Opinions - 17.07.2018

Boubaker Ben Kraiem: Pourquoi l’Etat n’apprend--il pas de ses erreurs ?

Pourquoi l’Etat n’apprend-t-il pas de ses erreurs ?

Tout au long de ces deux dernières années, nous avons remporté d’importantes victoires sur les terroristes. Cela n’est pas arrivé sans difficultés, sans pertes d’hommes, sans blessures, et sans avoir utilisé tous les "ingrédients" des batailles les plus sournoises, les plus machiavéliques, les plus profondes, les plus sérieuses et les plus évidentes, ceux du renseignement. Ce support capital est devenu l’élément essentiel et indispensable à utiliser dans ses moindres détails pour garantir toutes les chances de succès à tel point qu’on peut l’imaginer comme étant devenu une science ou une technique exacte.

En effet, et malheureusement, le Tunisien oublie vite et même très vite. Rappelons –nous ce qui s’est passé, immédiatement et au lendemain du 14 janvier,  après la désignation du premier ministre de l’intérieur post révolution qui, outre le fait qu’il serait un brillant juriste, n’a jamais servi ni dans l’administration publique nationale ou régionale ni dans les rouages de l’Etat. Parmi ses toutes premières décisions, et suite à des conseils de certaines âmes charitables qui ne cherchaient que "le bien du pays", il a, d’un trait de plume, limogé, sans s’intéresser à la mission dont ils étaient chargés, près de quarante personnels, dont la majorité était composée de cadres supérieurs, spécialistes et techniciens du renseignement, formés, à prix d’or, dans les Ecoles occidentales. Ces personnels exerçaient, pourtant, dans la direction, ô combien importante, celle de "AmnEddaoulah", la Sécurité de l’Etat, organisme dont sont dotés tous les pays du monde. La raison de leur limogeage serait que cette direction était devenue, avant le 14 janvier, une police politique. Ce que le ministre de l’intérieur, de l’époque, ignorait, par inexpérience et par méconnaissance, est que, si cette insinuation était vraie, ce sont les divers ministres de l’intérieur qui l’ont précédé,qui en étaient responsables parce que ce sont eux qui leur donnaient les ordres en conséquence. Aussi, les personnels de la Direction de "AmnEddaoula" qui étaient des exécutants ne pouvaient désobéir à leur ministre. Et ce sera ainsi aujourd’hui, demain, après-demain et toujours car on n’a pas intérêt à ce que les subordonnés, quelque-soit leur rang, leur grade ou leur fonction, désobéissent à leur ministre, le premier et seul responsable politique du Département ministériel. D’ailleurs, cela n’est pas, particulier au ministère de l’intérieur, il est, tout aussi, valable pour tous les ministères car les Directeurs généraux et les Directeurs qui sont des cadres administratifs ou  techniques, sont apolitiques et sont tenus par le respect d’une neutralité absolue, dans l’exercice de leur fonction, par rapport aux tiraillements politiques ou politiciens. D’ailleurs, le ministre est le seul responsable de ce que ses Directions Générales et ses Directions et leurs personnels font ou faillissent de faire. Suite à cette malheureuse et malencontreuse décision qui a décimé l’un des plus importants services de renseignements, nous avons vécu une triste période ensanglantée, cruelle, meurtrière et destructrice marquée par les nombreux attentats terroristes avec toutes les pertes en personnels survenues dans les rangs des Forces de sécurité intérieure et de l’Armée. Cette situation durera près de deux ans, ces deux années qui ont suivi le limogeage des personnels du renseignement "d’AmnEddaoula" parce que ce fut, la disette, durant toute cette période, au point de vue renseignement et les terroristes en ont, bel et bien, profité.

Notre pays vit, depuis presque huit ans, une période post- révolutionnaire hors  normes. Aussi, profitant de cette liberté d’expression que certains trouvent un peu trop excessive et de cette prolifération des réseaux sociaux, les rumeurs, parfois, folles, s’entremêlent avec les vraies nouvelles, à tel point que, souvent, on ne sait plus à quel saint se vouer pour connaitre le bon grain de l’ivraie, surtout que les organes de l’Etat restent en deçà du minimum requis d’informations pour, justement, calmer cette euphorie de rumeurs. Je donnerai pour exemple cette rumeur qui s’est, rapidement, étendue, à plusieurs milieux, ces derniers jours, suite à l’éviction soudaine de l’ancien ministre de l’Intérieur. En effet, on rapportait que le ministre intérimaire aurait procédé au licenciement (sous une forme ou une autre) de près d’une centaine de cadres et de personnels de la Garde Nationale, c’est à dire d’éléments expérimentés ayant fait leurs preuves en donnant d’excellents résultats. Si ce dégagement a eu, bien, lieu, personne ne comprendrait pourquoi on change une équipe qui gagne et qui a mérité, dans un passé tout récent, toutes les louanges. A moins que ce dont on reprochait à l’ancien ministre de l’intérieur, qui a été, cependant, dénoncé et repoussé par le Chef du Gouvernement, soit vrai et dans ce cas, le licenciement ou la mise à la retraite de ces personnels sont loin d’être la bonne solution. D’abord, j’espère de tout cœur que cela ne soit qu’une simple rumeur facebookienne, quoiqu’elle fût, plutôt, indirectement, confirmée par les plus hautes Autorités du pays.Ensuite, je recommande dans cette situation de forts tiraillements politiques, de ne pas céder à la tentation de répondre aux pressions politiques en écartant du personnel qualifié dans ses fonctions et le remplacer par d’autres sur une base uniquement partisane. Ce serait, non seulement, la politisation des Corps Armés, ce qui est contraire à ce que prescrit la Constitution, mais encore, sonnerait vraiment le début de la fin. Aussi, s’agissant d’une question relative à la sécurité nationale du pays, cette affaire qui concerne tous nos concitoyens, quelle que soit leur opinion, leur sensibilité politique ou leur rang social, nous inquiète et mérite d’être élucidée.

Aux plus hautes autorités politiques du pays et tout particulièrement, à M. le Président de la République, garant de la Constitution, de l’Unité du pays et de sa Sécurité, de clarifier, une bonne fois pour toutes, cette affaire aussi effrayante qu’alarmante.

Faut-il rappeler que depuis l’indépendance et quels que soient les  antagonismes entre les hommes politiques d’un même parti ou de différentes sensibilités, ces rivalités, ces conflits, ces joutes n’ont, fort heureusement, jamais été étendus aux Grands Subordonnés et aux collaborateurs des ministres. Cela a été une garantie supplémentaire et une assurance certaine de la neutralité de l’Administration avec toutes les conséquences positives de cette mesure intelligente. C’est tout l’intérêt d’avoir et de maintenir l’Administration et les Services Techniques Nationaux en dehors de tout tiraillement politique.

Aussi, ce qui est regrettable et même inquiétant, est l’impression que nous avons, de constater que notre classe politique, ne se rende pas compte de la situation réelle du pays surtout au point de vue économique et social car la situation politique n’intéresse, pratiquement et malheureusement, plus grand monde tellement les tunisiens sont déçus par les 215 partis politiques que compte le pays.

De même, la question qui se pose, inéluctablement, est la suivante: la révolution organisée, effectuée et réussie par la jeunesse a-t-elle été faite pour permettre au pays d’évoluer ou de régresser? Quant à cette évolution, faut-il encore attendre des décennies pour en percevoir, un tant soit peu, les premiers effets ? Au moins, sommes-nous capables d’atténuer, dans l’immédiat et un tant soit peu, cette régression que nous constatons dans de nombreux domaines et essentiellement dans le coût du couffin de la ménagère.

Mon Dieu, protégez ce pays, la Tunisie, l’héritière de Carthage, ce pays qui le mérite bien, ce pays qui a tant fait pour l’Humanité et qui l’a enrichie par l’œuvre d’Hannibal, de St Augustin, d’Al Kahena, d’Ibn Khaldoun, d’Ali Bach Hamba, de Tahar el Haddad, d’Aboulkacem Echabbi, de Farhat Hached, de Habib Bourguiba et de tant d’autres  encore.   

Boubaker Ben Kraiem
Colonel, Ancien Sous-Chef d’Etat- Major de l’Armée de Terre

 

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1 Commentaire
Les Commentaires
Abdelkader Maalej - 25-07-2018 12:31

J'ai personnellement passé ma carrière administrative au ministère de l'Information. Je suis par conséquent un témoin neutre de l'histoire du pays depuis l ère coloniale jusqu'à nos jours.Mais je n'ai jamais vécu une période aussi triste que celle de nos jours.Certes l'article est très intéressant et l'analyse est très pertinente, mais je ne perds jamais l'espoir de voir la situation s'améliorer . Les indices sont bons.Je saisis l'occasion pour présenter mes félicitations à notre ex chef de cabinet, le camarade Hammadi Fourati pour la nomination de son fils Hichem en tant que Ministre de l'Intérieur

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