La Tunisie ne manque pas de talents, elle manque d’un pacte civique
Par Aymen Bouali, Professeur agrégé en sciences physiques - Il existe des crises que l’on ne voit immédiatement dans les chiffres: inflation, chômage, déficit budgétaire ou faible croissance. Et puis il existe des crises plus silencieuses, plus diffuses, que l’on ressent dans la vie quotidienne avant même de les mesurer.
Elles apparaissent dans une rue devenue dangereuse pour le piéton, dans une file d’attente qui se désorganise, dans un feu rouge ignoré, dans un trottoir occupé ou dans une plage progressivement abandonnée au désordre. Ce sont parfois de petits gestes, presque banals. Pourtant, accumulés jour après jour, ils finissent par fragiliser profondément la vie collective.
La Tunisie traverse aujourd’hui une crise de cette nature: une crise civique.
Ce constat ne signifie, évidemment; pas que les Tunisiens seraient incapables de discipline ou de respect des règles. Ce serait une caricature injuste. La Tunisie possède au contraire un capital humain considérable. Mais quelque chose s’est progressivement détérioré dans notre rapport collectif à la règle commune, à l’espace public et à l’intérêt général.
Or un pays ne se développe pas uniquement grâce aux investissements, aux lois ou aux infrastructures. Il se développe aussi grâce à des comportements ordinaires qui rendent possible la confiance entre les citoyens.
Je repense souvent à Béja, ma ville natale, au début des années 1990. Dans mes souvenirs d’enfance, le centre-ville était loin d’être parfait, mais il existait encore une forme d’organisation visible. Les feux de passage ne servaient pas seulement à régler la circulation: ils organisaient le temps commun. Ils apprenaient à l’automobiliste à s’arrêter, au piéton à attendre son tour, à l’enfant à comprendre qu’une règle peut protéger les plus vulnérables.
Devant les écoles, la présence de la police de circulation avait également une fonction claire: protéger les enfants et sécuriser les traversées. Ces petits détails changeaient beaucoup de choses. Un feu rouge, un passage piéton respecté, un agent visible aux heures d’entrée et de sortie des classes formaient une véritable école civique dans la rue. Ils enseignaient la patience, la priorité, le respect de l’autre et l’idée simple que chacun ne peut pas faire exactement ce qu’il veut au même moment.
Aujourd’hui, dans beaucoup de villes tunisiennes, cette impression s’est inversée. Le piéton traverse souvent avec appréhension. L’enfant se faufile entre les motos. La personne âgée devient vulnérable dans un espace dominé par la précipitation et l’agressivité.
Ce désordre dépasse largement la circulation routière. Il touche à la dignité même du citoyen.
Une société qui ne protège plus le piéton finit souvent par ne plus protéger correctement le citoyen.
Les chiffres de la sécurité routière rappellent l’ampleur du problème. Selon les données publiées par l’Institut national de la statistique à partir des statistiques du ministère de l’Intérieur, la Tunisie a enregistré en 2024, 5 774 accidents corporels, 7 879 blessés et 1 171 tués sur les routes.[1] Derrière ces chiffres, il y a des familles endeuillées, des vies bouleversées et une peur quotidienne devenue presque normale.
La route est aujourd’hui le miroir le plus visible de notre fragilité civique.
Pourtant, les solutions sont connues. Une sensibilisation plus soutenue à la sécurité routière est à prodiguer à tous: enfants, piétons, personnes âgées ou usagers des transports collectifs.
La Tunisie s’est d’ailleurs dotée d’une stratégie multisectorielle de sécurité routière pour 2023-2034, présentée par l’OMS et les Nations unies comme un cadre pour une mobilité plus sûre.[2] Sa mise en œuvre exige la conjugaison des efforts de tous.
Revenir aux feux de passage dans les centres-villes, devant les écoles et aux points dangereux n’est donc pas une nostalgie technique. C’est une mesure de sécurité, mais aussi un acte éducatif. Un feu qui fonctionne et que l’on fait respecter rappelle chaque jour que la liberté de circuler ne peut pas écraser le droit de l’autre à traverser en sécurité.
Dans une société civilisée, la voiture ne peut pas être plus importante que l’être humain.
Le même problème apparaît dans notre rapport à l’environnement. La dégradation de certains espaces publics ne s’explique pas seulement par les difficultés des municipalités. Elle révèle aussi un affaiblissement du sentiment d’appartenance au bien commun.
Jeter un déchet dans la rue, abandonner des gravats ou salir une plage ne détériore pas uniquement le paysage. Cela finit aussi par banaliser l’idée que l’espace collectif n’appartient finalement à personne.
Cette question touche directement à l’image et à l’économie du pays. Dans le cadre d’un diagnostic consacré à la pollution plastique en Tunisie, élaboré avec l’appui de la Banque mondiale, les données indiquent que le pays génère environ 2,8 millions de tonnes de déchets ménagers par an et que la fraction plastique représente 9,4 % des déchets.[3]
Le tourisme tunisien ne dépend pas seulement du soleil, des hôtels ou du littoral. Le ministère du Tourisme a annoncé que la Tunisie avait franchi en 2025 le cap des 11 millions de visiteurs, un chiffre important pour un secteur qui reste stratégique pour l’économie nationale.[4] Mais l’attractivité d’un pays dépend aussi du sentiment d’ordre, de sécurité, de propreté et de respect qu’il inspire au quotidien.
Une circulation chaotique, une administration humiliante ou une ville négligée produisent parfois davantage d’effets qu’une campagne de communication.
La crise civique touche également la démocratie. Une démocratie ne se résume pas au vote. Elle suppose des citoyens capables d’écouter, de débattre, de respecter des règles communes et de distinguer l’information sérieuse du bruit permanent.
Sans un minimum de confiance collective, les institutions elles-mêmes finissent par se fragiliser.
Et pourtant, la Tunisie possède un immense atout: ses talents. Les Tunisiens réussissent dans de nombreux domaines, en Tunisie comme à l’étranger. Médecins, ingénieurs, enseignants, entrepreneurs, chercheurs ou techniciens démontrent chaque jour la qualité du capital humain tunisien.
Le paradoxe tunisien est peut-être là: notre problème n’est pas le manque d’intelligence individuelle. C’est notre difficulté à transformer cette intelligence en organisation collective efficace.
Un pays peut former d’excellents diplômés et rester incapable d’organiser correctement un trottoir, une administration ou une simple file d’attente.
La réponse à cette crise ne peut pas être uniquement répressive. Bien sûr, la loi doit être appliquée lorsque la sécurité et la dignité des personnes sont menacées. Mais la Tunisie a surtout besoin d’une reconstruction civique patiente, durable et visible.
Cette reconstruction doit commencer à l’école, mais elle ne peut pas s’arrêter là. Le civisme ne s’apprend pas uniquement dans les manuels. Il se construit dans les comportements quotidiens : respecter une file, protéger un espace public, écouté sans violence, accepter qu’une règle commune puisse parfois limiter nos impatiences individuelles.
Les médias, les municipalités, les administrations, les associations et les familles ont également une responsabilité dans cette pédagogie collective.
Il faut aussi changer certaines habitudes profondément installées. Trop souvent, nous continuons à confondre la ruse avec l’intelligence, le passe-droit avec la réussite ou l’agressivité avec la force.
À long terme, une société qui valorise celui qui contourne les règles finit par décourager celui qui les respecte.
La Tunisie n’a pas besoin d’un discours de haine contre elle-même. Elle a besoin d’un discours lucide. Reconnaître la dégradation de notre espace public n’est pas insulter le pays. C’est refuser de considérer le désordre comme une fatalité.
Le véritable chantier tunisien ne se trouve donc pas seulement dans les ministères ou dans les budgets. Il commence dans la rue, devant l’école, dans l’administration, sur les plages et jusque dans notre manière quotidienne de vivre ensemble.
La Tunisie ne manque ni de compétences, ni d’histoire, ni de ressources humaines. Elle a besoin d’un pacte civique reconstruit, partagé et respecté. Et c’est peut-être là que commencera sa véritable réforme.
Aymen Bouali
Professeur agrégé en sciences physiques
École normale supérieure de Tunis
Docteur en en physique
Sources
[1] Institut national de la statistique (INS), « Statistiques : transport / accidents de la route », données du ministère de l’Intérieur, tableau « Évolution du nombre d’accident, du blessés et des tués », mise à jour du 13 janvier 2026. https://www.ins.tn/statistiques/117
[2] Nations unies en Tunisie / OMS, « Stratégie multisectorielle de sécurité routière pour la Tunisie : un cadre pour une mobilité plus sûre (2023-2034) », 8 avril 2024. https://tunisia.un.org/fr/265449-oms-tunisie-strategie-multisectorielle-de-securite-routiere-pour-la-tunisie-un-cadre-pour
[3] Ministère de l’Environnement / Banque mondiale, « Diagnostic de la pollution plastique et ébauche de plan d’action », projet Littoral sans plastique – Tunisie, dernière mise à jour le 22 mai 2026. https://www.environnement.gov.tn/tunisie-environnement/lenvironnement-urbain/diagnostic-de-la-pollution-plastique-et-ebauche-de-plan-daction
[4] Ministère du Tourisme, « La Tunisie franchit le cap de 11 millions de touristes en 2025 », 23 décembre 2025. https://www.tourisme.gov.tn/?lang=fr&p=8157
- Ecrire un commentaire
- Commenter