Hommage à la pensée et au parcours de Cherif Ferjani
Par Hmaid Ben Aziza - «Les Mélanges» offerts à Chérif Ferjani, sous le titre de: «Le religieux, l’humain et la laïcité, recherche, engagement et transmission» se veulent un témoignage de reconnaissance, de partage et d’espérance pour un vivre ensemble, paisible, harmonieux, inclusif. En effet, toutes les contributions soulignent le caractère exceptionnel de cette longue traversée de Mohamed Chérif Ferjani, de son engagement sans faille pour les causes justes et la défense de la liberté. Tout au long de cette traversée, il est resté imperturbable, rêvant d’autres possibles pour que l’homme habite son monde et se sente chez soi, même si le monde que nous habitons s’ensauvage chaque jour davantage.
1. Versant comptable des Mélanges
Comme vous le savez, les contributions se distribuent entre une partie en arabe et une autre en français. La première est animée par huit interventions et la seconde en accueille trente-quatre. La préparation matérielle et la taxinomie du livre sont l’œuvre commune de notre collège Mohsen Ismaïl, de feu Mohamed Seffahi et d’Abdellatif Chaouite. Qu’ils soient tous gratifiés et remerciés pour leur exigeant investissement.
2. Versant du dédicataire
Nous n’exagérons en rien : nous sommes face à une carrière académique exceptionnelle. Quand, en 1984, Chérif «redébarque» à Lyon, c’est le trou noir. Tout est à reconstruire et comme le temps pressait, il fallait faire vite, trop vite même.
1989: un doctorat en Sciences politique, Université Lumière Lyon 2;
1996: habilitation à diriger des recherches en Islamologie et Sciences politiques appliquées au monde arabe ;
2001: nomination au grade de Professeur de l’Enseignement supérieur.
Ce parcours n’est pas le fait du hasard. Comme le souligne Marx dans une lettre à son éditeur français du Capital, Maurice Lachâtre qui le pressait de lui envoyer les cahiers du Livre 2: «Il n’y a pas de route royale pour la science et ceux-là seulement ont chance d’arriver à ces sommets lumineux qui ne craignent pas de se fatiguer à gravir ses sentiers escarpés». Ajoutons à cet avertissement de Marxle dicton de Hegel: «Rien de grand ne se fait sans passion» et vous obtenez Chérif Ferjani. Travailleur infatigable, terrassé par la contrainte du temps, il vient à boucler sa carrière en 2015.
À peine 25 ans et tout est dans l’ordre : une revanche exceptionnelle sur le destin qui aurait pu le priver de connaitre les lumières de l’école. Il parcourt le champ du savoir de l’Islam, en long et en large, lui consacrant une dizaine d’ouvrages et des dizaines d’articles.
Assurément, le titre de ces mélanges traduit parfaitement la trajection de Md Chérif Ferjani, que ce soit dans le domaine de l’enseignement, de la recherche, de l’encadrement, avec cette préoccupation majeure: l’humain pris en tenaille entre le religieux et l’aspiration à s’en libérer ou du moins à le neutraliser. Il s’agit alors de limiter les contours et du religieux et de la laïcité, car la laïcité doit fonctionner comme un principe régulateur au sens kantien du terme pour assurer la liberté à tous, y compris pour les religieux.
Chérif Ferjani a l’opportunité de s’engager dans ses recherches au moment du retour en force du religieux. Ce retour interpelle la mondialisation qui aspirait à une économie globalisée, accompagnée par une démocratie à l’échelle «monde», mettant en avant la prééminence des droits de l’homme. Il s’agit alors de comprendre ce retour fulgurant du religieux et de prendre part dans les multiples débats qui agitent la scène universitaire. Nous connaissons la thèse d’André Tosel dans son livre Du retour du religieux. La voici exposée dans toute sa simplicité: la mondialisation n’a pas brisé la religion, au contraire elle a créé un vide spirituel et social poussant les hommes à renouer avec la religion comme identité et comme sens.
Plus que cela, aujourd’hui le religieux revendique un rôle de résistance à la mondialisation sauvage du néo-libéralisme. Il se veut la contrepartie des valeurs marchandes. André Tosel a brisé l’idée que la laïcité signifie la fin de la religion en montrant que la mondialisation, elle-même, a créé le besoin pour la religion. Nous sommes face à une crise de sens, à une crise d’identité et à une crise de solidarité. Ce sont aussi les intuitions profondes de Md Chérif Ferjani car il y a un fil directeur qui relie les travaux consacrés à la religion dans son double versant islamique et chrétien et les réflexions sur le néo-libéralisme et la révolution conservatrice. C’est un immense champ de recherche qui s’ouvre devant nous.
3. Versant contributions
Si Mohsen Ismaïl, en pédagogue averti, a répertorié les textes en cinq catégories:
a- Les hommages institutionnels
b- Les contributions à caractère spécifique traitant une question en rapport avec les travaux de Chérif Ferjani.
c- Les contributions s’intéressant à une publication scientifique de Chérif Ferjani.
d- Les témoignages en rapport avec la transmission des savoirs et des prérequis de la recherche.
e- Les témoignages de partage de l’expérience militante (particulièrement les témoignages poignants de Hamma et de Fethi BelHaj Yaya).
C’est une option possible.
Notre ami Moncef Abdeljalil, lors de sa présentation des Mélanges à la dernière foire du livre de Sousse s’est limité à deux axes :
a- Les témoignages pointant les qualités humaines de Chérif Ferjani, ce véritable animal social.
b- L’investigation d’un champ du savoir supportant et ses réflexions et ses recherches.
Je crois que dans le cas de Chérif Ferjani, nous sommes face à une figure qui interpelle: l’inséparabilité de la dialectique militante et la quête d’un savoir libérateur. Le socle de cette dialectique est patiemment construit. Dans le champ islamique, nous avons un texte et une histoire. Nous admettons volontiers que tout renvoyant à un contexte vécu, entretenu et transmis par ceux qui la vivent. Il s’agit de lever le voile et sur le texte et sur son contexte. Tout cela requiert ce que Hegel appelle «le travail du négatif» porté par la patience du concept. Comment faire face aux exceptionnalismes de tous genres et de tous bords? (L’Islam serait par essence réfractaire à la modernité). Comment récuser les essentialismes des deux bords (Occident et Orient) qui figent la pensée ? Ici le travail du négatif se veut destructeur des imaginaires, libérateur des esprits, constructeur d’autres rationalités. Le négatif, c’est cette liberté qui habite le monde et l’histoire ; elle n’a pas cessé d’accompagner notre ami Chérif Ferjani.
Alors merci Chérif pour cet éclat de liberté et de dignité humaine qui hélas font aujourd’hui immensément défaut à notre monde.
Hmaid Aziza
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