Le mirage de «l’accélération immobile»: quand la sémantique et la technologie figent l’urgence climatique
Par Habib Batis - L’humanité fait face à un paradoxe temporel inédit. D’un côté, la climatologie impose le temps de l’urgence: un compte à rebours dicté par des seuils d'irréversibilité biophysique. De l’autre, l’action collective stagne, freinée par des structures politiques et économiques inertes, mais aussi par une crise invisible: celle du langage. À l’ère du dérèglement climatique, la sémantique n’est pas un simple miroir de la réalité. Elle est devenue un champ de bataille idéologique où les mots peuvent autant éclairer la crise que l’engourdir. Leur détournement les transforme en un système de blocage linguistique qu’on peut qualifier de rhétoriques de l’inertie. Tantôt utilisés de bonne foi, tantôt employés comme stratégies de communication, ils s’articulent autour d'expressions et de structures narratives bien précises qui servent délibérément aussi à anesthésier le sursaut collectif pour préserver l'ordre économique établi. Leur point commun ? Créer le trompe-l’œil d’un mouvement frénétique à court terme (l'urgence) tout en figeant le système sur le long terme (le surplace). Cette illusion de l’action par le verbe se manifeste quasi quotidiennement dans le discours politique. Elle s’invite également dans les médias sous la forme d’une urgence-spectacle qui fige la pensée.
Le choc des temporalités: l'urgence contre «l'accélération immobile»
Il est presque banal de constater au travers des discours politico-économiques que nous sommes paradoxalement, dans une ère de « l’accélération immobile ». Un exemple édifiant, parmi tant d’autres, qui peut éclairer ce propos est celui des délestages électriques qu’a connus le pays tout entier. On nous a vendu un récit politicien selon lequel le gestionnaire de la distribution aurait précipité le déploiement de solutions miracles – qu’il s’agisse de transformateurs ou d’une centrale électrique flottante (powership) – dans l’unique but de tourner définitivement la page de ces coupures. Force est de constater, quelque temps après, que la situation stagne. Tout semble changer à toute vitesse alors qu’en réalité, le système ralentit jusqu’à l’immobilisme. La raison? Nous cherchons des solutions à un problème qui n’a été ni posé et encore moins construit. On s’aperçoit de surcroit, que derrière l’accélération apparente de la société, les structures économiques et politiques en place demeurent intangibles, comme pétrifiées. Dès lors, la politique apparait «en retard», «désynchronisée» par rapport au rythme frénétique de la modernité laissant la société échapper toujours plus à son contrôle.
Il faut dire que cette rhétorique «accélérationniste» n’est pas un phénomène nouveau. Elle est montée en puissance ces dernières années à la faveur des discours politiques consacrés aux urgences sanitaire - avec la pandémie du COVID19 - et climatique. Si l’injonction à l’accélération des campagnes de vaccination a perdu sa raison d’être avec la fin de la pandémie, l’impératif de l’urgence demeure très présent dans le contexte du dérèglement climatique. Cependant, une nuance s’impose, et pas des moindres : ce dernier s’inscrit sur le temps long et il n’existe aucun vaccin contre le réchauffement de la planète. Une situation au sujet de laquelle le Secrétaire Général de l’ONU a fait part de sa profonde inquiétude, en déclarant que si accélération il y a, elle ne va pas, pour le moment, dans le bon sens: «Nous sommes sur l’autoroute vers l’enfer climatique, avec le pied toujours sur l’accélérateur» (discours du 7/11/2022). Il va donc de soi que l’impératif d’accélération est devenu une matrice de pensée universelle: «accélération technologique», «accélération du développement de l’IA», «accélération de l’exploitation des gaz de schiste», «accélération de la valorisation des sources d’énergie renouvelable»… Dès lors, que penser de cet impératif d’accélération? Qu’est-ce que cela signifie, au juste d’ériger l’accélération en principe d’action politique?
C’est en grande partie à cause de l’urgence environnementale que la question de l’accélération s’impose aujourd’hui dans les agendas politiques, au point de revêtir la forme d’un nouvel impératif. En effet, les rapports des climatologues se succèdent comme des alarmes répétées, rappelant que les décisions prises au cours de cette décennie engageront les millénaires à venir. En un mot, la communauté scientifique internationale s’accorde de plus en plus sur un constat majeur: nous sommes entrés dans une ère anthropocénique.
Cette nouvelle époque géologique consacre l'humanité — et plus spécifiquement le système thermo-industriel — comme la principale force de modification de la biosphère. Reconnaître l'Anthropocène implique d'admettre la fin de la distinction entre l'histoire humaine et l'histoire de la Terre. Dit autrement, nommer l'Anthropocène, c'est désigner la responsabilité systémique du mode de développement actuel. Ce temps géologique accéléré par l'activité humaine, entre en collision frontale avec les temporalités politico-économiques. Le temps politique, rythmé par les mandats électoraux à court terme, s’avère incapable de planifier à l'échelle des siècles. Le temps économique, quant à lui, exige une rentabilité immédiate et une croissance continue, incompatibles avec la sobriété qu'impose l'urgence écologique.
Cette dissonance crée un sentiment de paralysie: l'urgence est conceptualisée, mais elle n'est pas vécue sur le même rythme par les structures de pouvoir.
Pour contourner ce procès en inaction, la sémantique dominante s'évertue à ignorer, à diluer ou à édulcorer les notions qui ébranlent les fondements du modèle économique capitaliste. Ainsi, en refusant d'intégrer l'Anthropocène dans le vocabulaire courant des politiques publiques, les décideurs maintiennent l'illusion que la crise actuelle n'est qu'un problème environnemental périphérique, et non une rupture géologique totale qui exige de repenser les fondements mêmes de la civilisation actuelle.
Les obstacles sémantiques: un bouclier pour le modèle capitaliste
Ce refus de nommer la nouvelle ère se traduit par une instrumentalisation délibérée du langage, conçue pour maintenir et perpétuer le mode de vie capitaliste. Le détournement des termes de leur sens profond fonctionne comme un anesthésiant politique à travers trois mécanismes précis:
• Le «greenwashing» structurel
Des concepts cardinaux de l'écologie ont été vidés de leur substance par leur récupération managériale. L'expression «développement durable», et plus récemment celle de «croissance verte», sont des oxymores sémantiques. Il s’agit d’accoler systématiquement une contrainte économique libérale à une nécessité écologique. Ces oxymores laissent croire que l'on peut résoudre la crise globale sans modifier la logique d’accumulation capitaliste, la surconsommation et l'exploitation des ressources. Ce piège du «en même temps» économique cherche aussi à donner le change d’une transition juste et compétitive. Le discours politique s’en empare pour feindre l'action par le verbe et donner l'impression de courir sur deux fronts à la fois, mais la priorité économique agit comme un frein à main invisible.
• L'édulcoration technocratique
Le vocabulaire institutionnel préfère des termes comme «transition énergétique», «neutralité carbone» ou «innovation» à ceux, plus abrupts, de rupture, de transformation ou de rationnement. Le terme «transition» suggère un passage fluide et sans douleur d'un état à un autre. Ce techno-solutionnisme magique, résumé par l’adage « demain, l'innovation nous sauvera » est souvent brandi comme un horizon futuriste pour repousser les contraintes actuelles. On parle massivement d'investissements dans l’hydrogène vert, l'avion décarboné ou la captation de CO₂. Cela crée une urgence artificielle autour de la recherche et du déploiement industriel, tout en évitant d'engager les mesures de sobriété nécessaires dès aujourd'hui. Ce mirage technique consiste à identifier purement et simplement l’impératif «d’accélération politique» à l’impératif «d’accélération technologique», comme si la technologie était le seul remède aux maux qu’elle engendre. Dit autrement, on accélère sur la promesse pour stagner sur le réel. Ce lexique feutré transforme l'urgence d'une bifurcation radicale en une simple feuille de route technique et managériale, compatible avec les marchés financiers.
• La dépolitisation par l'abstraction
La sémantique du climat est saturée de chiffres («1,5 °C», «quotas de CO₂»…) qui désincarnent la crise. Cette comptabilité moléculaire présente le dérèglement comme un problème d'ingénierie que « le capitalisme vert » prétend pouvoir réguler par la technologie. Ainsi, l'action concrète est remplacée par le vocabulaire de la bureaucratie d'entreprise: «Nous lançons un grand chantier de réflexion», «Nous mettons en place un haut conseil»... L'urgence se déplace alors de la résolution du problème vers la création de l'outil de gestion. Le calendrier politique s'accélère en réunions, en concertations et en rapports, mais les courbes d'émissions ne bougent pas, la dégradation du littoral poursuit sa course inexorable….
En transformant un débat politique et éthique en un problème d'optimisation technique, la sémantique empêche de questionner la responsabilité, la gestion et le contrôle du modèle économique mis en place.
L’obstacle de la double accélération politico-technologique et l’effet rebond
S’agissant de l’innovation technologique, la stratégie d’accélération est présentée comme un nouveau marché à conquérir dans lequel il faut être productif et compétitif. Mais cette stratégie ne se confronte-t-elle pas à ce que les économistes nomment l’effet rebond (ou paradoxe de Jevons)? Ce phénomène économique démontre que les gains d’efficacité énergétique générés par une innovation technologique sont fréquemment annulés, voire dépassés, par une augmentation de la consommation de cette même technologie ou de services associés.
Ainsi, le captage et le stockage de carbone ne sont-ils pas le signal, malgré une viabilité incertaine, que les affaires peuvent continuer. Pourquoi réduire les émissions si les gaz à effet de serre peuvent être stockés et si l’opération s’avère, de surcroit, lucrative? Dans le même ordre d’idée, la stratégie d’accélération dans les télécommunications se concentre sur le déploiement de réseaux toujours plus rapides. Or l’impératif politico-économique de vitesse entre en contradiction directe avec les efforts de sobriété: en desservant un plus grand nombre d’abonnés pour la même puissance, ces infrastructures créent un effet rebond en stimulant la consommation par l’offre. Ce mécanisme se vérifie aussi à l’échelle individuelle: lorsqu’une technologie gagne en efficacité, son coût d’utilisation diminue pour le consommateur. Une voiture qui consomme moins de carburant réduit le coût financier du trajet ; en réaction l’usager a tendance à conduire plus souvent, plus vite ou sur de plus longues distances, neutralisant ainsi les économies d’énergie initialement prévues.
Ce constat s’applique à bien d’autres innovations telles que le déploiement massif des véhicules électriques ou l'optimisation des réseaux énergétiques par l'intelligence artificielle. Toutes suscitent d'immenses espoirs. Toutefois, l'histoire industrielle montre que l'efficacité technique n'a jamais dicté, à elle seule, une baisse absolue de la consommation globale de ressources. Si la technologie permet de décarboner l'intensité de chaque unité produite, l'augmentation exponentielle des volumes produits dépasse régulièrement le rythme de cette décarbonation. De plus, les innovations technologiques nécessitent elles-mêmes de nouvelles infrastructures, des métaux rares et des processus de fabrication énergivores, déplaçant la pollution en amont.
Bref, la stratégie de cette double accélération produit une «accélération immobile». Plus on accélère moins on avance. Cette paralysie ne découle pas tant d’une impuissance de la politique que d’une foi aveugle dans la capacité de la technologie à réparer ses propres maux. On entretient l’illusion du mouvement sans modifier le mode de vie qui cause le dérèglement climatique. Pour que l'innovation devienne un véritable remède, elle doit impérativement être couplée à une logique de sobriété et encadrée par des politiques publiques strictes. La technologie fournit les outils de l'efficacité, mais elle ne définit pas les limites de son usage.
Conclusion: Réaligner le verbe et l'action
Pour briser l'inertie, il est crucial de surmonter ces verrous sémantiques. Le combat contre le dérèglement climatique commence par une décolonisation de notre imaginaire linguistique. Substituer à la sémantique lénifiante de «la transition» celle, plus lucide, de «la transformation» ou de «la rupture » est une nécessité absolue.
Tant que les mots seront capturés par la logique marchande pour camoufler l'inaction et protéger le dogme de la croissance infinie, l'humanité restera aveugle à sa propre condition anthropocénique. Le temps de l'horloge climatique continuera de s'écouler bien plus rapidement que celui de notre lucidité sémantique.
Habib Batis
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