Opinions - 18.03.2024

Abdellaziz Ben-Jebria: Sur la Trace de Bourguiba à la Cité Internationale de Paris

Abdellaziz Ben-Jebria: Sur la Trace de Bourguiba à la Cité Internationale de Paris

Il y a quelques semaines, au matin d’une journée fraîche et d’un temps maussade, je n’étais pas bien dans ma tête; je ne sais pas ce qui m’avait pris de comparer subconsciemment la Tunisie de nos jours à celle de ma jeunesse. Je pensais, en particulier, à la mal-gestion économique avec une inflation galopante, à l’imprégnation religieuse de la société avec la prolifération des mosquées, et à la décadence des écoles avec l’appauvrissement du niveau scolaire. Bref, je ne cessais de penser à mon cher pays qui sombrait depuis plusieurs années dans le chômage, la pauvreté, la vie chère, et le manque de produits de consommation de base tels que le pain, le lait, le sucre; la liste est malheureusement bien longue.

Cependant, bien que je ne fusse pas en forme, mentalement, et plus particulièrement, ce jour-là, je m’étais forcé de ne pas manquer mon jogging quotidien, dans l’espoir d’apaiser ma déprime du moment. Et en démarrant ma course à pied, je m’étais dirigé, instinctivement, vers la Cité Internationale Universitaire de Paris. Je m’étais senti, instinctivement, stimulé par un réflexe conditionnel pavlovien qui me faisait baigner, tout le long du chemin, dans les souvenirs de l’ambiance virtuelle d’antan, celle de ma jeunesse estudiantine.Chemin courant, j’avais en effet le temps de me souvenir, un demi-siècle après, de cette fameuse Cité Internationale Universitaire qui a presque 100 ans d’existence; un merveilleux campus et un lieu de réflexion, d’échanges et d’enrichissement, caractérisés par un brassage pluridisciplinaire et multiculturel de résidents. Avec sa diversité internationale de maisons étrangères, dont celle de la Tunisie, cette Cité mondiale m’évoque, encore aujourd’hui, l’inclusion, l’ouverture d’esprit, et la tolérance.

C’est peut-être pour ces raisons idéales que mon instinct pavlovien m’a stimulé à revisiter ce lieu en courant. C’est, sans aucun doute aussi, pour oublier, pendant un petit moment, l’utopie de paix face à la violence du séisme international dans le monde d’aujourd’hui ; et c’est surtout pour me lamenter sur le sort de la Tunisie qui ne fait que marcher en reculant depuis la pseudo-révolution.

C’est en effet, dans ce lieu insolite du 14ème arrondissement de Paris, au17 Boulevard Jourdan, que la Cité Internationale Universitaire naquit, il y a un siècle ; et c’est au sein de ce beau campus mosaïqué de ses diversités ethniques et culturelles, qui aspire à de paisibles relations humaines, que la maison de Tunisie fut aussi inaugurée, en 1953.

En arrivant à ma destination désirée, et en discutant brièvement avec quelques joggeurs résidents, j'ai été soulagé de constater que ses occupants ont gardé le même esprit éclectique que celui d'il y 50 ans, et que le lieu s'est même enrichi récemment de quelques architectures culturelles plus innovantes. Mais en courant dans cet espace merveilleusement verdoyant et accueillant, me voilà agréablement surpris de voir le tout nouveau, Pavillon-Bourguiba, m'accueillir à bras-le-corps. J’ai succinctement contemplé son architecture originale; et après avoir vidé mon cœur en conversant avec un jeune étudient-tunisien étonnement sympathisant avec ma déprimante du moment, j'ai continué sereinement ma course en remplissant mes poumons de leur oxygène manquant tout en les vidant de leur CO2 suffocant.Je m’étais alors senti beaucoup mieux qu'au début de mon jogging; et je m’étais promis de faire très prochainement une visite guidée de ce nouveau pavillon, rien qu’à la mémoire de Bourguiba; celui qui avait fait rêver toute une génération, la mienne, d’atteindre l’apogée de nos études universitaires, et qui avait permis aux femmes de choisir librement la contraception et d’accéder progressivement, dès l’indépendance, et légalement, en 1973, à l’avortement; oui deux en avance sur la France avec la loi Veil, en 1975, qui est finalement inscrite maintenant dans la constitution.

Et c’était dans l’après-midi du dimanche 14janvier dernier qu’une visite guidée du pavillon avait été programmée ; ce qui a bien coïncidé avec la venue du dernier de nos enfants à Paris pour nous voir. Notre garçon ne connaissait pas ce lieu historique, car il était né et vécu à Bordeaux, jusqu’à l’âge de 5 ans, puis avait grandi et étudié en Pennsylvanie, en notre compagnie, avant d’aller travailler au sud de la Californie où il réside actuellement. Sa mère et moi avions donc profité de l’occasion pour lui proposer de se joindre à nous et participer, avec le groupe d’une vingtaine de personnes, à cette intéressante visite patrimoniale, guidée par un étudiant Sud-Coréen en Master d’urbanisme. Tous les participants, jeunes et moins jeunes, étaient impressionné par le talent du guide, aussi bien pour sa prestation pédagogique que pour son éloquence et sa parfaite maitrise littéraire de la langue française.

Inauguré en 2020, le Pavillon-Bourguiba est la seconde maison de la Tunisie qui permet, avec ses 200 nouvelles chambres, de doubler la capacité d’accueil de résidents dans les deux lieux. Et son auditorium, avec gradin, peut accueillir 250 places assises pour voir un concert ou une présentation culturelle au service de tous les pays.

Le bâtiment illustre aussi bien une tendance architecturale moderne et contemporaine qu’une exigence environnementale actuelle. Il est donc dédié au fondateur de la Tunisie moderne, Habib Bourguiba (1903-2000), qui avait d’ailleurs séjourné, pendant une de ses années d’études (1925-1926), dans la Fondation Deutsch de la Meurthe (chambre 114); c’est la première maison qui a vu le jour à la Cite internationale. Le nouveau pavillon est conçu aussi à l’image de l’ex-leader tunisien, reflétant ainsi sa vision du monde moderne, et prônant la rencontre de l’Europe, la Méditerranée et le cœur de l’Afrique.

Avec une conception architecturale originale, une vue de dessus du bâtiment permet de constater qu’il a une forme ondulée du chiffre huit couché. À l’extérieur, les ondulations de ses façades évoquent à la fois un décor fragmentairement calligraphique et un moucharabieh traditionnellement tunisien. Toutes les faces extérieures du bâtiment sont constituées de lamelles métalliques découpées au laser et fixées devant les fenêtres et les allèges; elles garantissent ainsi une protection efficace contre l’ensoleillement et une véritable intimité à tous les espaces internes de la résidence, de jour comme de nuit. À l’intérieur, le pavillon est modelé autour d’un atrium fluide et lumineux, un agréable espace central de rencontre et d’échange entre les résidents, les étudiants, et les visiteurs. Il constitue ainsi le cœur de la résidence, et favorise une aisance de déplacement vertical dans tous les étages à travers des escaliers sinueux et des couloirs circulatoires de forme serpentine.

Abdellaziz Ben-Jebria

 

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