Opinions - 02.03.2016

Du Syndrome de la "Réunionite" plus de Synergies

Du Syndrome de la "Réunionite" plus de Synergies

Qui n'a jamais eu, dans sa vie active, l'impression de passer des heures et des journées  dans des salles de réunion à discuter de tout et de rien sans déboucher sur des décisions utiles et efficaces? C'est une constatation (sévère) exprimée au sujet de l'administration et des entreprises fonctionnant selon le système français par comparaison avec le système anglo-saxon. Voila un sujet de gouvernance et de management  pour évaluer la performance de l'administration , des entreprises et des organisations tunisiennes en termes d'efficacité des réunions et d'impact sur la gestion des moyens humains et matériels et parvenir à une sorte de "guide de qualité" des réunions. Le sujet intéresse l'administration , les entreprises , les organisations et les administrés. Il relève de la compétence des centres de gouvernance et de management.

Le syndrome de la "réuionite"

J'aborde la question sous l'angle spécifique du syndrome de la "réunionite" qui affecte le spectacle sociopolitique tunisien depuis cinq ans à la faveur de la prolifération des acteurs politiques et institutionnels et des organisations de la Société Civile. Réunions, congrès, conférences, séminaires, forums, se tiennent presque tous les jours. Les Tunisiens, toutes catégories confondues, ne manquent pas ainsi d'occasions pour se rencontrer, bavarder, discuter, dialoguer et prendre des cafés-break avant d'aller au travail pour ce qui reste de la journée. Si on tient compte du nombre de partis politiques, des organisations nationales, des corps professionnels, des institutions et des associations de la société civile (plus de 18000 au total) et à supposer que 10000 seulement sont opérationnels, à raison d'un meeting par trimestre groupant en moyenne 50 personnes cela fait près de 40000 rencontres et 2 millions de personnes-journées par an dont -supposons- la moitié seulement sont des journées de travail. Le pourcentage de journées "perdues" en termes de travail dépend de l'efficacité des réunions, de leur "ouput" en termes de décisions, conclusions ou recommandations prises en considération par les décisionnaires dans la gouvernance du pays. L'exercice manque de précision, certes, mais il ne manque pas d'intérêt pour la Société surtout dans un Etat en reconstitution et dans une économie en récession. Aux cercles concernés et aux spécialistes de faire l'exercice de manière scientifique s'ils le jugent utile.

Evidemment la concertation, le dialogue et l'échange d'idées dans une démocratie naissante sont nécessaires dans le cadre de l'approche participative souhaitable pour la reconstruction de l'Etat et la reprise du processus de développement. La démarche gagne en utilité et en efficacité en fonction des synergies entre la "filière de la réunionite" reconnue utile et les sphères de décisions pour considérer les "out-put" des réunions dans l'adoption des choix au sujet des grandes orientations de l'action publique. Sinon ce serait peut-être utile pour les participants avertis, mais sans grande utilité pour le pays en termes de temps alloué, de coût et de travail.

A titre d'illustration des succès enregistrés j'évoquerais le processus de dialogue national de 2012-2013,  qui nous a couté beaucoup de temps et d'argent, mais qui a sauvé le pays d'une véritable crise politique qui a failli dégénérer en guerre civile. Grâce au dialogue, la raison et le réalisme politique aidant , tous les acteurs politiques y compris ceux qui n'osaient même pas se parler et qui ne se rencontraient "jamais tels des rails de chemin de fer", ont fini par réaliser le "miracle" du consensus national qui a abouti à l'adoption de la nouvelle Constitution et à la réalisation de la transition politique qui fait aujourd'hui "l'exception Tunisienne". C'est ce qui a valu l'octroi à la Tunisie du Prix Nobel de la Paix 2015 décerné au Quartette de la Société Civile. Bien plus, et à la faveur des élections de 2014 les rails de chemin de fer (Nidâa Tounes et Ennahdha ) ont fini par se rencontrer pour concrétiser la transition politique dans une alliance "contre-nature", disait-on, mais bien nécessaire pour le pays. Force est de constater, cependant, que cette coalition est fragilisée par l'éclatement de Nidaa Tounes qui a perdu la première place au parlement au profit d'Ennahdha devenant ainsi la première force politique au sein de l'Assemblée. L'avenir de la transition politique risque d'être affecté par cette nouvelle donne et reste plus que jamais tributaire de la solidité des rapports entre les deux rails de chemin de fer. Dans ce contexte, la prochaine échéance électorale au niveau local et régional sera un test déterminant pour le processus de transition. A ce sujet il serait souhaitable que le projet de loi sur les élections locales et régionales apporte une correction au mode de scrutin basé sur le système de listes et les plus forts restes. Le vote nominal sur les personnes ou le scrutin de listes avec panachage seraient plus indiqués pour motiver et responsabiliser les citoyens dans le choix des gestionnaires de leurs affaires locales et régionales et plus proches de la démocratie.

Sur un autre plan et toujours dans le contexte du syndrome de la réunionite, la question de l'utilité et de l'efficacité des réunions de toutes sortes reste posée au moins sous l'angle des synergies avec les politiques arrêtées et mises en œuvre par les décideurs. Mis à part les partis politiques qui sont censés avoir des programmes politiques qu'ils font endosser par leurs adhérents et qu'ils proposent aux électeurs à travers les meetings et les médiats, nombreux sont les autres acteurs, notamment ceux de la Société Civile, qui multiplient les rencontres, séminaires, conférences, forums et cercles de réflexion sur des thèmes variés ( intéressants et moins intéressants ), mais on ignore l'issue de leurs travaux (certes utiles) et la suite qui leur est réservée. Dans bon nombre de cas la présence de personnes non concernées par le continu des meetings et l'absence de préparation des participants sont des motifs d'inefficacité et les débats tournent en querelles intestines souvent dominées par les ambitions personnelles. Que dire si, paradoxalement, il n'ya pas de communication au cours des rencontres mal organisées. On vire alors purement et simplement dans la réunionite (inutile).

Des synergies necessaires

Pour positiver, j'évoquerais les synergies nécessaires entre certains travaux pertinents réalisés par des organes consultatifs, des acteurs institutionnels ou des organisations civiles et les travaux du Plan de développement en cours de finalisation. Alors que la note d'orientation du plan semble être bouclée et transmise à l'Assemblée des Représentants du Peuple, et à titre d'exemple, le " Programme National des Réformes Majeures " proposé par le Conseil des Analyses Economiques (en version provisoire) vient d'être présenté au Chef du Gouvernement. Malencontreusement cet évènement vient d'être suivi par la démission de trois membres du Conseil pour des raisons liées à la " préservation de la déontologie scientifique , de l'éhtique et de l'honnêteté intellectuelle "suite à l'inclusion dans le rapport d'une annexe puisée, semble-t-il, dans un ancien document  ne concernant pas la Tunisie, ce qui a donné lieu à une polémique sur certains médiats. Bien plus, au moment où les travaux de finalisation du plan semble toucher à leur fin, des acteurs politiques, des organisations nationales et de la société civile, ainsi que la dernière mission du FMI évoquent toujours la nécessité de revoir le modèle de développement pour tendre vers une croissance soutenue et un développement inclusif. Or, le gouvernement laisse entendre que le modèle de développement est déjà défini dans  la note d'orientation et les chapitres sectoriels du plan en cours de finalisation.

Dans le même ordre d'idées, et après deux jours de débats fructueux grâce à la qualité des organisateurs et d'une assistance nombreuse, le " Forum du Futur " sur les (grands choix économiques et sociaux afin de soutenir le processus démocratique en Tunisie) a clos ses travaux par l'adoption d'une déclaration comportant une quinzaine de recommandations, rapportent les médiats. Tout en sonnant la sonnette d'alarme sur "la gravité de la situation économique" et appelant à " un niveau de croissance élevé à même de déclencher la relance de l'économie et d'accroitre le rythme de créations d'emplois", la rencontre a souligné l'importance de  convenir des choix économiques et sociaux essentiels qui" doivent faire l'objet d'un consensus national le plus large possible endossé par tous les acteurs politiques, économiques et sociaux et devant constituer un référentiel commun". Manifeste politique à caractère d'alternative ou main tendue au Pouvoir, le mérite de cette déclaration est d'avoir sensibilisé les décideurs politiques quant à la nécessité du consensus national sur les grands choix économiques et sociaux à travers la réunion d'une large plateforme d'acteurs politiques, de partenaires sociaux, d'organisations de la société civile, d'entreprises et d'investisseurs, mais aussi de compétences et de personnalités indépendantes dans un "dialogue tuniso-tunisien franc et constructif", en vue d'assurer les synergies nécessaires avec la phase finale des travaux du plan.

Toujours dans le même contexte et en prévision du prochain dialogue national sur l'emploi, beaucoup d'opinions ont été exprimées au cours des dernières semaines dans les journaux et sur les reseaux sociaux . Nombre de propositions sont pertinentes, d'autres le sont moins. Bien qu'elles soient dignes d'attention, elles butent contre l'applicabilité sous la pression du temps due à l'impatience compréhensible des jeunes sans emploi. J'appelle pour ma part à regarder dans toutes les idées exprimées en vue de dénicher les propositions applicables dans l'immédiat et le court terme, et les autres applicables à moyen et long termes. Il faut surtout se garder de verser dans les créations d'emplois fictifs ou dans la pléthore d'emplois. Les conséquences d'une telle démarche aujourd'hui justifiable par la pression des évènements, seront néfastes pour l'avenir des équilibres de l'économie. J'ajouterais que le dialogue envisagé gagnerait à être élargie à d'autres thèmes liés au développement et à la croissance tels l'investissement, la production, la qualité, la productivité, la compétitivité et la motivation des employés. Car c'est le développement et la croissance qui créent l'emploi, résorbent le chômage et prémunissent contre la précarité. Les consensus réalisés seraient consacrés dans un pacte économique et social librement consenti par les partenaires sociaux au développement y compris l'Etat qui assurera l'arbitrage équilibré et objectif entre les engagements consentis dans le cadre du pacte.

Réunionite ou non, on ne peut pas nier que depuis 2011 les Tunisiens manifestent beaucoup, se réunissent trop, parlent plus qu'il en faut, grondent et hurlent au visage de leurs dirigeants et continuent à scander le slogan "Dégage"  contre les Ministres et les autres responsables. Même le Chef du Gouvernement n'a pas été épargné par ce slogan élevé contre lui par ceux qui sont censés maintenir l'ordre et encadrer les manifestations dans la rue. Où va-t-on? On ne peut pas nier aussi que depuis 2011 les Tunisiens travaillent peu. Il est plus que jamais temps que les Tunisiens se ressaisissent pour prendre leur destin en main par la force de leurs contributions, leur vigilance et leur volonté de se remettre au travail en vue d'assurer leur développement inclusif et durable dans un environnement géopolitique déstabilisé par le terrorisme et la violence .

Salah Hamdi
 

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