Opinions - 01.03.2019

Tunisie: Lettre ouverte à la société civile à propos d’une stratégie de sortie de crise

Tunisie: Lettre ouverte à la société civile à propos d’une stratégie de sortie de crise

La société civile se doit de se mobiliser pour jouer son rôle et centrer le processus électoral de cette année 2019, sur les besoins fondamentaux du pays : la pacification des rapports sociaux et la centralité de la question sociale. La lettre ouverte examine ce rôle en conformité avec les avancées théoriques et pratiques dans ce domaine. Elle comporte une trentaine de page. Voici un résumé de son contenu.

1. La violence des rapports sociaux

La lettre ouverte analyse les rapports au sein et entre les principaux partis politiques et conclut à la subjectivité de ces rapports. Il n’est plus possible de distinguer le légitime et l'illégitime dans une société où il n’y a plus de contrat social, il n y a plus de norme morale, sociale ou culturelle supérieure et fondatrice. L’affaiblissement de l’Etat, de l’Etat de droit, de la justice, laissent la place aux conflits personnels et à la violence comme moyen de résolution de ces conflits. Un climat de guerre froide civile règne dangereusement dans le pays.

Le pays est fragilisé, il est devenu de plus en plus tributaire des influences et des impératifs étrangers Ces interventions extérieures fragilisent le processus démocratique en cours. La violence et les règlements de comptes entre les différents partis politiques ou les différentes fractions du même parti alimentent et parfois entrainent ces ingérences. Il est impossible d’établir une authentique démocratie sans être le maître de ses propres décisions et avoir un contexte de paix sociale favorable. Démocratie et souveraineté nationale sont inséparables.

2. La centralité de la question sociale

Pour se rendre compte de l’ampleur de la question sociale, il suffit de partir de n’importe quel métier et remonter la chaine. A cet effet, prenons le cas concret des taxis. Ce sont 40.000 chauffeurs utilisant un parc de 30.000 Taxis, transportant environ 1.500.000 passagers quotidiennement. Le métier connait de plus en plus de difficultés dues à la baisse constante des revenus générés par cette activité qui suffisent à peine à faire vivre les chauffeurs de taxis et leurs familles. Ils sont incapables financièrement de reproduire le cycle en investissant dans une nouvelle voiture pour remplacer l’ancienne. Continuer à travailler avec une ancienne voiture augmente les risques et les coûts jusqu’à travailler à perte.
Les louagistes vivent le même problème, en plus grave, puisque le prix de leur véhicules est plus cher. Pour que ces métiers permettent une vie descente et un renouvellement du capital, il fallait fixer une tarification qui l’aurait permis. Ceci risque de doubler (voire tripler) les tarifs. Or le niveau des salaires est trop bas et ne permet pas un tel « luxe ». Ce tarif, si bas, est déjà cher pour une franche très importante de la population. Il fallait donc recourir au taxi collectif.
Là, on touche le point central de ce système : Les salaires sont trop bas. Ils ne peuvent pas soutenir la demande intérieure et générer des revenus corrects aux métiers intermédiaires : à des salaires bas doivent correspondre des prix de biens de consommation bas, même s’ils ne garantissent pas des revenus suffisants. Une perspective de précarité touche tous les métiers du commerce au détail : les épiciers, les boulangers, les vendeurs de légumes, les boucheries, poissonniers, etc… On assiste à un processus de paupérisation de pans entiers de la société.

Au niveau des entreprises, la dynamique de l’économie tunisienne est déterminée par l’importance des petites et moyennes entreprises. Or, ces PME sont en grandes difficultés. La productivité est trop faible et les salaires aussi. Ils sont généralement inférieurs au SMIG (48.4% le sont) surtout pour les femmes.

La situation est encore plus dégradée au niveau de l’agriculture. Les ¾ des agriculteurs tunisiens (73% en 1995 et 75% en en 2005) possèdent moins de 10 hectares. Ces terres sont exploitées dans le cadre d’une agriculture traditionnelle qui ne les occupe que quelques mois. Le reste de l’année c’est la débrouillardise dans le cadre d’un chômage déguisé et une pauvreté absolue.

Ainsi, la baisse des salaires réels (qui a entrainé avec elle tous les revenus) a atteint un niveau trop bas, qui a été aggravé par l’inflation et les dévaluations successives du dinar, provoquant la rupture de l’équilibre économico-social. La demande intérieure s’est effondrée et l’économie n’est plus capable de créer des emplois. Pis encore, elle est de moins en moins capable de maintenir les emplois existants en leur assurant un revenu correct. Le système commence à générer chômage, pauvreté et marginalisation.

3. La société civile et la stratégie de sortie de crise

La contradiction principale en Tunisie actuellement est que la majorité des mouvements politiques soutiennent un modèle économique ultra libéral hérité de l’ancien régime et qui a généré cette crise. Ceci se traduit par 80% du parlement qui le légitime. Ce qui est en flagrante contradiction avec une majorité écrasante de la population qui conteste ce modèle : des régions entières se sont soulevées (Tataouine, Kerkennah, Silinana, Kasserine, le bassin minier, etc ) et aussi des secteurs entiers de l’économie (Le transport, la fonction publique, les enseignants, etc.).

Ce déséquilibre est extrêmement grave et menace la transition démocratique. En plus, Le niveau dangereusement bas des salaires et des revenus doit interpeler les différents syndicats (notamment l’UGTT). Il en fait d’eux les principaux acteurs d’un changement de cap. L’échéance électorale devrait être l’occasion pour poser la question sociale dans sa globalité et s’assurer de son traitement diligent, dans un contexte de pacification des rapports sociaux. Le regroupement d’autres acteurs sociaux et politiques au tour de cette question, déclencherait un processus de mobilisation de la société civile. Celle-ci se devrait d’assumer son rôle pour sortir le pays de la crise qui prévaut actuellement. Pour cela, sa pensée devrait s’émanciper de l’enfermement théorique due à une conception classique de la démocratie qui lui impose sa « neutralité politique ». La lettre ouverte consacre une première partie (théorique) à l’examen de cette éventualité à la lumière des avancées théorique et pratique dans ce domaine, qui s’inscrit dans un horizon universel, permettant aux populations de faire de la démocratie, ce qu’elle est, un moyen de résolution de leurs problèmes fondamentaux.

Quant à la deuxième partie, elle distingue deux volets : un premier de court terme (en relation avec les élections de cette année) qui exprime la centralité de la question sociale et la pacification des rapports sociaux.

L’autre volet, stratégique, concerne la démocratisation de la société tunisienne, l’émancipation de la femme au quotidien et l’enracinement de la démocratie en conformité avec le système universel des droits de l’homme.

Jalloul Sghari
Docteur en Economie
Enseignant-chercheur à l’université Paris 5

 

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