par ce qu’elle décide de laisser enfoui.
Zouhaïr Ben Amor
Bibliographie
Howarth, R. W., Ingraffea, A., & Engelder, T. (2011). “Methane and the greenhouse-gas footprint of natural gas from shale formations”. Climatic Change.
Hughes, J. D. (2013). Drill, Baby, Drill: Can Unconventional Fuels Usher in a New Era of Energy Abundance? Post Carbon Institute.
IPCC. (2022). Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change. Intergovernmental Panel on Climate Change.
Vengosh, A., Jackson, R. B., Warner, N., Darrah, T. H., & Kondash, A. (2014). “A critical review of the risks to water resources from unconventional shale gas development and hydraulic fracturing in the United States”. Environmental Science & Technology.
- Ecrire un commentaire
- Commenter