News - 18.11.2017

Hassouna Mourali: Un marin tunisien hors du commun

Hassouna Mourali: Un arin tunisien hors du commun

Lorsqu’ils évoquent l’histoire de leur pays à l’époque husseïnite (1705-1957), les Tunisiens se tournent généralement vers les questions liées à l’exercice du pouvoir, aux relations entre les maîtres du pays et la société, aux institutions religieuses ou d’enseignement, aux relations internationales ou à la colonisation et à la lutte pour l’indépendance. Dans tous ces débats, l’histoire maritime est plutôt négligée. Pourtant la Tunisie a connu dans ce domaine une intense activité du XVIIe au XIXe siècle. Son aspect le plus célèbre était l’activité corsaire, cette «guerre seconde» —selon l’expression de Fernand Braudel— qui prolongeait le vieux conflit entre la chrétienté et l’Islam ou, plus prosaïquement, entre les puissances européennes et l’Empire ottoman représenté, en la matière, par les régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli.

Des opérations spectaculaires assuraient de lucratives ressources aux gouvernants, aux armateurs corsaires et aux capitaines (connus dans nos contrées sous le nom de raïs ou râyis). Moins romanesque, l’activité marchande était  cependant importante. Elle était, toutefois, dominée, depuis le Moyen Âge, par les navigateurs européens avec d’autant plus de succès que leurs Etats – l’historienne Lucette Valensi l’a souligné - empêchaient tout développement d’une flotte commerciale ou d’un commerce direct des musulmans en terre chrétienne. «Les corsaires armés par l’ordre de Malte, ajoute-t-elle, ou portant pavillon des Deux-Siciles, menaçaient, en effet, le commerce maghrébin et entretenaient, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, un état d’insécurité permanente.»

La compétition entre chrétiens et musulmans avait permis à des hommes intrépides de donner toute la mesure de leurs talents de navigateurs et de redoutables assaillants. Au XVIIe siècle, les capitaines corsaires maghrébins étaient le plus souvent des Européens convertis à l’Islam. Leur réussite sociale était généralement rapide et brillante, et certains devinrent de hauts dignitaires politiques. Mais considérés par l’Eglise comme des renégats, ils risquaient, en cas de capture, de subir les foudres de l’Inquisition. Parmi de nombreux exemples, les historiens Bartolomé et Lucile Bennassar nous relatent, dans un ouvrage au titre évocateur (Les Chrétiens d’Allah) les mésaventures de Guillaume Bedos, né chrétien à Sérignan dans le Languedoc et devenu capitaine corsaire musulman à Tunis sous le nom de Chaabâne. En 1619, il est capturé en mer par une galère de la flotte de Sicile et accusé d’apostasie par le tribunal du Saint-Office de Palerme.

Au temps des beys husseïnites, Tunis dépassa Alger et les autres ports maghrébins en matière d’activité corsaire. Sous Hammouda Pacha (1782-1814): 15 à 30 bâtiments puissants étaient consacrés à cette activité considérée comme un djihad et, pour la seule année 1798, il y eut presque cent sorties. Cette lucrative renaissance de la course avait été rendue possible en raison des guerres européennes consécutives à la Révolution française et à l’Empire. Progressivement, un changement dans la nature du recrutement se produisit et les «renégats» furent supplantés par les «Arnaout-s», terme par lequel les Ottomans désignaient les Albanais. C’étaient d’excellents marins et de redoutables corsaires mais leur fanatisme communautaire était tellement fort, écrit l’historien Ahmed Ben Dhiaf, qu’ils n’hésitèrent pas, en 1811, à laisser leur nouveau chef Mohamed Raïs, qui – originaire de Grèce, n’était pas des leurs – affronter seul les bateaux algérois alors en guerre contre Tunis. Cette trahison accéléra leur déclin et ils furent remplacés par des Grecs ottomanisés venus du Péloponnèse(ou Morée) ou nés dans la régence et qu’on appelait les «Mourali-s».

Outre l’activité corsaire – éteinte à partir de 1816 — et la défense du beylik de Tunis, l’histoire de la marine de guerre husseïnite fut aussi celle de la flotte engagée, à la réquisition du Sultan — suzerain du bey —, à la bataille de Navarin en 1827 lors de la guerre d’indépendance de la Grèce. Qu’ils fussent «Arnaout» comme leur amiral Kchouk Mohamed, Grecs de Morée ou autochtones, les marins du Bey de Tunis s’y distinguèrent par leur courage au combat avant d’être vaincus, ainsi que les équipages ottomans, par une puissante coalition navale russo-franco-anglaise.

Signalons enfin, au terme de cet aperçu sur la marine corsaire et de guerre, que si, conformément aux usages ottomans, la plupart des capitaines étaient originaires des différentes provinces européennes, dans la régence de Tunis, les autochtones n’étaient pas absents; et lorsque la course en mer fut abolie, la marine régulière du bey compta aussi des officiers autochtones comme Mohamed Yangui de Kerkennah qui, dans les années 1860, commandait en second l’aviso Béchir. C’est ce bateau à vapeur qui assura en octobre 1864, dans des conditions politiques délicates, le transport du général Khérédine en mission à Constantinople et dont l’équipage réussit à semer une frégate française qui voulait empêcher le départ de l’envoyé du bey. En matière de commerce maritime, les Tunisiens, plus présents sur les routes reliant le Maghreb au Proche-Orient, étaient assez actifs. D’ailleurs, même au temps de la splendeur de la course barbaresque, il était fréquent qu’armateurs et raïs corsaires entreprennent aussi de très paisibles opérations commerciales. Le bey lui-même, ses collaborateurs les plus proches comme le vizir Youssouf Saheb Ettabaâ, les dignitaires Mahmoud Djellouli, Hamida Ben Ayed et Slimane Belhadj, étaient à la fois des commanditaires d’opérations commerciales et des armateurs corsaires. Cette activité maritime, répartie entre la course et le commerce, conférait à une ville comme Tunis une ambiance cosmopolite extraordinaire. Des populations bigarrées, de toutes conditions et de toutes origines et confessions, échangeaient, cohabitaient, s’étripaient, à l’occasion, mais se comprenaient en recourant à un étrange mais très utile idiome composé des diverses langues du pourtour méditerranéen, la fameuse  lingua franca.

C'est dans ce contexte particulièrement pittoresque que naquit à La Goulette, en 1770, Hassouna Mourali. Issu d’une famille originaire du Péloponnèse, Hassouna (de son nom complet, Hassan, dit Hassouna, ben Youssouf al Mourâlî), grandit dans la demeure d’un proche parent, Mohamed Khodja, directeur de l’arsenal, qui veilla à son éducation. Le jeune garçon  grandit dans ce milieu entièrement dédié à la mer et à la navigation, à la défense côtière et à la construction navale (Tunis, en effet, était capable de construire des bâtiments d’un faible ou moyen tonnage. Outre la construction habituelle de navires légers, les arsenaux du Bey mirent à l’eau, en 1819, la première corvette tunisienne, Al Mahfoudha et en 1842, le Sultan Abdulmajid reçut, en cadeau d’Ahmed  Bey, un bateau de guerre sorti, lui aussi, de l’arsenal de La Goulette). Hassouna Mourali fut d’autant plus marqué par cette ambiance cosmopolite d’un port militaire et marchand qu’il fut le témoin des grands travaux  entrepris à La Goulette par Hammouda Pacha. Il pouvait y croiser des hommes de diverses régions de Tunisie et de l’étranger. Sans doute aperçut-il, par exemple, l’ingénieur hollandais Humbert chargé par le gouvernement tunisien de réaliser le canal de La Goulette et d’autres travaux à caractère militaire. Se consacrant à la vie  en mer, comme la plupart des gens de Morée à Tunis, Hassouna ne tarda pas à prouver ses qualités de navigateur et gagna ses galons de raïs puis de qaptân. Apprécié par le puissant ministre Youssouf Saheb Ettabaâ, il bénéficia de ses largesses. Ayant assuré dans les meilleures conditions la logistique du transport maritime des matériaux acquis en Italie et  destinés au magnifique complexe religieux, éducatif et commercial d’El Halfaouine, Hassouna  Mourali reçut en guise de cadeau le bateau sur lequel il avait effectué le dernier voyage entre Gênes et Tunis pour le compte du ministre.

Autorisé par le bey à faire du commerce, parallèlement à son métier de raïs, il fut un jour attaqué par un corsaire anglais qui le dépouilla de toute sa cargaison et l’abandonna ainsi que son équipage sur le rivage. Remis de ses émotions, il décida de se rendre à Londres pour porter plainte contre le forban dont il ne connaissait rien hormis le nom de son bateau et la présence du pavillon britannique. Sa requête fut acceptée, un avocat commis d’office et au bout de neuf années de procédure et de recherche, par les autorités, du capitaine du navire, Hassouna Mourali eut gain de cause et fut amplement dédommagé. Ce séjour lui avait non seulement permis d’apprendre l’anglais et de nouer de solides amitiés mais il en tira surtout une profonde admiration pour la justice anglaise et un goût marqué pour la modernité. En 1800, aimant l’aventure, et sans doute aussi en témoignage de reconnaissance, il accepta d’accompagner en Egypte l’armée britannique du  général Ralph Abercromby, en qualité d’interprète. Lorsque, après cette longue absence en pays chrétien, il rentra à Tunis, on le regarda d’un air méfiant et certains crurent que cet officier n’était plus très musulman et qu’en tout état de cause, il valait mieux éviter de le réintégrer dans la marine. Reçu par  Hammouda Pacha pour présenter ses hommages, il eut l’audace de solliciter le versement des arriérés de sa solde accumulés durant son absence. Le bâsh hânba Hadj Ahmed Ben Ammar – responsable du protocole des audiences du prince - intervint alors  pour dire au bey que Hassouna, ayant passé un temps aussi long au service des chrétiens, ne pouvait prétendre recevoir quoi que ce soit des caisses de l’Etat beylical ni même être réincorporé dans la marine de guerre. Interrogé par le pacha,  il conta son épisode londonien. Il fit comprendre qu’il avait maintenant suffisamment de ressources pour se retirer de la vie active si telle était la volonté du bey. Ce dernier, ayant posé la question de confiance («As-tu servi les naçâra tout en gardant ta foi?») et Mourali ayant répondu par l’affirmative, il reçut toute sa solde et intégra de nouveau la marine du bey.

Il semble cependant qu’il se soit consacré davantage à l’activité marchande et pour son propre compte. En 1812, il se trouvait en mer à la barre de son bateau de commerce lorsqu’il fut surpris par des Turcs d’Alger qui faisaient voile vers La Goulette pour l’attaquer. Le bateau fut saisi  et le malheureux Hassouna mis aux fers sur le navire du capitaine corsaire. Des vents contraires éloignèrent le bateau de sa route et l’eau vint à manquer. Un bâtiment de la marine américaine qui croisait à proximité leur vint en aide. Hassouna ayant dit à ses ravisseurs qu’il parlait l’anglais, ils le chargèrent d’expliquer leur problème au capitaine. Bien entendu, il en profita pour dire qu’il était pris en otage et qu’il souhaitait se mettre sous la protection de la bannière étoilée. Contraint et forcé par la puissance de feu du navire US, le ravisseur libéra Hassouna, reçut, quand même, de l’eau et fila sans demander son reste. Le Tunisien pria le commandant américain de le déposer en n’importe quel endroit des rivages musulmans, mais celui-ci insista pour le ramener à bon port et mit le cap sur Porto Farina, place forte tunisienne, où il déposa un Mourali fasciné par tant de courtoisie.

Si on lui permettait d’exercer –à ses risques et périls - une activité marchande, ses talents d’officier de marine étaient toutefois régulièrement sollicités par le gouvernement du bey et en 1822, ayant définitivement chassé des corsaires grecs qui écumaient les eaux tunisiennes, Hassouna Mourali fut nommé qabtân (à peu près équivalent au grade d’amiral). Plus tard, davantage que comme marin aguerri, le qabtân fut apprécié par le pouvoir  pour ses talents d’interprète puisque, outre l’arabe et le turc, il parlait l’italien, le français et, bien sûr, l’anglais. A partir du règne de Husseïn Pacha Bey (1824-1835), il devint – nous dit Ahmed Ben Dhiaf qui le connut parfaitement - un collaborateur du prince, à une époque où l’activité diplomatique était intense du fait de la prise d’Alger par les Français et de l’intervention croissante des puissances européennes dans les affaires tunisiennes. Ben Dhiaf nous relate que lors de la crise dite du coup d’éventail du Dey d’Alger qui allait être le prétexte de l’intervention française, Hassouna exprima son désaccord sur la décision du bey de ne pas permettre à un officier turc de haut rang de débarquer à Tunis avec mission d’aller à Alger par voie terrestre (car la flotte française bloquait tout accès au port) afin de désamorcer la crise avec la France en révoquant le dey. Il fut blâmé pour cela par le vizir Chakîr qui redoutait que la Tunisie subisse des représailles de la puissante escadre française qui croisait dans les parages. C’est à ce titre d’interprète-conseiller qu’il fut chargé en juin-juillet 1830 d’accompagner en Algérie un dignitaire de la cour du Bardo, Salîm Agha, afin de faire part au comte de Bourmont, chef du corps expéditionnaire français, des bonnes dispositions du gouvernement beylical.La même année, il revint à Alger et, lors des pourparlers entre les émissaires du bey et le général Clauzel au sujet de la cession de Constantine et d’Oran,Mourali —écrit l’historien Kh. Chater—fut le principal négociateur tunisien.En outre, il se rendit à deux reprises en mission en France sur instructions du bey, en 1821 pour commander des navires à Marseille et en 1833  pour obtenir du roi la permission de faire construire des frégates. On le retrouve à Malte, en 1838, très probablement pour les mêmes raisons. En 1831, c’est lui qui commande le groupe de 150 officiers tunisiens envoyés à Constantinople pour apprendre les règlements de la nouvelle armée ottomane organisée à l’européenne. Si, en raison sans doute de son âge, son rôle diminua sous le règne d’Ahmed Pacha Bey au profit de Giuseppe Raffo, dignitaire de la cour devenu interprète en titre, Hassouna Mourali fit cependant partie de la suite d’Ahmed Pacha Bey lors de son voyage en France en 1846. Conversant avec Louis- Philippe à l’issue d’un dîner, il fut félicité par le monarque (lui-même parfait anglophone) pour sa maîtrise de la langue anglaise. En matière d’alliance de l’Etat beylical avec l’Europe, il semble d’ailleurs  avoir été anglophile et, par conséquent, peu favorable à un rapprochement avec la France. L’historien André Raymond nous dit ainsi que Thomas Reade, le consul britannique à Tunis, que Hassouna avait connu en Egypte, remarquait en 1837 :«He is greatly attached to our interests», tandis que le consul de France de Lagau le qualifiait, à la même époque, de «vieillard fanatique et notre ennemi juré».

Il mourut à un âge avancé, dit Ben Dhiaf, à Tunis en mai 1848 et laissa le souvenir d’un bon connaisseur de l’Europe, hostile à toute forme d’injustice et favorable à la civilisation moderne. L’exemple de Hassouna Mourali montre que, malgré le caractère éminemment conservateur de la société et du pouvoir, la Tunisie des beys avait réussi à donner naissance à un cercle – restreint, certes – d’hommes ouverts sur le monde aussi bien oriental qu’occidental, souvent bilingues, voire polyglottes, ils étaient au fait des changements qui, à partir du XVIIIe siècle et de la Révolution française, ne cessaient de modifier en profondeur les équilibres entre les Etats. Ainsi Tunis compta des personnages tels que Slimane Malamalli, qui se rendit en visite officielle à Rome, en Angleterre et aux Etats-Unis (geste très délicat, comme son séjour coïncidait avec le mois de ramadan, le Président Thomas Jefferson organisa, en décembre 1805, un iftâr en son honneur). Citons également l’exemple de Mahmoud Djellouli qui, chargé d’une mission par le bey Hammouda en 1810, séjourna durant trois  années à Malte, se lia d’amitié avec le gouverneur de l’île et visita Londres. Plus tard, Mahmoud Kahia, gouverneur de La Goulette puis ministre, se rendra deux fois en France, une première fois en 1825 pour représenter le bey aux cérémonies du couronnement de Charles X, puis au début du règne de Louis-Philippe. Sans compter les longs séjours qui allaient être  effectués en Europe dans la seconde moitié du XIXe siècle par les généraux Khérédine et Husseïn et d’autres encore dont l’ouléma Salem Bouhajeb. Tous rentraient conscients du retard pris par le monde musulman et convaincus de la nécessaire adaptation au siècle. Mais les aventures rocambolesques de Hassouna Mourali en mer et en Europe et les conditions dans lesquelles il eut à s’ouvrir sur la civilisation occidentale lui donnent un aspect romanesque qui le distingue de ses contemporains et nous rend son personnage particulièrement attachant.

Mohamed-El Aziz Ben Achour

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