Hommage à ... - 12.03.2019

Hommage à Raouf Bennaceur, le grand physicien qui nous quitte

Raouf Bennaceur, le grand physicien

Raouf Bennaceur est né le 8 avril 1945 à Gafsa, où il fit ses études primaires. Son enfance fut marquée par les activités de leader nationaliste et syndical de son père, feu Maître Mohamed Bennaceur, qui valurent à ce dernier de multiples problèmes avec les autorités coloniales et un rôle important pour Raouf comme chef d’une fratrie qui a été inspirée par lui. Raouf passa ensuite ses études secondaires au Lycée Technique de Tunis (ex-Emile-Loubet), où il développa une passion pour les mathématiques et la physique. Ses brillants résultats lui valurent une bourse d’études supérieures en 1964 pour faire partie de la première génération de Tunisiens à se rendre en Union Soviétique (Moscou). Alors que la plupart des étudiants venant d’Afrique étaient orientés à l’Université Patrice-Lumumba, il fut décelé à la suite de la première année d’apprentissage du russe comme grand potentiel et envoyé à la meilleure université soviétique (qui s’appelait Lomonossov, devenue maintenant Moscow State University), où il côtoya plusieurs (futurs) prix Nobel de physique. La petite communauté tunisienne de l’époque à Moscou garde les souvenirs de conditions de vie extrêmement difficiles, où il fallait tout ramener de Tunisie, à l’exception des livres universitaires et des manteaux, pour affronter les hivers où la température pouvait atteindre les moins 40 degrés !  Il rencontra à Moscou celle qui allait devenir sa compagne et épouse de près de 49 ans, Meri Tipevska, qui devint enseignante et chercheuse en biochimie à la faculté de Médecine de Tunis.

Après un master en physique et mathématiques de Lomonossov, en 1970, nouvelle destination : Paris, vers l’université de Paris 6 (Jussieu) où il travailla avec les grands noms de la physique des particules en France, et où il soutint brillamment en 1975 son doctorat d’Etat en physique sous le titre : «Etude de la propagation des ondes électromagnétiques dans les milieux inhomogènes : application à la détermination du profil des porteurs libres dans le silicium implanté au phosphore». Le directeur du laboratoire à Paris 6 (Professeur Balkanski) caractérisa à l’époque ses travaux comme fondamentaux et ouvrant la voie à un prix Nobel de physique !

Retour par la suite en 1975 en Tunisie à la faculté des Sciences de Tunis comme maître de conférences puis professeur de physique. Sa passion pour l’enseignement l’amena à couvrir un grand nombre de sujets tels que l’électromagnétisme, la relativité restreinte et la relativité générale, la théorie quantique des champs, la mécanique statistique et la physique statistique, les ondes et vibrations. Il enseigna aussi les mathématiques pour l’ingénieur à l’ENIT et dans les classes préparatoires. Il était énormément apprécié de ses étudiants pour son dévouement et sa gentillesse. Une de ses étudiantes en 1976-77 (Mme Fatma Amira-Hamouda) écrit : «Ses cours m’avaient impressionnée par la clarté et la rigueur scientifique avec lesquelles il abordait le sujet… Quarante ans après, ses démonstrations sont restées gravées dans mon cerveau tant elles étaient limpides…Son bureau était ouvert à tous les étudiants qui venaient lui poser des questions.»

Son sens du devoir l’amena à défendre physiquement ses étudiants qui furent attaqués pour leurs positions politiques.

Ses collègues de l’époque mentionnent que Raouf était toujours volontaire quand il s’agissait d’enseigner une nouvelle matière spécialisée, et adorait s’immerger dans le sujet pour le transmettre sous forme de savoir aux étudiants.

En plus de l’enseignement, il a dirigé un grand nombre de thèses dans lesquelles il s’impliqua pour conseiller et orienter les étudiants  dans des domaines aussi divers et d’avant-garde que la résonance magnétique, les semi et supraconducteurs, les couches-minces, les ondelettes …

Sa passion pour la recherche et l’innovation l’a poussé à entreprendre une grande gageure à la fin des années 1980: le développement du pôle technologique de Borj Cédria, qui devint le premier centre en Afrique et dans le monde arabe dédié à la recherche sur les énergies innovantes telles que l’énergie solaire. Il reçut un fort soutien des Japonais, heureux de voir leur passion partagée par Raouf. Cela lui permit aussi d’ajouter aux nombreuses langues qu’il pratiquait le japonais ! Le Centre de recherche des technologies de l’énergie dispose maintenant, grâce en partie à ses efforts, de 5 laboratoires travaillant sur des domaines aussi divers que les nanotechnologies, les semi-conducteurs, le photovoltaïque, le solaire thermique, l’énergie éolienne, l’efficacité énergétique et la valorisation énergétique des déchets.  Le ministre actuel de la Défense nationale, Professeur Abdelkrim Zbidi, qui fut aussi ministre de la Recherche scientifique et de la Technologie, écrit : «J’ai eu le plaisir de découvrir les qualités scientifiques, pédagogiques et humaines de Raouf quand j’étais en charge de la Recherche et de la Technologie. Il a mis en place la technopole avec toutes ses composantes (formation, recherche et innovation technologique), dans trois thématiques jugées priorité nationale: les énergies renouvelables, l’eau et la biotechnologie. Pendant six ans, il s’est consacré à la mise en place de cette œuvre avec son savoir, son savoir-faire et son savoir-être. Entretemps, il fut nommé conseiller auprès du SG de l’Aiea à Vienne dans le domaine de l’énergie en général et des énergies renouvelables.»

M. Abdelkrim Zbidi ajoute : «Raouf était respecté par tous ses collègues et ses étudiants pour ses qualités scientifiques, pédagogiques et humaines, sa grande discrétion et son humilité. Ces qualités lui ont permis de s’imposer dans toutes les équipes qui ont travaillé sous sa responsabilité dans toutes les structures qu’il a dirigées efficacement. La disparition de Raouf Bennaceur constitue une grande perte pour l’Université tunisienne et la Tunisie. Sa modestie était telle que sa disparition est passée presque inaperçue au ministère de tutelle qu’il a servi durant une carrière de 45 ans !»

Le Professeur Habib Bouchriha témoigne : «Raouf a été un élément moteur pour le développement de techniques innovantes de fabrication et de caractérisation de nouvelles générations de cellules photovoltaïques à tel point qu’il était devenu expert en la matière. Ce nouvel axe a drainé beaucoup de chercheurs et de nombreuses thèses furent soutenues.»

En 1996, le Congrès mondial sur les énergies renouvelables l’a honoré de la grande distinction de «Pionnier des énergies renouvelables ».

Il créa et dirigea aussi des structures de recherche à l’Université tunisienne, telles que le laboratoire de physique de la matière condensée de la faculté des Sciences de Tunis qui naquit en 1999 de la fusion de plusieurs équipes de recherche sur des domaines de la physique moderne, et qui restent aujourd’hui à la pointe de la connaissance physique. Malgré de nombreux appels de prestigieux laboratoires étrangers avec des rémunérations mirobolantes, il a toujours insisté pour rester en Tunisie, car il ne pouvait «abandonner» ses chers étudiants, thésards et laboratoires. Sa passion pour la physique l’amena à devenir membre fondateur et président de la Société tunisienne de physique. Le Pr Bahri Rzig (ENIT), qui l’avait connu de près, en parle en connaisseur. «Erudit, modeste, gentil et généreux comme seuls peuvent l’être les grands scientifiques. La bureaucratie s’est chargée de bloquer la plupart des projets d’avenir qu’il avait portés d’une manière anticipée sans aucune ambition ni intérêt autres que de faire accéder la Tunisie à un monde digne de ce siècle. Si un savant est surtout celui qui met à votre portée son savoir en vous aidant à le fructifier, alors il était un grand savant.»

Entre 2000 et 2006, il fut directeur général de l’Institut national de la recherche scientifique et technique, où il développa de nombreux partenariats avec des instituts étrangers.

En 2014, il fut nommé professeur émérite à la faculté des Sciences de Tunis : lorsqu’il lui fut demandé dans le dossier de candidature de joindre toutes ses publications, ce fut mission impossible, car il avait publié plus de 200 articles, et une petite sélection était déjà de la taille d’une encyclopédie !

Il devint par la suite membre correspondant en sciences physiques de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts (Beit al-Hikma). L’ancien ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, M. Chiheb Bouden, qui l’a côtoyé durant de nombreuses années, témoigne : «Le Professeur Raouf Bennaceur a formé des générations;  il a laissé son empreinte dans l’enseignement supérieur tunisien et dans le système national de la recherche scientifique.»

Pour Raouf, il y avait d’abord la famille et de la physique avant toute chose. Il laisse deux enfants, Ali Skander et Professeur Lilia (ép. Farah), qui suit les traces de son père dans l’enseignement supérieur. Kais Djelassi commente : «Le Professeur Raouf Bennaceur a rejoint le grand équilibre des particules, qui lui sont chères, au cœur de la vie. Il est peut-être de ceux que mentionnait Napoléon: «Les hommes de génie sont des météores destinées à brûler pour éclairer leur siècle».

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