Tahar Bekri : Ecrire
Il tournait les pages comme des années, les lignes remplies de ses souvenirs, pouvait-il oublier, pouvait-il renier, alléger le poids des incertitudes, souscrire à l'indifférence, se soustraire à l'endurance, et surgir en silence, tout ému.
Il ne savait ce qu'est écrire, mais pourquoi le définir, simplifier et aplatir, porter à la surface des miroirs ce qui couve au fond des flots, volcan fumant, algues entremêlées, torrents fougueux, courants boueux, faune en lutte !
Il déroule les mots comme des boulets qui l'enchaînent, des mots dont il veut se défaire, écrire n'est pas se distraire ni parfaire, comment éviter houles et rochers, s’éloigner des gouffres, polir les galets, les baigner d’écume de tendresse, atteindre les rivages
Il s’interroge, il interroge, interpelle le sens, doute souvent, à quoi sert d’écrire s’il n’ya pas de vision, doit-il échapper à son être, se dédoubler, se tripler, pourquoi tous ces tourments, les mots lui sont-ils si nécessaires, il se résout à l’évidence, s’ils disparaissent, il se meurt !
Il se moque de sa résistance, le monde est à feu et à sang, de guerre en guerre, les humains comme des bêtes sauvages, la mort rôde à tous vents, gladiateurs aux armures impitoyables, que pèsent ses mots face à tous ces animaux qui rugissent matin et soir, vantent leurs muscles dans l’arène, se prennent pour les rois de la jungle, leurs crocs toujours devant, paroles lourdes, logorrhées sourdes, insultes menaçantes, parades faites d’acier et de plomb.
Il poursuivait ses pages comme un marcheur avec canne, en quête de vérité sur laquelle il s’appuie, n’est-elle pas plurielle, il tâtonne, hésite, trébuche, bafoue, murmure, crie, rentre sa colère, s’arrête, suant, il veut être libre et ne cède la Cité, sentinelle, il reprend son bâton de pèlerin, sa marche, mais sait-il où il va, où il se dirige, tant de points de suspension, tant de phrases inachevées, les césures nombreuses, de rature en rature, la marge à désherber, les mots à refaire.
Il remue le champ, laboureur du songe, de l’utopie, la réalité contre tempêtes et sécheresses, déterre les mots enfouis au plus profond de l’Histoire, ont-ils germé, sont-ils pourris, restés stériles, faut-il abandonner les semailles, arracher les épouvantails, garder les graines pour d’autres saisons, a-t-il le droit de déposer sa charrue, quitter ses vers?
Il porte sa flamme comme une lampe dans la nuit, franchit le seuil, pas à pas, frappe à la porte, sans prélude, ni vestibule, entre, ouvre la fenêtre et regarde venir à lui les nuages ou les oiseaux de passage.
Il habite les mots comme ils l'habitent, de pays en pays, d’exil en exil, de fleuve en oued, de palmeraie en océan, de golfe en désert, la planète comme un globe sur le dos d’Atlas, Hercule minuscule reliant les continents à la dérive, plantant un arbre sur « l’île nue », croisant les estuaires, cousant les rêves, omettant les blessures, tirant comme un drap court le temps.
Il ne court pas, il va lentement, lève la tête, relève le front, regarde le monde, fixement; abolit les frontières, détruit les cages, s’envole déployant ses ailes, survole forêts et monts, vallons et plaines, découvre l’espace comme un grand livre.
Cette demeure de pierre lourde qu'il voudrait de jute légère !
Il se dit quand tu as fini d’écrire, continue d’écrire !
Tahar Bekri
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