News - 24.03.2020

Dr Sofiane Zribi - De quoi cette peur est-elle le nom?

Dr Sofiane Zribi - De quoi cette peur est-elle le nom ?

Docteur j’ai peur. Je n’arrive pas à enlever cette idée du risque de mort pour moi et pour ceux que j’aime de ma tête ? Quand ce cauchemar va-t-il finir ? Autant de questions sur mille variantes que rapporte chaque jour mon fidèle smartphone seul lien pour le moment entre moi et mes patients confinés, et nous ne sommes qu’à notre deuxième jour.

La peur ! ce maitre symptôme et ce fardeau qui pèse sur le dos de l’humain, ce prix que nous payons pour avoir contrairement au animaux la conscience d’exister. Cette peine que nous éprouvons à chaque instant pour rester en vie, qui nous pousse à prévoir et à anticiper. Ce poids qui pèse sur notre cœur à chaque nouvelle alarmante, qui nous coupe le souffle, fait trembler nos mains et nos jambes, assèche notre langue, déforme notre parole et affole nos gestes et décisions, cette peur dis-je, de quoi est-elle le nom ?

Le bien nommé Coronavirus, ce roi couronné !

Cette humanité, jadis divisée, querelleuse et belliqueuse, avare et « m’en-foutiste », raciste, boulimique, faussement religieuse et conquérante, voit aujourd’hui ses sujets confinés tels des rats, tremblotant de frayeur face à la simple peur mourir empoisonnés par un tout petit organisme, si bien nommé Corona, le couronné ! Car dans le monde des vivants, c’est bien lui le roi du jour.  Ils ont abandonné richesses et pouvoirs, bourses et parloirs, pour cette chose simple, commune au vivants, le désir de rester en vie et perdurer. Alors, cette peur de quoi est-elle le nom ?

Le but de toute vie n’est autre que de rester en vie !

En réalité, dans l’univers on ne connait que trois formes de matières, la matière noire qui compose l’immense majorité de l’existant et sur laquelle on ne connait que peu de choses sinon qu’elle existe, la matière minérale, faite d’atomes et de molécules dont le tableau périodique de Mendeleïev, dénombre la petite centaine de représentants et la matière organique composée essentiellement de carbone, d’hydrogène, d’oxygène, d’azote et d’autres atomes en nombre plus retreints. Cette matière organique, se différencie du minéral car à un moment ou un autre de son existence elle contenait la vie.

Il est difficile de définir la vie, autrement que par ce quelle est, une forme de matière organique très organisée, capable de se reproduire et dont l’existence, toujours éphémère, dépend de sa capacité à garder la complexité de sa structure intacte. On peut dire que le but de toute vie n’est autre que de rester en vie. L’évolution sur un milliard d’années, a donné naissance à des formes de vie variées et complexes qui ont et continuent de peupler la terre et dont l’aboutissement serait l’homme, l’homo sapiens ou homme intelligent. Elle a doté l’homme de deux systèmes complémentaires qui se contrôlent mutuellement : l’intelligence et les émotions : peur, plaisir, joie, tristesse,

La peur est en nous et c’est normal !

Une gazelle qui fuit devant un lion, ressent une émotion qui ressemble à la peur, son cerveau réagit de la même manière que le notre quand on est menacé par un meurtrier armé par exemple, mais une fois la course finie et qu’elle a échappé au prédateur, elle revient paître comme si rien n’était. Le rythme de son cœur et de sa respiration redeviennent normaux et se comporte comme si rien ne venait de se passer. Ce n’est malheureusement pas le cas pour l’humain. L’homme garde en lui le souvenir de la menace vécue, il peut alors développer plus tard un état de stress post traumatique, ou encore une phobie comportementale. Son cerveau le pousse à agir comme si la menace est toujours là, persistante contre toute logique et toute raison.

Pour rester en vie, notre cerveau est préprogrammé depuis notre naissance (ce qu’on appelle les instincts) pour nous obliger à des comportements protecteurs. A titre d’exemple des jeunes chimpanzés élevés en laboratoire, se mettent à présenter des signes de peur intense quand on projette devant eux un film montrant un serpent sans qu’ils aient eu à apprendre cette peur. Nous avons ainsi en fait des peurs naturelles toutes relatives au danger : on les classe en peurs spécifiques et peurs situationnelles : La peur d’être seul loin de son groupe ou dans un large espace (Agoraphobie), la peur d’être abandonné, la peur face aux dominants plus forts que soi (timidité, phobie sociale), la peur des hauteurs (Acrophobie), la peur d’être emprisonné dans un endroit clos et d’étouffer (Claustrophobie), la peur des animaux dangereux ou prédateurs, la peur du sang etc.

L’apprentissage social ou notre nature à mimer l’autre

Nous naissons avec ces peurs en nous mais l’apprentissage social ultérieur nous apprendra à les maîtriser et à les dépasser, sauf pathologie. Ces peurs peuvent être facilement réveillées en nous à l’occasion d’un stress ou d’un traumatisme. Mais comment alors expliquer que nous n’avons pas peur de conduire une voiture avec tous les dangers que cela suppose, alors que nous avons parfois peur d’une souris inoffensive ? C’est là qu’intervient l’apprentissage social ! l’homme apprend plus en observant ses congénères. Albert Bandura célèbre chercheur de Stanford a bien analysé ce processus, en situation normale nous essayons en permanence et de manière inconsciente de mimer les autres dans leurs envies, leurs plaisirs et leurs peurs. C’est ainsi que la peur devient contagieuse. Bandura a calculé que près de 80% des comportements jeunes enfants américains d’âge scolaire sont en fait appris depuis la télévision.

La peur du coronavirus qui est entrain de prendre à la gorge l’humanité n’a en fait rien d’anormal. Les médecins ont commencé à avoir peur (avec raison), les politiques les ont suivis, les médias ont répercuté cette peur dans la population et la panique est devenue rapidement mondiale, virale on peut dire sans jeux de mots.

Mais cette peur si elle est collective, elle prend du sens en chacun de nous

Pour chaque être humain, la peur a un sens différent, en résonnance avec ce qu’il est, ce qu’il pense et ce qu’il a vécu. C’est parfois ce sens qui importe pour chacun : perdre les siens, perdre ses biens, perdre sa vie, perdre sa place, perdre son pouvoir, perdre l’estime des autres, perdre le respect de soi. A un niveau individuel, peur rime avec perte c’est-à-dire une séparation de ce qui est précieux à nos yeux. C’est ainsi, si le mouvement de peur est naturel et quasiment dans notre génome, le sens qu’il prend pour chacun de nous est singulier. L’homme est une mécanique complexe et son comportement conjugue énormément de paramètres. Entre le rationnel et l’émotionnel, le collectif et l’individuel, l’inné et l’appris, le comportement humain est toujours la résultante d’une somme de facteurs à un instant donné. Comprendre chacun de ces facteurs, qui relèvent de la psychologie, l’anthropologie, la neurobiologie, la génétique et la paléontologie, permettra de répondre à la question pour quoi j’ai peur ?

Alors cette peur de quoi est-elle le nom ?

Répondre à cette question n’est pas aisé. A mon sens, c’est une peur qui nous vient de notre mémoire collective des épidémies dévastatrices antérieures, mais elle nous vient aussi de l’impuissance de la médecine (notre objet contraphobique habituel) à donner une réponse crédible à ce danger qui frappe sans discrimination et elle nous vient aussi des récits incessants qui réactivent cette angoisse chaque fois qu’on se met devant un écran.

Dr Sofiane Zribi

 

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