News - 16.08.2018

Houcine Jaïdi: Le site de Carthage a surtout besoin d’une protection juridique

Houcine Jaïdi: Le site de Carthage a surtout besoin d’une protection juridique

Le site archéologique de Carthage endure, depuis de longues années, des maux qui relèvent, pour l’essentiel, d’une mauvaise gouvernance : constructions illégales, médiocrité de la mise en valeur, inaccessibilité au public de plusieurs composantes du site, instabilité des responsables, interférences de pouvoirs et … vide juridique. Tout en constituant une grande menace pour un site fouillé depuis près de deux siècles et classé sur  la Liste du Patrimoine mondial  depuis près de 40 ans, ces tourments interminables se révèlent quotidiennement à travers un  laisser-aller affligeant et d’un manque à gagner intolérable. Les dernières mesures ministérielles prises, il y a quelques jours, relèvent de l’effet d’annonce plutôt que du traitement des questions de fond.

Une loi très rigoureuse mais nullement appliquée

En 1994, la Tunisie s’est dotée d’un Code du Patrimoine archéologique, historique et des Arts traditionnels qui a été considéré, à l’époque, comme étant  ambitieux et prometteur à maints égards. La promulgation de cette grande loi  devait être suivie de la publication des décrets d’application et des arrêtés ministériels sans lesquels l’autorité de tutelle reste désarmée face aux dépassements et aux malversations. L’un des dispositifs juridiques majeurs prévus par le Code du Patrimoine est le ‘’Plan de Protection et de Mise en Valeur’’ (PPMV) qui doit être élaboré pour chaque site culturel dûment institué.
Compte tenu de l’importance cruciale du PPMV pour tout site culturel, le Code du Patrimoine lui a consacré plusieurs articles regroupés dans le titre II. Ainsi sont énoncées : l’obligation de l’élaboration, dans un délai de cinq ans, d’un PPMV pour tout site culturel créé par arrêté ministériel (article 8) ;  la définition, par le PPMV, des activités autorisées sur le site ainsi que la délimitation de leurs zones et la détermination des servitudes dont elles sont grevées (article 13) ; la substitution automatique du PPMV au plan d’aménagement urbain existant (article 15).

Un projet de PPMV concernant le site de Carthage à été lancé à la fin des années 1990, soit quelques années après la promulgation du Code du Patrimoine. Cette initiative se situait près de vingt ans après le classement, en 1979, du site de Carthage sur la Liste du Patrimoine mondial. Elle devait assurer la protection du site et le développement durable de son périmètre tout en honorant les engagements de l’Etat tunisien envers la communauté internationale. Plus de vingt ans après le lancement du projet du PPMV, l’entreprise n’a toujours pas abouti, malgré la relance qu’elle a connue récemment. Pourquoi ? Où se situent les blocages et/ou les incompétences ?

Des agresseurs hors-la- loi sur un site sans défense

La pression exercée sur la mairie de Carthage, la Conservation du site de Carthage et, derrière elle, l’Institut national du Patrimoine (INP) est sans doute immense : velléité de constructions dans des zones non aedificandi, constructions autorisées mais ne respectant pas le droit aux fouilles préventives, sans parler des déclassements de terrains rendus célèbres par les révélations faites au lendemain du 14 janvier 2011.

Le classement d’un grand nombre de  monuments du site de Carthage a commencé en … 1895 et le Parc archéologique national de Carthage a été créé en 1991. Ces dispositions légales et d’autres encore devaient servir d’assise à l’élaboration du précieux PPMV qui n’a toujours pas vu le jour. Or, la notion même de site culturel devient dans le cas de Carthage, caduque si l’on tient compte du Code du patrimoine. En effet, ce Code stipule  dans son article 14  que « L’arrêté de création d’un site culturel devient nul, si après un délai de cinq ans à compter de sa publication, le Plan de  Protection et de Mise en Valeur n’a pas fait l’objet d’approbation ». C’est dire combien, le site de Carthage, si emblématique de l’histoire et de la mémoire tunisienne, est démuni du point de vue juridique, depuis la promulgation du Code du Patrimoine, il y a près d’un quart de siècle.

Le ministère de la Culture  préfère les festivités aux décisions qui s’imposent

Une réunion présidée par le ministre des Affaires culturelles, en date du 6 courant, a été consacrée au site de Carthage. Y ont assisté, selon le site officiel du Département, plusieurs responsables en charge du Patrimoine et de la gestion du site ainsi que l’ambassadeur de Tunisie auprès de l’Unesco. Le compte rendu officiel de la réunion, fait état de plusieurs ‘’recommandations dont particulièrement la création d’un Comité de pilotage et d’orientation pour le site archéologique de Carthage, en plus d’une action en vue de mettre fin à toutes les formes de dépassements qui menacent le site, notamment les constructions illégales dans les zones archéologiques protégées, en s’en tenant au respect de la loi et son application à tous ». Dans sa deuxième partie, le communiqué annonce la décision «d’organiser les festivités relatives au quarantième anniversaire de l’inscription du site de Carthage sur la Liste du Patrimoine mondial de l’Unesco en programmant plusieurs activités scientifiques et culturelles en vue de valoriser  le site et d’en assurer la promotion».

La première partie du communiqué se passe de tout commentaire. Pour le reste,  reconnaissons que le ministère des Affaires culturelles est en droit de fêter le quarantième anniversaire. Mais on aimerait être rassuré sur l’utilité des festivités. Cela suppose d’abord de ne pas confondre, comme on le fait trop souvent sous nos cieux, le patrimoine avec la recherche archéologique qui est une activité purement scientifique.

Mais une célébration utile passera d’abord et surtout par la promulgation du PPMV du site qui tarde à voir le jour. Cela passera ensuite par la suppression de la cotutelle exercée sur le site par l’INP et l’Agence de Mise en valeur du Patrimoine et de Promotion culturelle (AMVPPC) et qui a donné, depuis trente ans de nombreuses preuves de son échec. Cela passera enfin par la refondation de la Conservation du site de Carthage et du Musée national de Carthage (division des tâches, formation des conservateurs, service de communication… ). Tout cela demande du courage dans la prise des décisions, l’instruction de plusieurs dossiers et une vision qui distingue l’urgent, l’utile et le souhaitable. Cela demande aussi, s’il le faut, de se faire aider par les compétences internationales à commencer par celles du Centre du Patrimoine mondial qui coordonne au sein de l’Unesco  toutes les activités  relatives au Patrimoine mondial. Faut-il rappeler que le classement de Carthage sur la Liste du Patrimoine mondial, en 1979, a eu lieu quelques années après le lancement de la campagne internationale de sauvegarde de Carthage patronnée par l’Unesco, à partir de 1972, à la demande de l’Etat tunisien ? Faut-il aussi rappeler que l’important Centre de Documentation Archéologique de Carthage (CEDAC) a été créé en 1978, sous l’égide de l’UNESCO ?
Mais il semble bien que le ministère des Affaires culturelles est dans une tout autre logique. La couleur de cette logique a été annoncée, au printemps 2017, avec la célébration du 20è anniversaire du classement du site de Dougga  su la Liste du Patrimoine mondial

Le site de Dougga n’a rien gagné des festivités de 2017

La forte médiatisation de l’exposition organisée sur le site archéologique de Dougga et de celle de Paris, au siège de l’Unesco n’a été suivie d’aucune décision concrète en faveur du grand  site du Nord-Ouest. Dougga n’a toujours pas le PPMV dont l’étude a été confiée à un groupement privé il y a une dizaine d’années ; une grande partie de son terrain archéologique relève de la propriété privée et n’est pas clôturée malgré la création du Parc archéologique depuis 1991 ; le centre d’interprétation dont le projet a été sélectionné au mois de juin  2010 est resté au stade de la maquette ; le développement du tourisme culturel dans la région du Nord-Ouest dont l’étude a été confiée à un groupement privé est encore un simple vœu pieux. Pourtant, toutes ces réalisations étaient inclues dans un  projet ‘’modèle’’ de coopération franco-tunisien ‘’réalisé’’ de 2002 à 2008, à coup de milliards. Cette expérience bien malheureuse n’est-elle pas suffisante pour susciter des inquiétudes face aux festivités annoncées pour Carthage ?

Il y a deux ans, le gouvernement a renoncé à l’appellation de ‘’Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine’’ dont la deuxième composante avait fait espérer les Tunisiens pendant près de dix ans, pour revenir à l’appellation ancestrale ‘’Ministère des Affaires Culturelles’’. Le site de Carthage vers lequel le ministère s’est (enfin) tourné en ce début du mois d’août après s’être occupé longuement des festivals d’été est pourtant une ‘’Affaire culturelle’’ bien sérieuse qui devrait occuper les décideurs en toute saison. Si cette cause est perdue, les Tunisiens perdraient, par la même occasion, irrémédiablement, une composante précieuse de leur patrimoine archéologique et … la face devant le monde qui nous regarde et qui ne cesse de nous rappeler nos devoirs envers un patrimoine universel, particulièrement depuis … 1979.

Houcine Jaïdi
Universitaire
 

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