Opinions - 19.12.2016

Réflexion basique sur une stratégie de combat "adaptée" à celle de l'ennemi déclaré

Réflexion basique sur une stratégie de combat "adaptée" à celle de l'ennemi déclaré

La présente réflexion ne se veut nullement une critique de la déclaration en exclusivité du Contre- Amiral K.Akrout à LEADERS parue le 11.12.2016 portant sur la Stratégie nationale de lutte contre l'extrémisme et le terrorisme en Tunisie, mais plutôt une contribution visant à engager un débat sérieux et serein sur les fondements  d'une stratégie "adaptée" à celle de l'ennemi et l'élaboration d'une stratégie susceptible de réarmer les esprits face à la menace de l'intégrisme radical, à la prédication subversive et aux actes de terreur de l’ennemi.

Combattre un ennemi, surtout dans le long terme, implique que nous  devions identifier sans ambiguïté cet ennemi et que nous comprenions sa stratégie.

Identification de l'ennemi

Il est vrai que désigner un être, un groupe humain, un État comme "ennemi" inspire la crainte en démocratie. De fait, l'ennemi physique humain (ou inhumain par ses actes) existe malgré le refus de le voir (par certains politiques au pouvoir)

Il est temps de bien saisir la notion d'ennemi et de bien comprendre de qui nous sommes l'ennemi et de nommer ce dernier sans ambiguïté afin de savoir comment le combattre et surtout le défaire même si ce sera une tâche de longue haleine.

Mais l’avions- nous identifié dans nos réflexions stratégiques? Pas vraiment .Il est souvent dissimulé derrière le terme général de "terrorisme", «alors que l'infraction routière, la fraude fiscale, la contrebande...etc., relèvent aussi de cette notion de terrorisme .Aujourd’hui, l'ennemi réel et non le terroriste seulement devrait être au cœur de toute étude stratégique ou autre "livre blanc"».

Le corpus doctrinal militaire définit, avec bon sens, l'ennemi comme étant une «partie aux intentions délibérément hostiles qui, manifestant une volonté et une capacité de nuire, est combattue, si nécessaire, par l'emploi de la force».

Au regard de cette définition, notre ennemi  réel existe  et répond aux caractéristiques particulières  suivantes: Il est un combattant fanatique, fils de ce pays corps et âme. Comme tout soldat, il est recruté, embrigadé, surarmé et surentraîné, mais, il méprise son pays, ses valeurs et ses symboles.

Ce combattant a la particularité d'être endoctriné (ou radicalisé). L’endoctriné, faut-il le rappeler, est endoctriné parce qu'il est endoctrinable ou influençable ou malléable .Son âge ne lui a pas laissé le temps d'avoir de quoi faire barrage. Pas encore où pas assez sage, il ne dispose ni de garde - fous ni de repères. Tous les dangers deviennent pour lui irrésistibles. Il a surtout envie de vivre une aventure.

L'endoctrinement lui garantit une sorte de lavage de la tête au pied .Le lavage de cerveau, en particulier, termine par lui imposer des comportements contre-nature.

Notre ennemi est désormais défini, Il nous faut construire un rapport de force dissuasif qui lui indique clairement que sa mission est impossible et que le risque majeur qu'il prend, en nous étant hostile, est réellement périlleux.

Il faut cependant prendre en compte le fait que ces combattants, comme tous les fanatiques, pourront difficilement être dissuadés d'agir par la violence armée. Seul restent leur élimination physique d'une part, l'assèchement de leur vivier de recrutement d'autre part, enfin la détermination à les combattre.

La stratégie adverse

Ni "daech" ni "l'état Islamique" ne méritent de majuscule. Ce mauvais emploi de la langue française leur donne beaucoup d'honneurs non mérités .Ceci étant dit, arrêtons- nous, à présent, sur la stratégie de daech, ennemi d'aujourd'hui et de demain, telle qu’elle est écrite en 2004 dans "la gestion de la barbarie" par Aboubakr Naji stratège de l'état islamique.

Je me contenterai de rappeler la première étape de cette stratégie: humilier et épuiser son ennemi en vue d'installer le chaos et favoriser l'étape suivante.

Que les attaques terroristes réussissent ou pas n'ont que peu d'importance pour l'état islamique. Elles font appel à peu de moyens. L'important est de montrer la faiblesse supposée de la cible visée, en l'occurrence notre pays. Ainsi nos services de renseignement sont mis en doute, l'efficacité des forces aussi et l'État est obligé à déployer de plus en plus d'effectifs pour rester crédible. Sur le terrain, nos forces n'arrivent plus à récupérer, ne s'entraînent plus, elles s'épuisent et répondent en cela à l'objectif stratégique recherché par daech.

Quels sont les effets attendus d'une telle stratégie? J'identifierai trois effets intéressants au niveau stratégique:

  • Nous contraindre, dans le cadre d'une crise économique, à des dépenses de plus en plus importantes pour notre sécurité afin d'affaiblir l'effort social de l'État .une partie de notre société est susceptible de soutenir daech si ses conditions sociales et matérielles ne s'améliorent pas .Une autre partie de la population peut faire pression sur le gouvernement pour un changement de politique.
  • Affaiblir notre cohésion nationale. Un certain nombre de tensions internes peuvent survenir et dont nul ne peut prévoir l'issue en terme de stabilité intérieure.
  • Montrer que cette organisation est toujours présente malgré les défaites successives qu'elle ne cesse de subir.

Il faudra sans doute adopter une stratégie "adaptée" contre cette menace pour empêcher le chaos de s'installer. À ce titre les mois à venir seront critiques dans l'attente de nouveaux moyens. La stratégie voudrait que l'ennemi poursuive ses actions de terreur, qu’elles soient individuelles par des "loups solitaires" ou organisées par des "meutes"  et ce dans le but de désorganiser l’État.

Que faire?

En vue de répondre à cette question, plusieurs questions méritent à mon avis d'être évoquées préalablement

  • Ne faut-il pas s'interroger sur ce que chacun d'entre nous a fait ou n'a pas fait pour que notre société génère cette menace? Quels ont été donc les blocages, les incompréhensions, les divergences, les échecs de notre société?
  • Comment comprendre qu'une infime minorité radicalisée de quelques centaines de membres puisse nuire et menacer une société soudée de plus de onze millions d'habitants ? N’est- ce pas le résultat d'une trop grande tolérance au nom des libertés et de droit de l'homme?
  • Comment interdire la propagation des idéologies radicales tout en respectant la liberté religieuse? Comment prévenir  et pénaliser les radicalisations?
  • Ensuite  dans quelle mesure et dans quels délais l'approche sécuritaire peut-elle contribuer à une victoire sur le radicalisme dans son expression la plus violente qu'est le salafisme de daech ou d'el quaida.?
  • Finalement, pourrons-nous combattre efficacement l'extrémisme si notre société devenue faible et permissive se limite à la seule approche sécuritaire et n'est pas refondée dans son fonctionnement?

Ces questions étant posées, dans cette guerre d'usure qui s'annonce sur la période d'au moins d'une génération, sommes-nous capables d'élaborer une stratégie générale dans un contexte où la visibilité politique est quasiment absente.

Sommes-nous capables d'élaborer une doctrine de combat qui organise la synergie des capacités du pays, mobilise la société tunisienne et fait émerger un contre- discours efficace contre la propagande salafiste, support de la stratégie ennemie?

Il est donc temps de réarmer la société moralement, intellectuellement et psychologiquement pour faire face à une idéologie qui veut l'asservir. Cela conduit à une stratégie à long terme (dépassant le seul projet politique sur cinq ans d'une candidature présidentielle) qui définirait une approche globale de la réponse à apporter et qui doit, en premier lieu , fédérer les actions des services de l'État et organiser leur synergie pour agir dans le long terme .Sans être exhaustive, plusieurs orientations apparaissent:

1- Hormis les opérations contre les terroristes exécutées par l'armée et les forces de sécurité, les autres services publics doivent jouer leur rôle face à la menace en appliquant strictement la loi .Combien d'individus impliqués dans des actes de terreur ont  été  relâchés par la justice pour soi-disant présomption d'innocence?

2- L'école doit être mobilisée pour que la jeunesse ne dévie pas et reste rattachée à son pays et à ses valeurs.

3- La société dans son ensemble doit être rendue résiliente face à la menace du terrorisme. Outre l'éducation et l'information, les conditions socio- économiques aujourd'hui dégradées ne peuvent être ignorées et le mieux-être de la population doit être un objectif constant;

4- Pour soutenir ces orientations:

  • l'État doit élaborer en permanence un contre-discours fédérateur et crédible et surtout hors des projets politiques des partis.
  • l'Armée doit créer un nouveau Commandement spécifique de lutte antiterroriste .Placé sous l'autorité directe du Chef d'état-major de l'Armée de terre, ce Commandement est appelé à devenir un véritable "pôle" d'excellence dédié à l’anticipation, à la préparation et à l'engagement opérationnel des unités de combat spécifiques.

Pour conclure, notre ennemi doit être combattu:

  • Physiquement dans la durée, là où il se trouve, pour le mettre en situation d'insécurité permanente et lui rendre de plus en plus difficile la réalisation de ses objectifs militaires.
  • Intellectuellement pour montrer la fausseté de son approche politico-religieuse pour d'une part lui retirer tout espoir de vaincre, d'autre part lui retirer sa capacité d'attraction auprès de notre population.
  • Sociétalement pour montrer que notre peuple est soudé par le cœur et l'esprit et ce sous l'angle d'un nouveau contrat social  sans doute encore à imaginer.

Vaillance, Mobilisation, Combativité, Détermination, Volonté de vaincre, tels sont les mots-jalons de notre démarche vers l'émergence et l'excellence. Vive la Partie et gloire aux Martyrs de la Nation.

Mohamed Kasdallah

Militaire à la retraite

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