News - 19.05.2018

Rupture et continuités, les ambivalences de la politique étrangère macronienne

Rupture et continuités, les ambivalences de la politique étrangère macronienne

Emmanuel Macron se voulait plus pragmatique que son prédécesseur François Hollande sur le dossier syrien ou dans les relations avec la Russie de Vladimir Poutine. Rattrapée par le réflexe de l’alignement sur Washington, sa diplomatie n’a pas encore trouvé son grand dessein, ni dessiné de cap clair. Avec le Maghreb, la continuité devrait prévaloir.

«Lui c’est lui, et moi c’est moi ». En choisissant de recevoir le président russe Vladimir Poutine au Grand Trianon, à Versailles, quelques semaines après son entrée en fonction, Emmanuel Macron affirmait avec éclat sa prise de distance avec l’héritage de François Hollande. Les relations entre Paris et Moscou avaient connu un creux historique sous le mandat du dernier président socialiste. Les crises ukrainienne et syrienne ont alimenté une méfiance réciproque. Le candidat d’En Marche avait été lui-même victime par ricochet de la détérioration de ce climat, puisqu’il avait dû affronter une série d’accusations mensongères émanant de médias prorusses. Macron n’avait d’ailleurs pas hésité à signifier directement son courroux à son hôte. Ce jour-là, le nouveau chef de l’Etat français a posé les jalons de sa nouvelle approche des relations internationales: une approche plus virile, plus pragmatique et plus soucieuse des intérêts et du rayonnement de la France. Une semaine après, au sommet de l’OTAN à Bruxelles, Macron, bravache, avait poursuivi sur ce registre mais cette fois avec le président américain Donald Trump. Visiblement préparé, il avait surpris son interlocuteur en «résistant» à sa légendaire poignée de main… 

S’engouffrer dans le vide laissé par la défection des Etats-Unis, la décrépitude de la Grande-Bretagne et l’éclipse —temporaire?— d’une Allemagne engluée dans ses élections, et, «en même temps», séduire et cajoler chacun de ses interlocuteurs, pour les amener, à la manière d’un judoka, à prêter leurs forces aux positions françaises: tel semblait être le viatique d’Emmanuel Macron sur la scène internationale. Ses premiers pas ont suscité un fort enthousiasme, en France comme à l’étranger: la diplomatie était un domaine où l’on ne l’attendait pas.

Plus Mitterrand que Chirac ou de Gaulle, Qu’en est-il un an après? En choisissant d’intervenir de concert avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis pour bombarder les installations chimiques de la Syrie de Bachar El Assad, Emmanuel Macron s’est inscrit sans ciller dans le sillon tracé par François Hollande. «Bachar», comme l’appellent les médias français, avait franchi la ligne rouge, il fallait donc «le punir», avec ou sans le consentement de l’ONU. Une riposte ponctuelle, «proportionnée et calibrée au millimètre», a plaidé le président français, dans son intervention télévisée du 15 avril. Elle a permis de montrer la détermination de la communauté internationale, tout en évitant les risques d’emballement et d’escalade. Comprendre: Emmanuel Macron a usé de son influence modératrice pour canaliser Donald Trump et éviter qu’il ne mette le feu à la poudrière syrienne. Mais, pour retenir Trump, il fallait se joindre à lui et bombarder. Cette théorie d’une France sur la ligne de crête entre les Etats-Unis et la Russie peut s’entendre. Elle ne convaincra pas les sceptiques, qui relèveront que le même Trump n’avait eu besoin de personne pour se canaliser, en avril 2017, lorsqu’il avait délivré, déjà, une première salve de missiles de croisière sur une base aérienne syrienne, en représailles à un précédent bombardement chimique.

Sur ce dossier, l’attitude et les calculs d’Emmanuel Macron l’apparentent bien plus à un François Mitterrand qu’à un Jacques Chirac ou à un Charles de Gaulle. Chirac (en 2003) et de Gaulle (en 1967) avaient été les hommes du «non». Mitterrand, lui, avait préféré faire la guerre à l’Irak de Saddam Hussein, en 1991, pour ne pas laisser les Américains retirer tous les dividendes stratégiques et économiques de leur intervention pour restaurer la souveraineté violée du Koweït. On sait ce qu’il en fut: l’Irak fut mis à genoux, massacré et soumis à un embargo inhumain, et la France ne retira que des miettes.

Saura-t-il tenir tête à Washington sur le dossier iranien? 

Dans quelle mesure Macron réussira-t-il à infléchir la détermination belliqueuse de son imprévisible homologue américain? Pour la France, l’épreuve de vérité est pour bientôt: le 12 mai, l’administration américaine devrait faire savoir ses intentions au sujet de l’accord sur le nucléaire iranien. Donald Trump dira si son pays se retire de l’accord signé en juillet 2015 et promulgue de nouvelles sanctions contre Téhéran, sanctions qui pourraient marquer le début d’un nouvel engrenage guerrier dans la région. Les Européens sont co-garants, avec les Russes et les Chinois, de l’accord arraché de haute lutte par Barack Obama. Ils devront alors arrêter une position: résister à Washington, en continuant à commercer avec l’Iran, au risque de voir leurs propres entreprises poursuivies devant les tribunaux américains, ou courber l’échine en maugréant, au risque de voir l’Iran se jeter dans les bras de la Russie, de l’Inde et la Chine. Lorsque l’essentiel est en jeu, les velléités d’indépendance stratégique française s’estompent rapidement. Emmanuel Macron aura-t-il le courage, la détermination et le leadership nécessaire pour prendre la tête d’un camp du non à la guerre?

Avec la Syrie, la crise du Golfe est l’autre dossier arabe brûlant du nouveau président français. Le blocus imposé au Qatar par les pays du «quartet» - l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, l’Egypte et le Bahreïn - a placé Paris en porte-à-faux: impossible de se désintéresser d’une affaire qui, si elle n’était pas circonscrite diplomatiquement, pouvait enflammer toute la région, mais difficile de choisir entre des pays qui sont tous des alliés et des clients. Le président français a habilement évité de se laisser aspirer. Paris a réussi, avec un certain brio, à parler avec tout le monde, à ne froisser presque personne, et à engranger les grands contrats, au Qatar comme aux Emirats et, dans une moindre mesure, en Arabie Saoudite. Macron s’est rendu trois jours à Abu Dhabi, deux petites heures à Riyad, et un jour et demi à Doha. Il a aussi reçu en France plusieurs fois l’Emir du Qatar, à Paris, et le Prince héritier d’Arabie Saoudite, lors d’une visite polémique et spectaculaire.

Politiquement, plus qu’avec Doha ou Riyad, c’est avec Abu Dhabi que les convergences d’analyse sont les plus fortes, notamment sur le dossier libyen. Difficile de ne pas y voir la patte du chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian. L’ancien ministre français de la Défense (2012-2017) avait sillonné le Golfe pour y vendre des armes. Adversaire résolu des djihadistes, que ce soit au Sahel ou en Libye, Le Drian a été le grand artisan du réchauffement des relations entre Paris et Le Caire. Or, comme chacun sait, l’Egypte d’Abdelfattah al-Sissi est devenue, en 2015, le premier client à l’export du Rafale français. Ce deal, portant sur 24 avions, avait à l’époque été vivement encouragé par Mohamed Ben Zayed, ministre de la Défense et Prince héritier d’Abu Dhabi. «MBZ» n’avait pas hésité à mettre la main au portefeuille, pour soulager son protégé égyptien. Le rapprochement avec le camp Haftar, en Libye, très net depuis l’élection d’Emmanuel Macron, s’inscrit dans le prolongement de cette dynamique.

Un tropisme marocain prononcé

Emmanuel Macron a réussi l’un de ses plus beaux coups diplomatiques en arrachant Saad Hariri, le Premier ministre libanais «démissionné», des griffes du Saoudien Mohammed Ben Salmane. Puissance protectrice du pays du Cèdre, la France a été, cette fois, à la hauteur de sa mission – même si le maintien de Hariri à Beyrouth ne règle en rien la crise que traverse ce pays. Paris semble en revanche avoir abdiqué sur la question palestinienne. Emmanuel Macron a été totalement inaudible, et n’a pris aucune initiative. Pour qui se souvient de l’activisme d’un Mitterrand ou d’un Chirac, la perte d’influence, commencée bien avant l’élection de Macron, est spectaculaire.

La politique maghrébine est, en revanche, frappée du sceau de la continuité. La France continue à ménager Alger, où Macron a reçu un bon accueil lors de sa courte visite «d’amitié et de travail» en décembre 2017. Lui et ses hôtes ont évité les mots qui blessent, et ont appelé au renforcement des relations commerciales – sujet consensuel s’il en est. Pendant la campagne, au cours d’une précédente visite, en février 2017, le candidat Macron avait transgressé un tabou en qualifiant la colonisation française de «crime contre l’humanité».

 

L’expression résumait certainement le fond de sa pensée, mais s’était avérée politiquement maladroite, et lui avait valu un début de chute dans les sondages. Avec la Tunisie, les rapports sont également au beau fixe. Emmanuel Macron, qui a trouvé le temps de recevoir son homologue Béji Caïd Essebsi, le 11 décembre, en marge du OnePlanetSummit de Paris, a réservé à la Tunisie sa première visite d’Etat en terre maghrébine, les 31 janvier et 1er février 2018 (voir Leaders n°81). Même si Macron est sans doute moins investi, émotionnellement parlant, que François Hollande sur le dossier tunisien, la France continuera à appuyer la transition économique, dans la mesure de ses moyens, qui ne sont pas infinis.

Cependant, il ne faut pas s’y tromper: c’est avec le Maroc que le tropisme de la diplomatie française est le plus fort. Il s’explique en partie par la densité du partenariat économique et culturel, cultivé avec application depuis des décennies. Et en partie aussi par les liens personnels qu’a su tisser le  souverain chérifien et son épouse, Lalla Salma, avec le couple présidentiel français. Dès le 14 juin 2017, Mohammed VI invitait Emmanuel et Brigitte à un ftour pour une visite qualifiée de «familiale» par le palais royal. Une marque d’amitié qui a produit son effet. Devenus complices, le chef de l’Etat français et le souverain marocain échangent régulièrement sur tous les sujets, et Mohammed VI, qui séjourne souvent en France, a pris ses habitudes au Palais de l’Elysée.

                                                                                                                                                                                                                          Samy Ghorbal

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