News - 07.04.2018

Stephen Hawking: Un astrophysicien parfait dans un corps imparfait

Stephen Hawking: Un astrophysicien parfait dans un corps imparfait

Stephen Hawking était une véritable icône, le symbole vivant du triomphe de l’esprit sur la matière. Célébrité mondiale mais astrophysicien lourdement handicapé, il a popularisé la cosmologie et l’astrophysique. Il est mort le 14 mars 2018 à Cambridge, en Grande-Bretagne, jour anniversaire de la naissance, en 1879, d’Albert Einstein !
Il aimait dire qu’il était né à Oxford le 8 janvier 1942, soit trois cents ans jour pour jour après Galilée, le précurseur de l’étude de la gravité*.  Son père était biologiste, spécialiste des maladies tropicales, et sa mère une ardente militante de la libre pensée. Le jeune homme est atteint à l’âge de 21 ans de sclérose latérale amyotrophique (SLA) ou maladie de Charcot, un mal incurable entraînant une dégénérescence des neurones moteurs avec une faiblesse musculaire qui conduit à la paralysie.

Les médecins, en 1963, lui prédisaient deux à trois ans de vie. Il vécut 55 ans de plus, démentant tous les pronostics médicaux.

Une leçon de courage contre l’adversité et la maladie

Hawking n’a jamais permis à ce terrible coup du sort qui a ravagé son corps d’interrompre sa quête de réponses aux questions fondamentales de l’existence humaine : Pourquoi la Vie ? Pourquoi la Mort ? Quelle est l’origine de l’Univers ? Quelle est son évolution?

Depuis son fauteuil roulant, il a fait avancer la connaissance. Pour lui, «l’Univers est gouverné par la Science… La Science est belle quand elle fournit des explications simples des phénomènes ou des relations entre les différentes observations. Comme exemples, on peut citer la double hélice [de l’ADN], et les équations fondamentales de la physique». (Interview in The Guardian, 15 mai 2011) Il a fait preuve d’une force et d’un courage à toute épreuve pour ignorer sa terrible maladie et poursuivre ses travaux scientifiques en dirigeant des doctorats et en rédigeant des communications scientifiques publiées dans les plus prestigieuses revues. Toute sa carrière se déroula à l’Université de Cambridge. Quelle belle leçon pour toutes les personnes qui sont frappées par la malchance et la maladie ! Quelle forte incitation à la persévérance et au travail !

D’où vient l’Univers?

De plus en plus affaibli, il s’exprimait au moyen d’un ordinateur équipé d’un synthétiseur vocal. Hawking devint, selon le Times de Londres, «la personnification de l’idée pure, une intelligence désincarnée». Il a constamment gardé son humeur «so british» et moquait, par exemple, son synthétiseur vocal, fabriqué en Californie, qui lui donnait un accent américain !

Il a toujours voulu faire des études scientifiques et disait : «J’ai un but simple dans la vie. Je veux trouver d’où vient l’Univers, comment et pourquoi il a commencé et comment il finira.»

Au lycée déjà, ses condisciples l’appelaient Einstein!

En 1959, il décrocha une bourse pour la prestigieuse université d’Oxford. Il y étudia la physique, la thermodynamique, la relativité et la mécanique quantique. Trois ans plus tard, il émigre à Cambridge, l’éternelle rivale d’Oxford, pour se lancer dans la recherche en cosmologie et mettre en chantier une thèse sur la relativité générale d’Einstein. C’est alors que le diagnostic de la SLA est posé. Ce qui ne l’empêche pas d’intégrer à 32 ans la fameuse académie The Royal Society, l’institution scientifique la plus vieille d’Occident. Les honneurs devaient pleuvoir sur Hawking : en 1978, il reçut la médaille Albert Einstein et devint membre à vie de l’Académie pontificale des sciences; en 2009, le président Barack Obama lui décerna la Medal of Freedom (Médaille de la Liberté), en 1989, la reine Elisabeth II fit de lui un «Compagnion of Honor» (Compagnon d’Honneur), une distinction parmi les plus élevées du pays.

En 1979, il est nommé à la chaire de mathématiques de l’Université de Cambridge, celle dont Isaac Newton (1642-1727) fut le titulaire…«C’est la chaire de Newton mais on en a évidemment changé la chaise depuis», ironisait-il. Cette chaire avait été aussi celle de Paul Dirac, le physicien qui avait prévu l’existence de l’antimatière et qui partagea le Prix Nobel de physique, en 1933, avec Erwin Schrödinger.

Hawking devint l’un des plus grands experts mondiaux de la gravitation et des trous noirs— ces endroits de l’Espace où la matière est comprimée au point que les lois normales de l’espace et du temps ne s’appliquent plus. Les trous noirs sont dus à l’effondrement d’étoiles massives sous leur propre gravité. Il a lié gravitation (qui s’applique aux corps macroscopiques) et physique quantique (qui s’applique aux particules subatomiques), essayant d’unifier, par ses équations, la physique contemporaine. En somme, le Grand Œuvre, le Graal de la physique! Hawking écrit dans  Une brève histoire du temps : du Big Bang aux Trous Noirs : «Toute théorie physique est toujours provisoire, en ce sens qu’elle n’est qu’une hypothèse : vous ne pouvez jamais la prouver.» Le livre fit l’objet d’un documentaire.  A la grande surprise des spécialistes, il a découvert que, dans certaines conditions, les trous noirs peuvent émettre des particules subatomiques. Jusque-là, la communauté des astrophysiciens faisait l’hypothèse que rien, absolument rien - même pas la lumière - ne pouvait s’échapper des trous noirs. En son honneur, les particules émises par un trou noir ont été nommées «radiation de Hawking». Son ami, le physicien Thibault Damour, récipiendaire de la médaille d’or du Cnrs français, explique : «Sa découverte la plus importante, celle qui lui a apporté la célébrité, concerne l’évaporation quantique des trous noirs. Un trou noir perd de la chaleur au niveau quantique (celui de l’infiniment petit), cette question n’est toujours pas résolue. Il n’a pas créé une nouvelle théorie profonde de la physique, mais il a fait une découverte importante à l’intérieur de la relativité générale.»

En 2014, le film La théorie ultime du Tout retraçant la vie et les travaux de Hawking remporta un Academy Award et fit connaître au public ses succès scientifiques. 

Un best-seller planétaire

Son livre, Une brève histoire du temps devint, à sa parution, en 1988, un best-seller mondial. Il y écrivait : «Une théorie unifiée, complète et consistante [de la physique] n’est qu’un premier pas. Notre but est une compréhension complète des évènements autour de nous et de notre propre existence».  L’ouvrage - traduit dans 40 langues – s’est vendu à 25 millions d’exemplaires. Il en fit un homme à l’abri du besoin. Cette manne allait lui permettre de faire face aux fortes dépenses de soins exigées par son état et d’assurer l’éducation de ses trois enfants. Il s’était marié deux fois.

Ce livre a fait de Hawking une célébrité planétaire— juste derrière Einstein. Même si cet ouvrage n’a rien d’un roman de gare ! Il s’agit d’un livre qui traite de la physique en train de se faire et des hypothèses et des spéculations sur le temps. Il a suscité bien des vocations grâce à sa «faculté de synthèse et de rêve», affirme le mathématicien Cédric Villani, Médaille Fields, qui a récemment donné des conférences en Tunisie.

Hawking a permis à des millions de personnes de comprendre que l’Univers est en expansion, qu’il a un début, une histoire et qu’il n’a pas de bord.  En 2001, il a écrit avec sa fille et un de ses élèves un ouvrage plus accessible que son best-seller : L’Univers dans une coquille de noix, qui traite de la supergravité, de la possibilité d’un univers à 11 dimensions… (Robert Barr, The Chicago Tribune, 14 mars 2018).

Christophe Galfard, préfacier d’Une brève histoire du temps  et élève de Hawking, confesse : «La lecture de ce livre a été pour moi un vrai choc… Stephen Hawking est le poète des équations, de la beauté de la pensée elle-même.» (Sophie Joubert, l’Humanité, 15 mars 2018, p. 3).

Il est hélas clair que ni la doctorante tunisienne ni son mentor qui prétendent que la Terre est plate n’ont subi «le choc» dontÚ
Úparle Galfard. D’ailleurs, ont-ils lu le livre de Hawking ? Leur référence doit être probablement le cheikh Abdelaziz El Baz, grand mufti saoudien, qui a lancé cette fatwa en 1995 : «La Terre est plate, celui qui déclare qu’elle est sphérique est un athée méritant une punition». (Youcef M. Ibrahim, International Herald Tribune, 13 février 1995, p. 1). Il nous faut, Tunisiens,  revenir à Ibn Khaldoun dont le discours s’identifie «à la Raison, à la Science et au Progrès » loin de « la Superstition, de l’Obscurantisme, de la Stagnation et de la Décadence, de la Réaction religieuse et du Fanatisme » (Abdesselam Cheddadi présentant  Le voyage d’Occident et d’Orient d’Ibn Khaldoun, Sindbad, Actes Sud, Arles, 1995, p. 16)

Hawking, lui, voulait libérer les gens de la métaphysique et populariser le savoir. Il écrit dans son best-seller : « Si nous découvrons la théorie complète de l’Univers, avec le temps, elle devrait être compréhensible, dans ses grandes lignes, par tout un chacun et pas seulement par quelques scientifiques.» et d’ajouter : «Alors nous tous, philosophes, scientifiques et grand public, serons capables de prendre part à des débats tels ‘’Pourquoi nous, ainsi que l’Univers, existons’’.  Si nous trouvons la réponse à ce questionnement, alors ce serait le triomphe ultime de la raison humaine.» (Dennis Overbye, The New York Times, 14 mars 2018).

Certains se demandent pourquoi Hawking n’a pas obtenu le Prix Nobel comme Einstein. Or, ce dernier n’a pas eu le Prix Nobel pour sa théorie de la relativité générale. Il l’a obtenu, en 1921, pour sa sublime découverte de l’effet photoélectrique. Or, le savant de Cambridge n’est pas un expérimentateur. L’astrophysicien-poète Jean-Pierre Luminet écrit dans son livre Illuminations : «Ses travaux tournent tous autour d’une interrogation aussi vieille que l’humanité: l’éternité du temps. Pour tenter d’y répondre de façon pertinente, Hawking utilise l’arsenal de la physique contemporaine, poussé jusqu’à ses frontières les plus spéculatives : la relativité générale (théorie de la gravitation), la mécanique quantique (théorie de l’infiniment petit) et le problématique mariage des deux - la gravitation quantique. »

Hawking jubile lorsqu’en 2016, on détecte les ondes gravitationnelles prouvant l’existence des trous noirs… qu’il avait prévus quarante ans auparavant. 

Avec Leonard Mlodinow, il publia, en 2010,  The Grand Design (Le Grand Dessein), un petit livre pour comprendre l’Univers. Ils y expliquent «la théorie M», la théorie unificatrice qu’Einstein espérait trouver et que les hommes cherchent depuis la Grèce antique. Les lois de cette théorie autorisent un nombre inimaginable, excessivement grand d’univers différents. «Nous existons parce qu’il se trouve que les lois de notre univers particulier sont  parfaitement en phase avec les paramètres exacts qui permettent l’existence de l’hydrogène, de l’oxygène, du carbone et d’autres atomes clés. Ceux-ci génèrent à leur tour les lois qui font que ces entités réagissent pour donner des combinaisons chimiques complexes. D’autres univers n’ont pas eu cette chance**», déclare Hawking. (The Guardian, 12 septembre 2010).

Combats politiques pour les handicapés et pour la Palestine

Au cours de sa vie, Stephen Hawking a fait campagne pour le respect des handicapés et de leurs droits. Il a inauguré, avec la pompe d’une grande star, les premiers Jeux paralympiques de Londres au cours de l’été 2012.  De plus, à bord d’un avion spécialement équipé, il a fait l’expérience d’un vol spatial en apesanteur démontrant ainsi que la volonté est le meilleur viatique contre le handicap.

Il a toujours été pro-palestinien. Martin Rees, cosmologiste à Cambridge et astronome royal de Grande-Bretagne, affirme : «Il est doué d’un robuste sens commun et il exprime vigoureusement ses opinions politiques» (Adrian Cho, Science, 14 mars 2018).

Invité à la conférence marquant le 90e anniversaire de Shimon Peres en 2013, il s’est aligné sur le mouvement BDS contre la politique d’apartheid de l’Etat sioniste. Il rendait ainsi publique sa protestation contre le déni des droits des Palestiniens. Artistes et musiciens avaient déjà boycotté Israël en signe de solidarité avec les Palestiniens. Mais Hawking a été l’un des premiers grands scientifiques à rejoindre le boycott et à cibler le rôle de certains scientifiques israéliens dans l’occupation. Il écrivit aux organisateurs : «J’ai reçu de nombreuses lettres d’universitaires palestiniens. Ils sont unanimes à me demander de respecter le boycott. Je me rallie à leur opinion. Je me retire de cette conférence.» La presse internationale fit de gros titres sur la défection de Hawking… éclipsant ainsi la présence de Bill Clinton et de Tony Blair à cette manifestation. Israël en perdit le contrôle de ses nerfs et, outre la sempiternelle accusation d’antisémitisme, poussa l’indécence jusqu’à se moquer de la condition physique du savant britannique. (Judy Maltz, Haaretz, 14 mars 2018).

Ce n’était pourtant pas la première fois que Hawking prenait fait et cause pour les Palestiniens. En 2009, dans une interview à al Jazeera, il condamna l’agression israélienne contre Gaza, la qualifiant d’absolument disproportionnée et affirmant : «La situation [en Palestine occupée] ressemble à celle de l’Afrique du Sud d’avant 1990 et ne peut pas continuer.» En 2017, Hawking a demandé à ses millions d’amis sur Facebook de financer des conférences de physique destinées aux étudiants palestiniens de troisième cycle des universités de Cisjordanie.

A l’heure où tant de jeunes Tunisiens sont moroses et où tant de diplômés chômeurs sont à la peine, la vie de Stephen Hawking procure une admirable leçon.

Puisse l’exemple et les succès de Stephen Hawking raviver l’intérêt des dirigeants de notre pays, de ses médias et de ses jeunes pour la Science, ses femmes et ses hommes.

Esprit parfait dans un corps imparfait, il conseillait : «N’oubliez pas de regarder les étoiles en haut et pas vos pieds en bas. Emerveillez-vous de ce qui fait que l’Univers existe. Soyez curieux. Quoique difficile que puisse paraître la vie, il y a toujours quelque chose que vous pouvez faire. L’important, c’est de ne pas abandonner. ***»

Mohamed Larbi Bouguerra

*Les amoureux des chiffres notent que la date de son décès s’écrit aussi 3/14 ou 3,14 ; la valeur de Π (pi).

** Rappelons ici le paradoxe de Fermi (Prix Nobel de physique 1938) qui, il y 70 ans, remarquait : « Si le nombre de civilisations pouvant nous rendre visite est si grand, pourquoi n’en avons-nous jamais aperçu un signe ? »

*** Suite au décès de Hawking, la revue « Pour la Science» a publié un excellent hors-série gratuit qu’on peut lire sur: https://gallery.mailchimp.com


 

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