News - 20.03.2026

Abdelaziz Kacem: La culture générale à l’épreuve du numérique

Abdelaziz Kacem: La culture générale à l’épreuve du numérique

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En créant l’intelligence artificielle, l’intelligence humaine a-t-elle inventé le robot qui la dépasse et la renie ? Tout ce qui décharge l’humain de ses fonctions cognitives n’ampute-t-il pas une part de son humanisme ? Ainsi va le progrès : toute création engendre ses effets pervers. Frankenstein doit désormais trouver les moyens de maîtriser son indestructible avatar. Ce dernier a déjà investi de nombreux domaines. Diverses entreprises en tirent profit. Il constitue également une opportunité pour l’enseignement. Mais un problème d’ordre éthique s’impose avec acuité.

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Le New York Times, dans son édition du 23 mars 2023, publiait un article de Noam Chomsky dans lequel le célèbre philosophe et linguiste fustigeait les systèmes d’IA conversationnelle. Selon lui, il conviendrait de cesser de parler d’«intelligence artificielle» pour la désigner plutôt comme un logiciel de plagiat : elle ne créerait rien, mais se contenterait de reproduire des œuvres existantes et de les modifier suffisamment pour contourner les lois sur le droit d’auteur. Il y voyait même «le plus grand vol de propriété depuis l’expropriation des terres amérindiennes par les colons européens». Cette tentation du «vol», notamment chez les doctorants, inquiète aujourd’hui les jurys universitaires. Et l’on ne dispose que de moyens limités pour y remédier. Certains professeurs préconisent ainsi des soutenances plus exigeantes, afin de vérifier chez les candidats leur degré réel d’assimilation des concepts empruntés à l’IA et leur véritable intelligence sémantique.

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Nul ne saurait entraver durablement le progrès technique en s’opposant à la dynamique historique qui le porte. L’enjeu essentiel consiste plutôt à interroger et à corriger la rupture culturelle introduite par la modernité tardive. En substituant l’immédiateté à l’approfondissement, l’information au savoir et l’opinion au jugement raisonné, l’époque contemporaine fragilise les conditions de possibilité de la culture générale. On observe corrélativement un recul des pratiques de lecture approfondie, un appauvrissement lexical et une contraction des capacités réflexives. La prolifération des écrans et des réseaux numériques n’a pas produit l’«honnête homme augmenté» que certains annonçaient, mais tend à favoriser un individu saturé de contenus, dépourvu de hiérarchisation intellectuelle et largement soumis aux logiques algorithmiques du flux informationnel.

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Faut-il pour autant conclure à l’impossibilité de la culture générale à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle? Une telle conclusion excéderait notre propos. Le risque principal ne réside pas dans la technique elle-même, mais dans l’affaiblissement du jugement critique. Le numérique peut constituer un vecteur d’émancipation intellectuelle aussi bien qu’un instrument d’aliénation cognitive ; tout dépend du capital culturel et des dispositions critiques des sujets qui en font usage. En l’absence d’une culture générale exigeante, articulée à une éthique de la responsabilité, l’intelligence artificielle pourrait devenir non plus un auxiliaire de la pensée, mais son substitut fonctionnel.

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Les grandes renaissances culturelles — grecque, arabe et européenne — se sont historiquement constituées dans la temporalité longue de la lecture, de la traduction et de la discussion savante. À l’inverse, le régime numérique contemporain impose une économie de la vitesse, de la simultanéité et de la saturation informationnelle. Cette transformation excède la simple innovation technique : elle relève d’une mutation des structures mêmes de l’expérience cognitive et culturelle.

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Historiquement, la culture générale s’est développée dans un régime de rareté du savoir. Les livres étaient peu nombreux, les bibliothèques limitées, et l’accès aux textes impliquait un effort matériel et intellectuel significatif. Cette rareté instituait une forme de hiérarchie spontanée: on lisait moins, mais plus attentivement; on transmettait peu, mais durablement. L’environnement numérique a inversé ce paradigme. L’abondance informationnelle a remplacé la rareté, sans que les mécanismes de sélection, de hiérarchisation et d’évaluation critique aient été simultanément repensés avec une rigueur comparable.

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Le numérique transforme également la relation au texte. La lecture linéaire, continue et silencieuse — condition historique de l’élaboration de la pensée critique — tend à céder la place à une lecture fragmentée et discontinue, structurée par les logiques de l’hyperlien. L’attention se disperse, l’esprit circule entre des unités informationnelles disjointes, au risque de confondre mobilité cognitive et compréhension effective. Cette évolution ne saurait être imputée à la technologie en tant que telle, mais plutôt à l’insuffisante constitution d’une culture du numérique susceptible d’en réguler les usages.

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À cette fragmentation s’ajoute une confusion croissante entre information et connaissance. L’information constitue un donné brut, tandis que la connaissance est le produit d’un travail de sélection, de mise en relation et d’interprétation. Si l’environnement numérique permet un accès sans précédent à l’information, il ne produit pas spontanément du savoir structuré. En l’absence d’une culture générale solide, l’individu tend dès lors à devenir un simple consommateur de données plutôt qu’un producteur de sens.

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Ce déplacement affecte en profondeur les institutions traditionnelles de transmission du savoir — l’école, l’université, la presse, voire la famille. Ces instances assuraient historiquement une médiation entre le patrimoine culturel accumulé et l’individu en formation. Aujourd’hui, cette médiation tend à être contournée. L’apprenant suppose pouvoir se dispenser du maître, du livre et du temps long de l’apprentissage, confondant autonomie et désintermédiation, liberté intellectuelle et dispersion cognitive.

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Pour autant, le numérique ne constitue pas intrinsèquement un adversaire de la culture générale ; il en représente plutôt une épreuve décisive. Jamais l’humanité n’a disposé d’un accès aussi étendu aux œuvres, aux langues, aux archives et aux savoirs. Le déficit contemporain ne réside pas dans l’insuffisance des ressources disponibles, mais dans l’absence de critères de sélection et d’évaluation. Le problème central n’est pas la profusion informationnelle, mais l’affaiblissement du jugement.

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L’émergence de l’intelligence artificielle accentue cette transformation. En automatisant certaines fonctions cognitives — mémorisation, synthèse, rédaction — elle contraint à redéfinir la spécificité de l’activité intellectuelle humaine. Dans ce contexte, la culture générale cesse d’apparaître comme un simple ornement social pour devenir une exigence anthropologique fondamentale : elle seule permet de préserver la souveraineté du jugement face à des dispositifs techniques toujours plus performants.

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L’irruption de l’intelligence artificielle constitue une rupture historique comparable, par son ampleur, à celle de l’imprimerie ou de l’industrialisation. Toutefois, à la différence de ces transformations, elle n’affecte pas seulement les conditions matérielles de l’existence, mais interfère directement avec les opérations cognitives elles-mêmes : production de textes, traduction, classification, anticipation. Elle donne ainsi l’apparence d’une activité pensante. Cette apparence impose une clarification conceptuelle : que demeure-t-il de l’activité intellectuelle humaine lorsque certaines opérations sont automatisées ?

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L’une des confusions majeures de la pensée contemporaine tient à l’assimilation de l’intelligence au calcul. Or l’intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, ne comprend pas : elle établit des corrélations. Elle ne juge pas : elle optimise. Elle ne hiérarchise pas selon des valeurs, mais selon des probabilités statistiques. Son efficacité concerne principalement des opérations formelles — traitement massif de données, reconnaissance de structures, reproduction de formes discursives. Elle demeure en revanche dépourvue d’expérience vécue, de conscience morale et de responsabilité herméneutique.

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Dans cette perspective, la culture générale retrouve une fonction centrale. Elle n’a jamais eu pour finalité de rivaliser avec la mémoire ou la rapidité d’exécution, mais de former les capacités de discernement. Là où la machine excelle dans l’exécution, l’esprit cultivé se distingue par l’interprétation ; là où l’algorithme calcule, l’intelligence humaine évalue. La culture générale apparaît ainsi comme le lieu privilégié de la différenciation anthropologique.

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L’un des risques majeurs associés à l’intelligence artificielle réside dans l’illusion de compétence qu’elle peut susciter. En produisant des réponses immédiates et formellement cohérentes, elle tend à court-circuiter le processus de formation intellectuelle. L’utilisateur accède au résultat sans avoir parcouru les étapes de compréhension qui en constituent la condition. Or cet effort n’est pas contingent, mais constitutif de l’autonomie de la pensée. Une culture générale affaiblie transforme l’intelligence artificielle en instance d’autorité; une culture générale solide en maintient le statut d’outil.

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Ces transformations concernent au premier chef le domaine éducatif. Si l’institution scolaire se limite à la transmission d’informations, elle sera inévitablement concurrencée par les dispositifs automatisés. Sa mission fondamentale consiste plutôt à former les capacités critiques : apprendre à problématiser, à établir des relations conceptuelles, à expliciter les présupposés, à identifier les implicites et les angles morts. Autant de compétences que les technologies ne peuvent transmettre par elles-mêmes, mais dont l’importance se trouve paradoxalement renforcée par leur développement.

Abdelaziz Kacem
 

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