News - 21.11.2023

Tunisie : Pénurie d’eau et «Jour zéro»

Tunisie : Pénurie d’eau et «Jour zéro»

Par Ridha Bergaoui - La Tunisie passe par une période difficile de sécheresse, de manque et de retard des pluies. Après 5 années déficitaires, les réserves au niveau des barrages et dans les nappes phréatiques sont au plus bas. Depuis quelque temps, les responsables du Ministère de l’agriculture, des ressources hydriques et de la pêche (Marhp) travaillent de leur mieux pour réduire l’impact de la sécheresse sur l’approvisionnement en produits agricoles et surtout pour assurer l’approvisionnement en eau potable des citoyens.

Lors d’une «conférence sur la rareté de l’eau et les moyens de rationaliser sa consommation», organisée à Tunis samedi dernier, plusieurs hauts responsables et spécialistes de l’eau, dans le contexte actuel de stress hydrique, se sont succédés pour débattre autour de trois questions importantes: 1- comment assurer l’approvisionnement en eau potable?, 2- comment assurer la sécurité alimentaire? et 3- quel le rôle des médias et de la société civile pour sensibiliser à la rationalisation de la consommation de l’eau?

L’exemple de l’Afrique du Sud

Parmi les intervenants, M. Abdallah Rabhi, éminent spécialiste de l’eau et ancien Secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Agriculture, chargé des ressources hydriques et de la pêche, a présenté l’expérience de l’Afrique du Sud, dans la région du Cap pour gérer la crise de sécheresse.

Durant les années 2015-2018, le Cap a connu une sécheresse extrême avec des réserves au niveau des barrages à leurs niveaux le plus bas. Afin de continuer à assurer l’approvisionnement de la population en eau potable, un plan de crise a été décrété. L’objectif principal était d’éloigner le plus possible le «Day zéro» ou le «Jour zéro». Le jour où les barrages seront complètement à sec et les robinets sans eau. A partir de ce jour-là, il n’y aura plus d’eau pour personne. Des mesures drastiques ont été ainsi décidées pour reculer ce «Day zéro» le plus tard possible en espérant que les pluies viennent sauver la situation et renflouer de nouveau les barrages.

La seule possibilité était de comprimer les dépenses en eau, en réduisant de moitié la consommation globale, tout en gérant convenablement les ressources et en mobilisant chaque goutte d’eau disponible, y compris les eaux usées (eaux grises) et le dessalement de l’eau de mer.

M. Rabhi avait souligné que, dans un contexte de rareté de l’eau où chaque goutte compte, il vaut moi exprimer la consommation en litres et non en m3. Dire que la consommation des ménages Tunisiens est en moyenne de 160 000 litres/an est plus éloquent que dire 160 m3.

Au Cap, la consommation d’eau a été donc limitée à 50 litres/jour (à titre indicatif, en Tunisie la moyenne se situe à 120 l/j). Tous ceux qui dépassent ce quota seront automatiquement sanctionnés. Des mesures d’accompagnement ont été prises comme l’équipement des logements par des compteurs intelligents, la réduction de la pression de l’eau dans les canalisations de distribution de l’eau, la réparation systématique des fuites et des pertes. Des points d’eau ont été aménagés en ville, avec autorisation d’un maximum de 25 litres/personne de l’eau que l’utilisateur doit désinfecter lui-même à l’eau de Javel. La stratégie s’appuie également sur une communication, une sensibilisation tous azimuts et un matraquage publicitaire en brandissant un éventuel risque du « Jour zéro » en cas de non-respect des recommandations, de l’échec de la stratégie et l’assèchement des réserves.

Monsieur Rabhi a terminé son exposé par des anecdotes qu’il a vécu personnellement lors de sa visite en Afrique du Sud pour illustrer le sérieux de l’application de la campagne. Dans l’hôtel de luxe, à cinq étoiles, là où il logeait, on vous octroie seulement 10 litres d’eau pour une douche, alors que pour prendre une douche dans les conditions normales, il faut compter de 30 à 100 litres d’eau. On vous demande également de récupérer l’eau usagée dans la salle de bain dans une bassine pour l’utiliser dans les toilettes. Enfin l’hôtel ne prend pour la laverie que les serviettes utilisées.

Grace à la compréhension, la contribution volontaire et les efforts de tous, la campagne a atteint son objectif de réduction de 50% de la consommation d’eau. Ce qui a permis de retarder le fameux «Jour zéro». L’arrivée de la pluie a fini par sauver la situation et recharger de nouveau les barrages et les habitants ont pu reprendre leur vie normalement.

Monsieur Rabhi a conclu que «la sensibilisation est une arme pacifique efficace» et qu’en période de crise, être tous solidaires, la main dans la main, est indispensable.

Un optimisme mitigé

Depuis une semaine, les spécialistes de la météo, à force de modèles scientifiques divers et complexes, nous ont annoncé que le temps va s’adoucir à partir du mardi 21 novembre et, Inchallah, une pluie abondante va arroser tout le pays et enfin nous sauver. Malheureusement ce ne sont là que des prévisions qui ont souvent peu de chances de se concrétiser. C’est que plusieurs facteurs complexes et inconnus interviennent dans les événements météorologiques comme les précipitations. Les modèles, si puissants soient-ils, restent peu sûrs et ne donnent que des tendances pouvant être démenties à la dernière minute.

Un scénario catastrophe, avec une absence de pluie est toujours possible, doit être envisagé par nos politiciens et décideurs et pris au sérieux. Une telle probabilité risque bien sûr d’avoir des incidences dramatiques aussi bien pour l’agriculture que pour l’approvisionnement en eau potable et pour tout le pays d’une façon générale. S’y préparer et disposer d’un plan d’action, à l’avance avant qu’il ne soit trop tard, est indispensable. S’inspirer de l’expérience du Cap, en Afrique du Sud, est très intéressant et montre bien qu’il est possible, grâce à la sensibilisation, la cohésion et la contribution volontaire de tous, d’éviter le pire.
En attendant la pluie, il est temps de lancer une véritable et sérieuse campagne de sensibilisation des citoyens pour les informer honnêtement et franchement de la situation catastrophique de nos ressources en eau. Situation qui peut nous conduire rapidement à un possible «Jour zéro», un tarissement complet des ressources. L’eau n’est pas une marchandise qu’on peut importer comme le blé, les équipements… Pour l’eau, on ne peut compter que sur nos ressources.

Pour une stratégie de crise

Il est nécessaire d’agir rapidement, énergiquement et de lancer une stratégie de crise pour l’eau potable. Il faut noter que le Tunisien est devenu, depuis déjà quelques années, un des plus gros consommateurs du monde, d’eau en bouteille. Sa consommation est de 227 litres/personne/an. Avec la sécheresse, le secteur de l’eau en bouteille plastique n’est nullement épargné sachant que cette eau provient des sources et des nappes qui sont, d’une part, surexploitées et d’autre part, insuffisamment alimentées. Ce secteur va certainement connaitre des difficultés très prochainement si la sécheresse persiste encore. Vu son l’importance socio-économique de ce secteur, et dans l’intérêt de tous, il est nécessaire d’étudier les perspectives et les solutions dans ce contexte difficile.

Ouvrir le robinet et avoir de l’eau courante à volonté risque dorénavant de ne plus être aussi évident. Il est nécessaire de maitriser et limiter notre consommation d’eau. La restriction horaire pratiquée jusqu’ici par la Sonede, doit être renforcée et multipliée. Limiter la distribution de l’eau à une plage horaire encore plus réduite doit être envisageable. Dans sa stratégie, le Marhp a prévu même des points d’eau, des citernes pour alimenter les citoyens faute d’eau courante. A la pénurie des produits alimentaires essentiels (sucre, café, riz, semoule…) viendrait s’ajouter la pénurie d’eau. Un jour on sera peut-être obligé, un seau ou un bidon en plastique à la main, de guetter l’arrivée de la citerne municipale pour se ruer et, au mieux, faire la queue pour avoir sa ration d’eau et retourner à la maison heureux d’avoir de quoi boire et cuisiner les repas et peut être se laver le visage.

Une révision de la tarification de l’eau peut être envisagée afin de sanctionner les gros consommateurs et inviter les citoyens à réduire au maximum la consommation d’eau. Fixer un plafond de 50 litres /jour/ habitant, comme ce qui a été fait au Cap, semble intéressant mais difficile à mettre en place par manque de compteurs intelligents.

L’eau, une denrée précieuse

Des campagnes de sensibilisation doivent être menées sans plus s’attarder pour inviter les citoyens à contrôler et réparer si nécessaire toute défaillance dans le circuit d’eau et les robinetteries. Des chasses à eau ou des robinets qui fuient peuvent occasionner des pertes allant jusqu’à 600 l/jour. Tirer la chasse d’eau c’est 10 litres d’eau soit, si on utilise les toilettes 5 ou 6 fois/j, de 50 -60 l. Un bain représente 200 litres alors qu’une douche c’est 50 litres. Laver sa voiture au jet consomme 200 litres alors qu’un seau de 10 litres suffit. L’arrosage du jardin représente jusqu’à 2 000 l/heure. Enfin, pour remplir une piscine, il faut compter en moyenne 60 000 litres.

Il est évident que le citoyen doit payer sa consommation d’eau, toutefois ceci n’est pas suffisant car d’une part l’eau est fortement subventionnée et ce qu’on paye est en réalité très peu par rapport au cout réel de l’eau surtout dans le contexte actuel. D’autre part comme le dit l’adage « L’argent est le vôtre, mais la ressource est pour tout le monde » et il nécessaire de faire attention et ménager la ressource surtout si elle ne se renouvelle pas suffisamment.

L’agriculture et le milieu rural d’une façon générale, vont également souffrir à cause de cette sécheresse prolongée. Des mesures spécifiques doivent être envisagées pour venir en aide aux agriculteurs et aux éleveurs.  La Tunisie est un pays agricole avant tout et l’agriculture demeure encore le pilier principal. La sécheresse est synonyme de misère, de chômage, de pauvreté, d’exode, de mendicité, de délinquances, de sans-abris…

Quoi qu’à long terme, il est possible de planifier et de prévoir, à moyen terme on espère bénéficier des réalisations en cours, toutefois à court terme seule la pluie peut nous délivrer de cet affreux cauchemar. Ne dit-on pas « une goutte d’eau vaut mieux qu’un trésor » ou « on ne se rend compte de l’importance des choses qu’après les avoir perdues ». En matière d’eau potable, il est temps d’agir avant qu’il ne soit trop tard et Rabbi yerhamna.

Ridha Bergaoui
 

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