Taoufik Behi: L’artiste qui nous oblige à repenser la culture en Tunisie
Par Khadija Taoufik Moalla - Il construisait des mondes invisibles. Sa disparition révèle une autre invisibilité, plus dérangeante: celle de la place que nous accordons à nos artistes, à ceux qui, sans faire de bruit, donnent une forme sensible à notre pays.
Le 6 juillet 2026, la Tunisie a perdu Taoufik Behi. Moi, j’ai perdu plus qu’un frère: j’ai perdu un ami. Et pourtant, il ne s’est pas vraiment éteint. Il a simplement changé de présence. Il demeure dans ces images que nous avons regardées sans toujours savoir qu’elles portaient sa signature, dans ces atmosphères qui nous ont traversés, dans ces mondes qu’il construisait avec une discrétion presque invisible. Taoufik était de ceux qui façonnent sans se montrer, qui préfèrent la justesse au bruit, la profondeur à l’apparence.
Né à Kairouan, nourri très tôt par les ciné-clubs, et après avoir emprunté les chemins de l’urbanisme et de l’architecture, il s’est formé en Europe aux métiers du cinéma. Puis il était revenu, comme on revient à un amour ancien, pour gravir patiemment chaque échelon jusqu’à devenir chef décorateur. Ce parcours à la croisée des disciplines lui a permis de penser l’espace comme un récit : chez lui, rien n’était décoratif, tout avait un sens. Peintre, sculpteur, musicien, comédien, conteur, Taoufik appartenait à cette famille d’artistes complets pour qui chaque geste, chaque matière, chaque lumière peut se traduire en langage.
Plus de quarante films, en Tunisie et au-delà, portent son empreinte. Sa devise résume une vie de travail et d’humilité : «Un décor réussi est celui que le spectateur ne voit pas, mais dont il ressent l’effet». Taoufik créait des mondes qui ne cherchaient pas à se montrer, mais à nous habiter. Et c’est peut-être là que réside le paradoxe le plus douloureux : ceux qui rendent les mondes visibles sont souvent les plus invisibles.
Son frère, le cinéaste Ridha Behi, disait que « ses mains savaient donner chair aux rêves». Mais derrière les films et les décors, il y avait l’homme. Le frère qui vous appelle pour vous faire rire, le magicien de la famille qui amuse les enfants et apaise les adultes, avec un humour tendre et une générosité sans égale. Taoufik ne cherchait ni la lumière, ni les honneurs. Il cherchait la justesse, la beauté, la vérité d’un geste bien accompli.
Les artistes ne partent jamais vraiment. Ils ne laissent pas seulement des œuvres : ils nous transmettent la force d’une lumière, la douceur d’un silence, la puissance d’une couleur. Ils nous apprennent à regarder un film comme on regarde un pays: dans ses nuances, ses contradictions, ses fragilités et ses rêves. C’est pour cela que Taoufik ne peut pas nous quitter. Il a changé la façon dont nous voyons la Tunisie, dont nous nous souvenons d’elle.
Et pourtant, derrière cet hommage, une autre douleur affleure, plus collective. Dans notre pays, ceux qui donnent d’eux-mêmes sont trop souvent ceux que l’on traite avec le moins de considération. Nous aimons les œuvres, mais nous oublions les vies qui les portent. Nous savons écrire de très beaux textes quand ils ne sont plus là, mais combien de gestes simples — un appel, une lettre, un contrat digne, une protection minimale — ont été offerts à temps ? Les artistes n’ont pas besoin de reconnaissance posthume, ils ont besoin de sentir, ici et maintenant, que leur travail compte, que leurs décors, leurs scenarios, leurs musiques sont une part de notre dignité collective.
Chaque film auquel Taoufik a contribué était une vitrine silencieuse pour la Tunisie… une forme de diplomatie sensible. Sans grands discours, il a contribué à inscrire la Tunisie sur la carte du cinéma, à montrer que notre pays sait aussi parler au monde par la beauté, par le rêve, par l’imaginaire. Sa disparition est une alerte douce, à son image. Elle nous oblige à regarder autrement ce que nous pensions secondaire. Tant que nous n’en prenons pas conscience, nous continuerons à produire les mêmes effets : des talents reconnus ailleurs, fragilisés ici, célébrés trop tard.
Taoufik Behi nous laisse une œuvre. Mais il nous laisse surtout une responsabilité, presque une injonction silencieuse : regarder autrement ce que nous ne voyions pas, ce qui ne se voit pas toujours mais qui tient tout le reste. Comprendre que la culture n’est pas un luxe que l’on ajoute à une nation quand il reste des miettes dans le budget. Elle est ce qui lui donne une âme, une voix, une continuité.
Lui rendre hommage aujourd’hui, c’est refuser que cette histoire se répète dans l’indifférence. C’est, sans slogans, replacer la culture au cœur de nos choix: dans la manière dont nous parlons de nos artistes, dont nous les accompagnons, dont nous nous souvenons d’eux avant qu’il ne soit trop tard. C’est aussi un geste intime : décider d’aller voir leurs films, d’acheter leurs œuvres, de soutenir leurs projets, de les entourer.
Alors, la véritable question n’est pas seulement de savoir comment honorer Taoufik Behi. Elle est de savoir si nous sommes prêts à faire en sorte que ceux qui lui ressemblent — aujourd’hui et demain — n’aient plus à créer dans l’ombre d’un pays qui dépend pourtant de leur lumière.
Si nous sommes prêts à être à la hauteur de ce qu’ils nous offrent, pour que la douleur d’un départ se transforme, enfin, en une promesse tenue.
Khadija Taoufik Moalla
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